SCÈNE XIII
LES MÊMES, LK PItfNCE, DON SANCHE.
Le Roi. — Il est à croire que mon sang vous appelait. Venez mon fils, asseyez-vous, mon fils.
Don SâNCHB. — Donne-moi la main.
Le Roi. — Prenez-là. Le poids des années et la charge plus légère du sceptre et de la couronne fatiguent de bonne heure les rois; car ils abaissent leurs regards vers la terre, ceux dont l'existence se partage entre les travaux du corps et les soucis de l'âme. D'ailleurs, la vie humaine est si fragile, sa carrière si rapide qu'aujourd'hui nous appartient, mais (pie demain est du domaine de l'espérance. Moi, mon fils, je suis entré dans la seconde journée de mon existence, journée bien triste, qu'éclaire le soleil à son déclin et que menace déjà la nuii, et je voudrais, pour m'all'ranchir d'une pensée qui hâte ma mort, je désirerais, pour sortir d'une anxiété qui abrège mes dernières heures, te faire connaître les sages dispositions de mon testament et savoir si tu les approuves. Ton agrément rendrait confiance à mes espérances.
Don Sanchk. — Les rois font-ils des testaments?
Le Roi, à pari, — Qu'il est prompt à se déclarer! (A don Sanche.) Non, mon fils, quand il s'agit des biens dont ils ont hérité. Mais ils peuvent disposer de ceux qu'ils ont conquis. Ainsi, vous aurez avec la Castille, l'Estramadure, la Navarre, de la Pisuerga jusques à l'Ebre.
Don Sancbe, ironique. Vous me comblez.
l.i Roi, à pari. L'expression de sa figure a trahi sa pensée.
Don SANCHE, â part. — J'ai du feu dans les entrailles !
Le Roi. — Léon, les Asturies et toutes les terres comprises dans le territoire de Campos reviendraient à don Alonso; je laisse la Biscaye et la Galice a don Garcia et je lègue Zamora et Toro à mes filles, dona Elvire et dona Urraca ; je désire égalemenl qu'elles se partagent llnfantado. Si mes volontés s'exécutent et si les bénédictions du ciel accompagnenl celles que je vous donne, il n'est pas de puissance humaine qui pourra entreprendre sur vos ro\ aulnes alliés, ni prévaloir contre vos armes. Il en est des forces nombreuses réunies comme des verges lices en faisceau qu'aucune main étrangère n Oserait rompre, mais que chacun briserait en les prenant une à une.
Don Sanche. — Si tu te fondes sur cet exemple, Sire, est-il sage de les diviser, toi qui pourrais les laisser unies? Pourquoi ne pas concentrer entre mes mains toutes les forces de l'Espagne au lieu de me frustrer de mon héritage. Ne vois-tu pas le tort que tu me causes?
Le Roi. — Prince don Sanche, mon fils, réfléchis davantage et tu comprendras ton erreur. Je n'ai hérité que la seule Castille. Léon me fut apporté en dot par ta mère, dona Sancha, et je dois à mon bras et à mon épée les autres Etats. N'ai-je pas les mains libres, ne suis-je pas maître de répartir les royaumes que j'ai acquis entre des fils qui se sont déjà partagé mon âme?
Don Sanche. — Et, si tu n'avais pas été roi de Castille, avec quels soldats aurais-tu conquis les Etats que tu veux aujourd'hui diviser, avec quelles ressources, avec quelles armes ? Donc, si la Castille est mon bien légitime, il est clair que tes gains doivent être attachés au fond originel et non à la main tendue pour les recevoir. Toi, Sire, vis mille ans ; mais, si tu meurs, mon épée réunira les royaumes dont tu me prives et reformera en faisceau ces forces éparses.
Le Roi. — Enfant, je châtierai ta désobéissance, ton arrogance et ton orgueil en t'enfermant dans une forteresse.
Péranzulez. — Quelle fierté, quel caractère indomptable !
Arias. — Et rare !
Don Sanche. — Durant la vie, tout t'appartient.
Le Roi. — Mes malédictions te poursuivront, si tu enfreins mes ordres !
Don Sanche. — N'étant pas justes, elles ne m'atteindront pas.
Le Roi. — Je suis. . .
Diègue, au prince. — Que Votre Altesse se rappelle ce proverbe : « Plus on souffre, moins on parle ».
Don Sanche. — Je me tais maintenant.
Diègue. —Cette simple tentative t'a montré combien j'avais raison.
Le Roi. — Son cœur est un foyer ardent!
Diègue. — Quelle est cette nouveauté? Chimène avec des bijoux d'or, Chimène en habits de fête?
Le Roi. — Chimène aurait-elle abandonné le deuil? Qu'est-il arrivé? Que se passe-t-il?