SCÈNE VII DIÈGUE, seul
Cieux, je souffre ! Je meurs ! J'enrage ! Loin de moi, bâton brisé qui trahîtes mon honneur et ne sûtes pas supporter mon opprobre. Mais je ne vous accuse pas, ma sagesse a été surprise, j'ai eu tort, pardonnez-moi ! Votre résistance était faible, proportionnée au seul poids des années, elle ne suffisait pas à la surcharge d'une insulte. Je devrais plutôt vous remercier; car je vous suis obligé de me donner deux bâtons pour me venger d'un seul soufflet. Mais ce serait folie de fonder mon honneur sur un objet aussi fragile. C'est une épée, c'est un bâton d'acier et non une lame de bois que je prendrai. {Il doit y avoir plusieurs armes accrochées à un panneau et quelques épées. Diègue en choisit une parmi elles.) Je m'abuse ou j'ai dans les mains une compagne courageuse qui souffre de mon affront. C'est en toi, en toi, épée vaillante, que je place mon espoir. Tu appartins à Mudarra le vengeur, ton acier t'a rendue fameuse de l'un à l'autre pôle, tes blessures ont vengé la mort des sept enfants de Lara; venge moi d'un seul outrage ! Est-ce brandir une épée ou trembler. Le pouls est encore plein. Bien qu'attiédi par l'âge, mon sang bouillonne encore au feu de la douleur. Je puis m'aventurer. (Il s'escrime.) Cieux I Ne m'abuserais-je pas ? Si la main est ferme, les jambes sont faibles et, à chaque coup d'estoc ou de taille, l'épée m'entraîne après elle... Voilà qu'elle me paraît de plomb... Voilà que la main défaille à son tour... je tombe... Il me semble que le pommeau soit à la pointe. Alors que dois-je faire ? Comment, comment me venger? Hélas, avec quelle confiance donnerai-je carrière à mes espérances si elles s'étayent sur une base aussi débile?
38 LA JEUNESSE DU Cil)
o vieillesse infirme et appauvrie! Le cœur va-t-il me manquer? 0 temps ingrat, où m'as-tu réduit? Et vous, épée vaillante, pardonnez moi de vous avoir dégainée et exposée nue aux regards et de ne pouvoir \otis remettre au fourreau. Puisque ma vie s'achève où commence mon opprobre, votre honte proclamera la mienne. La douleur trouble ma raison : je vais appeler mes fils. C'est un grand malheur que de confier à des mains étrangères la réparation d'une offense, mais négliger de prendre vengeance d*un outrage ravale plus bas encore un homme d'honneur. J'ai douté de leur courage, j'ai hésité 1... Leurs bras étaient trop ignorants, les miens trop affaiblis. Que faire? L'idée peut être bonne? Hernan Diaz !