L'INSTRUCTION AUX GOUVERNEURS
Selon l'usage, Frédéric-Guillaume remit aux gouverneurs une instruction sur Téducation de son fils. Il se servit de celle qui avait été donnée à son propre gouverneur, en 1695, par le roi son père; mais il y (it des corrections, qui sont bien de sa main.
Frédéric T' avait parlé la langue majestueuse qui lui était coutumière \ Il commençait par remercier Dieu de lui avoir donné, dans sa bonté, un héritier « de tant et de si grands pays », « de tant de pays magnifiques ». Il se déclarait pénétré des devoirs que lui imposait l'éducation d un prince, de qui dépendaient « le salut et le bonheur de tant de millions d'hommes ». Il disait en parlant de lui.: « Nous »; en parlant de sa femme et de son fils « de notre fils bien-aimé, de notre épouse bien-aimée la Dilection ». Frédéric-Guillaume enlève aux mots leurs panaches. Comme ses millions de sujets n'allaient pas à deux, il ne les dénombre pas. Comme ses pays n'étaient
1. L'instruction de Frédéric l«» (1695) est dans Fôrster, pp. 77 et suivantes; Piiistruction de Frédéric-Guillaume (août 1718), dans Cramer, pp. 3 et suivantes. Sur la comparaison dcâ deux documculs, Fôrster, pp. Soi et suivantes.
point si magnifiques, il biffe l'épithèle, et dit « le pays », « tout le pays. » Il écrit : « Je », « ma femme )>, • mon fils. »
L'instruction de 1698 pouvait être divisée en cinq parties : éducation morale et religieuse; éducation intellectuelle; éducation de la tenue; éducation physique; prescriptions relatives aux attributions du gouverneur à la surveillance qu'il doit exercer sur le prince et h l'autorité dont le roi l'investit. Frédéric -Guillaume a conservé ces divisions, mais, dans chacune d'elles, il a retranché ou ajouté.
Le chapitre de l'éducation intellectuelle est abrégé. Frédéric I" avait voulu que son fils apprît le latin, l'histoire avec la géographie et la généalogie, le français et les mathématiques. Sur chaque point, il déduisait ses raisons. Il craignait il est vrai, que la « Dilection de son fils » ne fut retenue trop longtemps sur des thèmes de règles, l'expérience ayant prouvé « que Tennui des exercices grammaticaux avait dégoûté de jeunes princes de la belle langue latine » ; mais l'étude de celte langue lui paraissait indispensable, parce que la Bulle d'or l'avait prescrite, parce que le latin est employé en diplomatie par plusieurs puissances, parce qu'enfin il est d'un grand secours pour l'éducation historique ou politique. Le roi ordonnait donc que son fils apprit les règles, « autant que possible avec plaisir et en jouant » ; que « l'éphore », c'est ainsi qu'il nommait le précepteur de la Dilection, « pratiquât un agréable latin historique » afin que le prince apprît à la fois l'histoire et la langue. Ledit éphore devait donner ses leçons en latin, ne parler que
LES PREMIERES ANNÉES a3
latin « dans les promenades à pied ou en voiture », et faire apprendre par cœur au prince ces aphorismes tirés des meilleurs auteurs, « qui trouvent leur emploi en toutes circonstances ». Sur ce beau passage, comme sur le bel « état de la cour », Frédéric-Guillaume a fait une grande rature : « Pour ce qui est de la langue latine, mon fils ne rapprendra pas. » De raisons, il n'en donné aucune, mais comme il prévoit qu'on pourrait lui en demander, il ajoute : « Je défends à qui que ce soit de me faire des observations sur ce sujet. »
L'instruction de 1695 parlait sagement du stndhim hisloricum. Elle recommandait de donner le plus de temps et d'attention à l'histoire des temps modernes, en particulier à celle du Brandebourg et des maisons alliées à la famille de Prusse, mais aussi de commencer par un exposé de l'histoire universelle, depuis le commencement du monde. Elle faisait de beaux compliments à l'histoire, « cette étude préférable à toutes les autres, car elle est à la fois réjouissante et édifiante. » L'instruction de 1718 efface les compliments; elle défend d'étudier « la vieille histoire » autrement qu'en passant (ûberhin)\ « mais l'histoire de notre époque, c'est-à-dire depuis cent cinquante années, devra être exposée de la façon la plus exacte, auf dos genaueste,,, en particulier celle de la maison »... A cet effet, « la bibliothèque et les archives seront ouvertes au prince. » Frédéric-Guillaume voulait bien que l'histoire servît de matière à réfléchir sur les causes des événements, et à discerner « ce qui avait été bien de ce qui avait été mal fait ». Mais il entendait qu'elle fût avant tout une préparation aux affaires mêmes
dont le prince serait un jour occupé. L'écolier en trouverait les antécédents dans Jes pièces d archives, témoins exacts d'une histoire vécue. Le roi espérait sans doute que son fils s'arrêterait de préférence sur les parchemins où étaient inscrits les droits de la maison à nombre d'héritages.
L'article des mathématiques était pour plaire à Frédéric-Guillaume ; car c'est de mathématiques militaires qu'il y est question, de celles qui apprennent « les fortifications, la formation d'un camp et les autres sciences de guerre ». Mais, en relisant le passage, il a vu ce considérant qu'un prince w doit être instruit, dès l'enfance, au métier de général » ; il a mis « au mélier d'officier et de général », pensant qu'il était peu convenable de faire ainsi tout de suite d'un bambin un général. Puis, comme ridée principale lui plaît et qu'elle est, à son sens, l'essentielle, il insiste : « Ils doivent inculquer à mon fils le véritable amour du métier de soldat, imprimer en lui ridée que rien dans le monde n'est capable de donner à un prince la gloire, comme l'épée; qu'il serait, sur terre, une créature méprisée, s'il n'aimait point celte épce, s'il ne cherchait en elle et par elle la gloire unique, die einzige Glorie, »
L'instruction de 1695 prescrivait l'étude de la langue française par l'exercice et par la lecture de bons livres français. Frédéric-Guillaume ajoute qu'il faudra « voir \i ce que son fils soit accoutumé à un style élégant et bref, en français comme en allemand. » De l'allemand, Frédéric T' avait oublié de parler. 11 avait oublié aussi l'économie politique et le droit des gens, que Frédéric-
Guillaume introduit à la place laissée libre par le latin.
Le chapitre des belles manières est écourté aussi, comme on peut s'y attendre. Frédéric-Guillaume consent que son fils soit exercé à bien parler, à tourner une gratulatio^ ou une harangue à une armée, pour Tanimer avant une action vigoureuse, à discuter dans les conseils, à résumer des avis et à conclure. Mais il a supprimé ici le mot « éloquence », car il suffit que son fils apprenne à dire « clairement et purement ». Il a biffé un développement solennel sur le « décorum qui convient à un seigneur régnant plus qu à aucun autre humain », sur les façons propres à gagner Tobéissancc et Tamour des sujets, et le mélange qu'il y faut « de majesté et d'humanité ». Il dit simplement : w Que mon fils ait des mœurs et un maintien séants, et de bonnes manières, mais point pédantes. »
L'accord est à peu près complet sur les exercices physiques, qu'il faut graduer avec soin, pour qu'ils n'excèdent jamais les forces de l'enfant; de môme sur les €c honnêtes récréations » de l'écolier; mais Frédéric- Guillaume ne veut pas que les ménagements aillent jusqu'à l'amollissement, car le corps doit être habitué à la vie nide. Comme il ne haïssait rien tant que la paresse, il ordonne de donner au prince « le plus grand dégoût qui soit au monde pour ce vice, un des plus grands parmi les vices ».
Il prescrit des mesures plus rigoureuses pour la surveillance des fréquentations de son fils. Jamais les gouverneurs ne le laisseront seul; l'un des deux sera toujours auprès de lui, même la nuit. Ils choisiront avec soin les
invités pour la table du prince. Ils soumettront au roi la liste des personnes qu'ils proposent d'admettre auprès de son fils. Les dangers qui surviendront à Tâge de la puberté, le roi les dit, appelant les choses par leur nom, qui ne peut être répété. 11 ajoute : Prenez garde! car je vous « fais responsables tous les deux sur vos têtes ».
Pour lui, l'éducation religieuse et morale était de beaucoup la plus importante. Ici, il ajoute, développe et précise en même temps.
Une se contente pas d'une phrase banale sur la nécessité d'enseigner à son fils la crainte de Dieu, seul frein capable de retenir les princes, pour qui le monde n'a ni peines, ni récompenses. Il commande que son fils soit élevé dans l'horreur de l'athéisme, de l'arianisme, du socinianisme et du catholicisme, qu'il qualifie brutalement d'absurde. Il définit la confession à laquelle il veut que le prince appartienne. L'église protestante était troublée par les querelles des luthériens et des calvinistes. L'ambition de quelques princes et de penseurs, comme Leibniz, était de réunir les deux sectes; FréJoric- Guillaume désirait passionnément cette réconciliation. Le principal obstacle était un grave dissentiment dogmatique ; Téglise luthérienne enseignait que la grâce est accessible à tous, le Christ étant mort pour tous les hommes, et l'église calviniste que Dieu a prédestiné, dès le premier jour, une partie des hommes au salut, et l'autre à la damnation. Les luthériens étaient « universalistes », et les calvinistes, « particularistes ». Mais il se trouvait des universalistes parmi les calvinistes : Frédéric-Guillaume était du nombre. Il avait ici, comme
en toutes choses, des raisons pratiques et simples. Il ne se souciait pas d'Être damné à Tavance. Il comprenait que les calvinistes universalistes étaient plus près que les autres de consentir à l'union souhaitée. Enfin le dogme de la prédestination lui paraissait dangereux pour rÉtat, parce qu'il supprimait la responsabilité des sujets. Il défendait à ses prédicateurs de le prêcher devant ses soldats, de peur que ceux-ci ne se crussent prédestinés à la désertion et ne désertassent, pour ce motif. Il veut donc que le prince soit élevé dans la vraie religion chrétienne, dont « le dogme principal est que le Christ est mort pour tous les hommes ». « Vous ne devez pas faire de lui un particulariste, dit-il ; il doit croire à la grâce universelle. »
Les conseils de morale sont beaucoup plus pratiques aussi dans l'instruction de 1718. Le roi entend que son fils soit prémuni contre certaines vanités qui coûtent cher, les opéras, comédies et autres mondanités : « Donnez-lui en le dégoût. » Il interdit la flatterie, sous peine d'encourir « sa plus grande disgrâce ». Il commande d'employer « tous les moyens imaginables » de combattre l'orgueil et la superbe. Il faut, au contraire, « accoutumer le prince au ménage, h l'économie, à la modestie, et veiller à ce qu'il devienne un bon économe, et apprenne peu à peu tout ce qu'il faut pour cela. »
Les corrections faites par Frédéric-Guillaume à l'instruction de 1695, le rangent parmi les pédagogues qui veulent faire de l'éducation la préparation directe à la vie réelle. Le problème s'est posé devant son esprit en ces termes : étant donné un enfant destiné à la profession de
roi, dans un pays déterminé, la Prusse, et à un certain moment de l'histoire de ce pays, que faut-il apprendre à cet enfant? A être roi en Prusse, à ce moment-là. Peut- ^tre bien qu'en d'autres pays, les fils de roi, les dauphins, les ptinces de Galles, les infants, ont le temps d'étudier des discours sur l'histoire universelle, d'apprendre le latin, et de chercher des aphorismes dans des éditions de classiques à leur usage. Peut-être convient-il qu'ils s'exercent aux belles manières: se bien tenir au petit ou grand lever n'est pas chose si naturelle qu'il n'y faille une préparation, mais, en Prusse, le roi se lève tout seul, au tambour, et se couche sans cérémonie, après avoir fumé sa pipe. Il n'est pas un potentat comme les rois d'Angleterre, de France ou d'Espagne. Étant « un roi guerdin », comme disait Frédéric- Guillaume, il n'habite pas la grande histoire, et n'a rien à voir avec les empereurs ou les rois d'Assyrie, d'Egypte ou de Rome. Hérodote, Thucydide, Titc-Livc, Tacite, ne savent pas les noms de la Poméranie, de la Silésie, du Mecklembourg, de Julicrs, de Bcrg, et autres pays sur lesquels « la maison » a des droits. Ils ignorent la maison elle-même : à quoi donc peuvent-ils servir? Et leur langue? Comment l'employer à l'armée ou dans « l'économie »? Un régiment est un r(^giment, non pas une légion; un fusil est un fusil, non pas une pique ; un capitaine est un capitaine, non pas un centurion ; il n'y a pas Je mot pour dire colonel, et ces Grecs ni ces Romains n'ont pas connu defeldmaréchaux. Tout cet appareil antique est donc encombrant dans sa solennité inutile ; il surcharge et gêne l'esprit, comme la grande perruque gône les mouvements de
la Ifite qu'elle échauffe et fatigue. Un roi de Pjnissc a besoin d'avoir Tesprit et la tôle libres. Feu Frédéric I s est donc trompé en voulant que son prince royal fût élevé comme un fils de roi classique. Il n'a pas médité la fable de la grenouille qui a crevé en se voulant enfler. A peino assis dans son fauteuil royal, il s'y est carré : il a eu grand tort, il faut descendre du fauteuil, marcher, chevaucher et peiner dans les vraies besognes, sur le réel. L'honneur d'ôtre roi crée le devoir de posséder un vrai royaume, et c'est une présomption par trop forte do croire que le nom suffise, et qu'on ait le droit, parce qu'on se titre comme Louis XIV, de porter la même perruque que lui. Donc, à bas la perruque, la majesté, la solennité, l'histoire universelle et le discours latin.
La réforme de Tlnstruction de 1695 procède de la môme intention que la réforme de la cour, et va au môme but. Tout ce que le roi juge inutile, il le supprime. Il prescrit pour l'intelligence de son fils la simple tenue de travail, qui doit ôtrc celle du roi, de la cour et de toute cetle monarchie née d'hier et qui a sa fortune à faire.
Pour les mômes raisons, le roi a retranché tout cérémonial de la vie de Técolicr. 11 avait été, lui, accablé de cérémonies pédagogiques*. En 1695, le jour où son gouverneur, le comte de Uohna, fut installé, la cour assemblée avait entendu un très long discours du ministre d'État Fuchs : « Les langes d'un enfant né pour la pourpre, avait-il dit, nous inspirent toujours une secrète vénération, mais parfois ils renferment un Busiris cruel
1. Fôrstcr, au chapitre cité plus haut, Friedrich Wilhcm I als Kron-prin.>.
ail liftu d'un Hercule magnanime; un sanguinaire Domitien au lieu d un Tite humain et clément. » Mais, bien vite, Fuchs s'était rassuré : « Il ne peut sortir du glorieux sang de Brandebourg et de Brunswick qu'un digne successeur de tant de héros illustres, dont les vertus ont rempli tout l'univers de l'éclat de leur gloire ». Puis, montrant le jeune prince: « Ces yeux vifs et pleins de feu, ce port majestueux et agréable ne nous disent-ils point, par avance, qu'un corps si bien formé doit être animé par un <5sprit meilleur encore? Cette union du corps et de Tesprit rassemblera quelque jour en ce prince la valeur d'un David, la sagesse d'un Salomon, la clémence d'un Auguste, la débonnaireté d'un Tite, pour qu'il soit à son tour les délices du genre humain... » Frédéric-Guillaume avait sans doute bâillé à cette fête d'inauguration de ses études. Il haïssait les métaphores. Ce réaliste a souvent parlé du <lrap bleu de ses soldats, mais jamais de pourpre.
Il avait été contraint de subir de temps à autre, quand il était écolier, des examens devant la cour assemblée, le roi séant en son trône, comme de raison.
Nous avons le rituel dune de ces cérémonies, qui dura deux jours. Le premier jour, dit le programme dressé par MM. les éphores, Son Altesse Royale lira de l'allemand imprimé et manuscrit, écrira sous la dictée, fera quelques règles d'arithmétique, lira dans un livre français choisi par Sa Majesté, et dira en français la morale et le sens de quelques fables. Elle traduira, du latin en allemand, des passages de VOrbis pictits^ et, de l'allemand en latin, des versets de la Bible. Elle fera Yoir ce qu'elle sait de géographie, jusqu'à la carte de
l'Allemagne exclusivement. Le second jour, le prince récitera des sentences latines, jusqu'à ce que Sa Majesté ordonne de cesser. Il sera interrogé sur un abrégé de l'histoire sainte et profane et de l'histoire de Brandebourg, et sur la géographie de l'Allemagne, en grands détails: longueur et largeur du pays, latitude et longitude, fleuves, provinces, villes principales; États immédiats de l'empire avec l'étendue de leurs territoires ; division de l'empire en cercles avec leurs directeurs, etc. Le programme ajoutait qu'il ne serait pas fait mention des prières, passages de l'Ecriture sainte, psaumes et chants spirituels, non plus que bien d'autres connaissances dpnt on a nourri l'âme et formé le cœur de Son Altesse Royale. On laissait également de côté les exercices militaires, l'équitation, la danse, le clavecin, la flûte, tout le monde sachant qu'en ces choses. Son Altesse était fort avancée.
Ces examens avaient été, sans doute, insupportables au prince. Il s'en tirait assez bien, paraît-il, puisque le roi le récompensa plusieurs fois, à beaux ducats comptants; mais il est probable que messieurs les éphores y mettaient du leur, et s'arrangeaient pour faire briller Son Altesse. Ils avaient le souci de leur gloire et de leur intérêt. A la fin du programme, en posl-scri/jliim, ils implorent la grâce de Dieu et la gracieuse continuation de la confiance de Leurs Majestés. Ils font valoir le mérite des succès qu'ils ont obtenus, en disant que « Son Altesse Royale, suivant l'ordinaire des esprits qui promettent beaucoup de jugement et de solidité, a de la peine à apprendre m. Tout cela sent fort la comédie de cour. Frédéric-Guillaume rem-
plaça cette solennité par des récapitulations hebdomadaires. Le samedi matin, le prince était interrogé sur le travail de la semaine. S'il avait « profité », il avait congé Taprôs-midi. Si non, il repassait, pendant une étude de quatre heures, ce qu'il n'avait pas su.
Le roi de Prusse avait l'habitude de ne rien abandonner au hasard, et le don devoir en toute chose le détail, à son exacte place ; son plus grand plaisir était de réglementer. Aussi a-t-il voulu régler minute par minute l'emploi des journées de son fils. Le dimanche*, le prince devra se lever h sept 'leures. Aussitôt qu'il aura mis ses pantoufles, il s'agenouillera devant son lit, et il récitera à haute voix cette prière : « Seigneur Dieu, Père sacré, je te remercie de tout cœur de m'avoir donné cette nuit, par un efl'et de ta grûce. Au nom de Jésus, mon sauveur, fais que je sois docile à ta volonté sainte, et que je ne commette, ni aujourd'hui, ni demain, une action qui me sépare de toi. Amen. » La prière dite, le prince, vivement, au galop (ffesc/iicindy hiiriig), se lavera, se poudrera, s'habillera. Pour la prière et la toilette, il nVmploiera qu'un quart d'heure, juste. Il déjeunera en sept minutes. Alors entreront le précepteur et tous les domestiques. Tous se mettront à genoux pour réciter la grande prière; ils entendront une lecture de la Bible et chantc-
1 Lo règlement qui suit est postérieur à i'inptniction. Je Je cite ici, pnrce qu'il achève de donner une idée de la façon dont Frôdôric-Guillaume voulait que sou fils fût élevé. 11 est publié dans Cramer, pp. 20 tt suivantes, sous le titre: Oas Règlement^ wie Aîein ûUe^ler Sohn h'riedrich seine Sludien zu Wûsierhausen halten soll. La date donuée par Cramer (4 octobre 1720} est rectifiée par Koser (4 octobre 1725), Koser, pp. 6 et 7, cl, à l'appendice, p. 223.
ront un cantique. Pour tout cela, vingt-trois minutes. Le précepteur lira ensuite l'évangile du dimanche, le commentera et fera réciter au prince le catéchisme. Le prince sera conduit ensuite auprès du roi, avec lequel il ira h Téglise et dînera. 11 disposera du reste de la journée, A neuf heures et demie, il dira bonsoir à son père, rentrera chez lui, se déshabillera au galop, geschwind, et se lavera les mains. Le précepteur lira la prière et chantera un cantique : le prince devra être au lit à dix heures et demie.
Les jours de semaine, lever à six heures. Le prince ne se retournera pas dans son lit. Il se lèvera tout de suite {sogleich), se mettra à genoux, récitera la petite prière; puis, au galop {geschwind)^ il se chaussera, se lavera la figure et les mains, mais sans employer le savon ; il vêtira son casaquin et se fera peigner, mais non poudrer. Pendant qu^on le peignera, il boira son thé ou son café. A six heures et demie entreront le précepteur et les domestiques; lecture de la grande prière et d'un chapitre de la Bible; chant d'un cantique. Les leçons se succèdent ensuite de sept heures à onze heures moins le quart. Alors le prince, au galop (geschivind), se lave le !e visage et les mains, en se servant du savon pour les mains seulement. Il se fait poudrer et met son habit, et se rend chez le roi, pour y rester depuis onze heures jusqu'à deux heures. Après quoi, les leçons reprennent pour durer jusqu'à cinq heures. Le prince dispose de son temps jusqu'au coucher, comme il lui plaît, « pourvu qu'il ne fasse rien qui soit contraire à la volonté de Dieu. » Le programme est terminé par une dernière recomman-
34 LA JEUNESSE DU GRAND FUÊDlIiRIC
dation de s'habiller vile, et de se tenir toujours propre, « dass er propre und reinlich werde. »
Le roi a donc tout prévu, tout ordonné, depuis la façon de se laver les mains, jusqu'à la façon de croire, en passant par la méthode pour cultiver Tintelligence. Il voulait que son fils fût en tout semblable à lui, exact, appliqué, prompt, pratique, dévot et soldat. Il aimait son garçon. Il emploie pour parler de lui des expressions familières : « Le reste de la journée sera pour Fritz^ vor Fritzen. » Il voulait être aimé par lui. Enfant, il avait souffert sans doute de Téloignement où l'avait tenu la majesté de son père, qu'il craignait beaucoup. Il défend que l'on inspire à Fritz aucun sentiment de crainte à son égard. Sans doute, ce fils doit être soumis^ mais point servilement [sklavisch). Ce qui importe surtout, c'est que l'enfant ait confiance en son père, et qu'il le considère comme son meilleur ami. Dans une première rédaction de l'instruction de 1718, le roi avait écrit, pour définir le genre d'affection qu'il souhaitait, les mots (( amour fraternel *. » Il consent que son fils redoute sa mère, mais non lui : « Vous lui ferez peur de sa mère, mais, de moi jamais. » El il était convaincu que tout irait pour le mieux, dans la meilleure des éducations possibles. En toute bonne foi, il croyait que l'on manœuvre un esprit comme un régiment, et qu'une âme se laisse exploiter comme un domaine.
1. Banke, ZwÔlf BOcher preussischer Gtschichle^ au tome XXVII des Sâmtliche Wer/ce, p. 80.
Ceux qui avaient connu Frédéric-Guillaume enfant, M"* de RocouUe, par exemple, durent admirer combien peu Fritz resssemble à son père. Frédéric-Guillaume était arrivé au monde très robuste. Sa grand'mère, Télectrice de Hanovre, venue à Berlin pour le voir naître, avait admiré la forte structure de ses membres. Dès Tflge de quatre ans, il était un espiègle redoutable. Un jour, il arracha, pendant qu'on rhabillait, une boucle de ses souliers, et la mit dans sa bouche. Comme on voulait la lui enlever, il l'avala. Sa mère poussa des cris qui auraient a attendri des rochers »; son père, si majestueux qu'il tût, faillit perdre le sens, mais les médecins prescrivirent un purgatif : la boucle est exposée dans une vitrine, au musée des HohenzoUem, à Berlin. En grandissant, il prit le goût des méchantes farces. J'en ai déjà dit quelques-unes. Il était extrêmement brutal. On dut le faire revenir de chez les grands-parents de Hanovre, où il avait été envoyé : il y battait comme plâtre son cousin le futur Georges H d'Angleterre, qu'il a détesté toute sa vie. Il fallut un jour lui arracher des mains le prince de Courlande, qu'il tenait par les cheveux. Il n'avait aucune bonne grâce, point la moindre coquetterie d'enfant qui veut plaire. Il fuyait les dames, rougissait, lorsqu'elles lui baisaient les mains par respect, et, quand il fallait leur parler, ne leur disait que
« des sottises » au grand désespoir de Sophie-Charlotte, qui trouvait que « Famour polit Fesprit et adoucit les mœurs ». C'était un sauvageon grossier ^
Le petit Fritz était, dit sa sœur Wilhelmine, « d'une constitution très faible. Son humeur taciturne et son peu de vivacité donnaient de justes craintes pour ses jours. » Il eut plusieurs maladies pendant sa petite enfance; il s'affermit, mais demeura très délicat, avec un air de tristesse, pensant longtemps avant que de répondre. C'était, d'ailleurs, un gentil enfant, très aimé de son entourage, et, à quelques colères près, un « esprit angélique «.Wilhelmine assure qu'il apprenait lentement, mais cela signifie sans doute qu'il répugnait à de certaines choses, ou qu'il avait des distractions de jeune esprit qui regarde à côté, par un effet d'indépendance native. D'autres témoins louent ses heureuses qualités, et l'incroyable facilité qu'il avait d'apprendre tout ce qu'il voulait. Il adorait sa sœur Wilhelmine, son aînée de trois ans à peu près, dont tout le monde louait la précocité, car elle avait toutes les façons d'une grande demoiselle; elle était vive, sensible, et elle aimait son frère. « Mon unique récréation était de voir mon frère. Jamais tendresse n'a égalé la nôtre'. » Ils étaient iolis tous les deux ; Pesne les a peints ensemble : Fritz (il a environ cinq ans), est en robe de velours, décolleté, avec le grand cordon et la plaque de l'Aigle noir; il est coiffé d'un bonnet à grande plume. La main droite, qui tient une baguette, est levée avec un
1. Fôrstcr, au chapitre cité, Friedtnck Wilhem 1 als Krovprinz,
2. Mémoires de la margrave de Bareith, 3« édition (1888), pp. 6, 7
etn.
geste qui signifie : En avant ! Il regarde sa sœur, comme pour l'entraîner. Wilhelmine porte, sur une robe de marquise à la Watteau, un manteau de velours à grande traîne. Elle regarde le public; une de ses mains soutient une gerbe de fleurs dans un pli du manteau; Tautre, posée sur le tambour, arrête la main de Fritz, qu'elle empêche de battre la caisse. Elle est bien la grande sœur qui mène le petit frère. Des deux têtes tombent des boucles blondes. Fritz a le menton plus ferme, mais s'ils échangeaient leurs vêtements, on ne saurait dire qui est le garçon et qui est la fille.
Il y a donc en Fritz une délicatesse, une fine distinction de nature, que son père n'avait pas prévue, et qu'il ne voyait peut-être pas. Pourtant le prince royal ne donna d'abord au roi que des sujets de contentement. Il jouait très bien au soldat. Il n'avait pas encore six ans, quand son père organisa pour lui une « compagnie des cadets du prince royal », composée de cent trente et un enfants, choisis dans plusieurs écoles de cadets. L'effectif fut augmenté peu à peu; la compagnie deviendra le « Royal-Prince-Royal-Bataillon de cadets ». C'était une pépinière de héros futurs pour les guerres du grand règne; on n'y avait semé que la meilleure graine : hobereaux, fils de hobereaux; soldats, fils de soldats. Ces pygmées composaient une miniature de troupe modèle. Ils apprenaient l'art de renoncer au mouvement personnel, de s'engrener dans une machine joujou, correcte, exacte, propre, et de fondre leurs petits gestes dans le geste d'ensemble. Fritz s'exerça d'abord dans le rang, commandé par l'instructeur Rentzell, un grand,
:J8 la jeunesse du grand FREDERIC
qui avait dix-sept ans. Puis il commanda lui-même. Il eut rhonncur d'être passé en revue par le tsar Pierre et par son grand-père, le roi d'Angleterre, qui l'admirèrent fort. En 1721, pour son jour de naissance, le roi lui fit cadeau d'un petit arsenal, installé dans une des chambres du château, à Berlin.
Dites que mon berceau fut environné d'armes,
écrira plus tard Frédéric. Le père, en effet, en avait mis partout.
Il semblait que Fritz s'appliquât en toute chose à être agréable à son père. Nous avons les lettres qu'il lui écrivait alors. Pour la première, qui est de 1717, sa main a été conduite ; il a écrit la seconde tout seul ; aussi priet-il le roi de la garder en souvenir de lui. C'est une jolie correspondance de petit officier. Le prince communique « la liste » de sa compagnie de cadets. Il remercie pour un nouveau cadet qui lui a été envoyé; il espère que cette recrue grandira bientôt et prendra placé un jour dans le fameux bataillon, où Frédéric-Guillaume n'admettait que des géants. Il fait un rapport sur sa compagnie, qui a fort bien exécuté le maniement d'armes et « si bien tiré, qu'il était impossible de mieux faire » ; pour la peine, il lui a donné un tonneau de bière. Cela devait aller au cœur du roi *. Le « cher papa » qui était grand chasseur, dut apprendre aussi avec joie que son
1. Ranke, loc, cit., p. 82 et note 1. — Lettres de Frédéric à son père, 27 juillet 1717; 25 février, 7, 14, 21 octobre 1719; 11 juiu, 8 et 31 octobre 1720; 12 juillet et 23 août 1721, dans les Œuvres de Frédéric le Grand, t XXVII, 3° partie, pp. 3 et suivantes.
fils avait tué un lièvre et tiré son premier perdreau. Mais voici qui dut le transporter d'aise. En 1720, Fritz composa en français un petit morceau sous le titre : Manière de vivre d'un prince de grande naissance^ :
« Il faut avoir le cœur bien placé, la religion réformée, craindre Dieu d'une manière, pas comme les gens, qui le font pour de Targent, non pas pour la terre. Il faut aimer son père et sa mère; il faut être reconnaissant.
« Il faut aimer Dieu de tout son cœur, car, quand on Taime, on fait tout pour lui faire plaisir... Il ne faut pas faire de longues prières, comme les pharisiens, un petit. 11 faut remercier Jésus-Christ de la bonté qu'il a eu de se faire crucifier pour nous, pauvres pécheurs. Il ne faut jamais renoncer à la religion réformée et dans ses maladies, que Dieu nous les avait envoyé, pour nous ressouvenir, que nous étions des pécheurs et il ne faut pas les aller penser, je ne suis pas malade, je peux vainqure Dieu, il faut toujours penser, je suis un pécheur. Il ne faut pas aimer une chose trop, il faut être obligant, civil, parler avec tous les gens, quand on sait bien faire et que Ton ne le fait pas, c'est un péché. Il faut faire comme il y a dans les dix commandements, point voler, point se souiller, et penser toujours, tout ce que je fais de bien, vient de Dieu. Il faut toujours penser à rien de mal, tout ce qu'il vient dans l'esprit de mal, ça vient du diable. Il faut penser à un passage de l'Écriture, qui s'appelle :
« Soyez à jeun et veillez, car votre ennemi, le diable, rôde autour de vous comme un lion rugissant, cherchant
1. Cramer, pp. 25 et 26; la citatioo de la fin est en allemaud.
iO LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC
quelqu'un à dévorer; résistez-lui fermement dans la foi.
c< Friedrich. »
Le 4 octobre 1720.
« Il faut bien remarquer, dit Kalkstcin, au sujet de celte pièce, dont il a pris copie sur l'original, que S. A. R. Monseigneur le Prince Royal de Prusse, a écrit ceci le 4 d'octobre au matin de son propre mouvement et sans en avoir communiqué ce dessein à qui que ce soit, à l'âge de huit ans, huit mois et onze jours*. » Il assure n'avoir « ni ajouté ni ôté la moindre lettre ». Pourtant il a dû, au moins, corriger l'orthographe, car le prince, longtemps après cette date, orthographiait de telle façon qu'il est difficile de comprendre ses phrases à première lecture. Il est clair d'ailleurs que l'enfant n'a fait que répéter des leçons d'instruction religieuse, et probablement mot pour mot. Chose curieuse pourtant, que le premier écrit du grand Frédéric ait été cette « Manière de vivre d'un prince de grande maison ». « Dieu veuille, dit Kalkstein, le confirmer dans ces sentiments pieux et qui sont véritablement au-dessus do son âge ! » C'était aussi le plus cher souhait du roi Frédéric-Guillaume.
Cependant, dans les leçons de chaque jour, dans le têteà-tête avec Duhan, peu à peu, sans que personne s'en aperçût, un travail s'opérait, tout différent de ces exercices du petit soldat et du jeune chrétien. L'éducation
1. Cette note, en français, est dans CrameFi à la suite de la Manière de vivre cVun prince de grande naissancs.
du prince débordait le cadre que le roi avait tracé. Duhan ne désobéissait pas de propos délibéré aux instructions qu il avait reçues; mais, malgré lui, il amendait, retran* cbait, ajoutait. II corrigeait la lettre par Tesprit. Le roi, lorsqu'il s'en apercevait, essayait de ramener Duhan à la lettre. Il avait ordonné que Fritz apprît l'histoire dans le Theatrum europœuniy collection de volumes in-folio^ avec cartes, plans, illustrations, où les faits étaient énumérés année par année, depuis 1617. C'était un répertoire énorme et indigeste. Duhan s'arrangeait pour que le prince ne s'y perdît pas : « Je me propose, dit-il dans uue note au roi, pour épargner à Son Altesse Royale la peine de lire ce long ouvrage, de lui en recueillir les événements Iesj9/w5 remarquables^ selon l'ordre du livre même. » Le roi écrit en marge : tous les événements. Duhan ajoute qu'il mettra Monseigneur « en état de raisonner sur les événements toutes les fois qu'on les lui indiquera. Cependant, Monseigneur n'aura pas besoin de rien apprendre par cœur, si ce n'est les noms des personnes illustres, des principales batailles, des principaux sièges et les précis des traités de paix. » Le roi réplique en marge : « Il faut qu'il apprenne par cœur, cela lui fera la mémoire*. » Propositions et réponses montrent le conflit des deux intentions : le roi ne se soucie pas des considérations générales; la philosophie de l'histoire n'est pas de son goût. Il veut des faits, encore des faits, des faits toujours. Mais si le précepteur avait obéi au roi, le prince aurait dû apprendre deux ou trois volumes in-folio,
1. La note de Duhan et les réponses marginales du roi sont en français. Cramer, pp. 51-3.
chaque année. Duhan ne la certainement pas mis à celte torture.
Le précepteur terminait sa note en disant qu'il serait bon de répéter de temps en temps Fabrcgé de l'histoire de Brandebourg : « Bon, écrit le roi ; mais l'histoire des Grecs et des Romains doit être abolée ; elle ne sert à rien. » Ici, le maître avait beau ne pas vouloir désobéir au roi : le sacrifice de l'antiquité était au-dessus de ses forces. Aujourd'hui, nous qui avons vécu un siècle de plus, un siècle chargé de choses, d'idées et de sentiments, puissant entre tous, et qui a renouvelé les opinions de l'homme, sur lui-même et sur toutes matières ; nous qui sentons clairement qu'un destin s'achève et qu'un destin commence, et que le présent enfante un avenir, nous n'avons plus le loisir de regarder vers le passé. L'antiquité gardera quelque temps encore pour des initiés les grâces de ses arts et le charme de son éternelle et simple sagesse, puis elle s'évanouira dans la nuit. Il y a cent ans, elle était la lumière. Tous les hommes cultivés y vivaient la vie de leur intelligence. Ils y trouvaient la perfection delà forme et de la pensée, les types des vertus et des vices, l'expression des douleurs et des joies; la morale de « l'honnête homme », comme ils disaient, était une réminiscence; leurs maximes, des citations. L'envieux s'appelait Zoïle ; le laid, Thersite; le héros triomphant, Achille ; le héros malheureux, Hector. Marathon et Zama étaient des combats d'hier ; Pythagore, Solon, Numa, les modèles inimitables des législateurs. La mythologie classique n'était pas réduite à n'être qu'une des mille façons humaines d'exprimer les pensées et les
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rêves de l'homme, et non la meilleure, ni la plus profonde. Les doctes comme les poètes s'y complaisaient, familiers avec toutes ses imaginations et ses jolis détours.
Ne pas faire connaître à son prince les Grecs et les Romains, c'était donc impossible à Duhan, tout à fail impossible. Les anciens devaient revenir souvent dans la conversation du maître et de l'élève. Le prétexte le plus commode à parler d'eux fut sans doute la lecture du Télémaque^, Frédéric-Guillaume n'avait ici rien à redire. Enfant, il avait lu ce livre avec sa mère, qui le lui commentait. Sophie-Charlotte avait cru trouver dans l'étude de cette œuvre calme, toute empreinte de sérénité hellénique, le moyen de policer son sauvageon. Elle se promenait avec son fils, dans le parc de Charlottonbourg, le Télémaque à la main ; elle lisait, expliquait, interrogeait. Elle a même fait rédiger ses demandes et les réponses de Frédéric-Guillaume, qui parlait comme un sage de Sésostris, de Pygmalion, du bon ministre Narbas, du mauvais ministre Métophis, et disait son admiration pour la force d'âme de Télémaque fuyant la belle Eucharis. Ce dialogue édifiant du fils et de la mère était imprimé en tête de l'édition où Duhan et Frédéric lurent ensemble l'œuvre de Fénelon. Or Télémaque est un héros, élevé pour la vertu et pour la gloire, selon les maximes de la sagesse antique. Cette lecture dut transporter l'imagination de Fritz loin de la Sprée et de la Havel, de sa compagnie de cadets, des recrues géantes,