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LES INTENTIONS DE L'AUTRICHE

Nous avons fait plusieurs allusions, dans les pages qui précèdent, au mariage du prince royal. Il nous faut, à présent, reprendre l'histoire de cette épreuve nouvelle imposée à Frédéric par son père. Ce chapitre de la jeunesse de Frédéric achèvera de nous faire connaître notre personnage, et nous y verrons des traits curieux de mœurs politiques: de grands ressorts mis en mouvement pour obtenir de piètres résultats, et de grands personnage» commettre solennellement des niaiseries, car Fhistoire du mariage de Frédéric est celle d'une tentative faite par l'Autriche pour s'emparer du prince royal de Prusse, et le mettre dans sa dépendance.

La politique de la cour de Vienne était difficile, à ce moment du xviii* siècle. L'empereur Charles VI semblait le plus puissant monarque de la chrétienté. Le règlement de la succession d'Espagne et la paix de Passarowitz avaient ajouté aux vieilles provinces héréditaires et aux royaumes de Hongrie et de Bohème, d'une part^

Milan, Naples, et la Sardaigne, bientôt échangée contre la Sicile; d'autre part, le Banat, la Serbie septentrionale avec Belgrade, et la petite Valachie jusqu'à TAluta. La dignité impériale ornait du reste d'éclat qu'elle avait conservé cette mosaïque de royaumes et de principautés ; elle donnait à l'empereur quelque autorité sur le corps germanique. Mais la maison d'Autriche avait beaucoup d'ennemis; d*abord les deux adversaires traditionnels, la France et la Turquie, puis les Bourbons d'Espagne qui convoitaient les Deux-Siciles. Contre une coalition tou« jours possible de ces trois puissances, l'Autriche ne pouvait s'appuyer sur l'Angleterre et la Hollande : ces pays ne lui étaient pas seulement hostiles par l'effet d'antipathies religieuses, qui n'étaient pas éteintes. Depuis que l'Autriche possédait les provinces belges et réclamait sa part du commerce de l'Océan, les deux puissances maritimes s'accordaient pour la lui refuser. Le domaine des Habsbourg s'étendait d'Ostende à Belgrade et de Breslau à Palerme, entre des périls.

-Il était incohérent dans son ensemble et dans chacune de ses parties. Le royaume de Hongrie, par exemple, n'était pas simple. Ses annexes, Croatie, Slavonie, Transylvanie, n'étaient rien moins que hongroises. Les vieux pays héréditaires étaient de races mêlées. Même dans les groupes de race homogène, il y avait des différences, entre Tyrol et Brisgau, entre Naples et Milan. Il est vrai que les nationalités n'étaient pas encore éveillées. Elles vivaient d'une vie obscur**., très différentes les unes des autres par la race et la langue, par la situation géographique, par les traditions, par les sentiments et les

intérêts ; mais, pourvu qu'elles ne fussent pas troublées dans leurs habitudes locales, elles ne songeaient pas à se révolter. Chacun de ces fragments reconnaissait la souveraineté du Habsbourg.

L'empereur se conformait aux exigences de sa condition. Il ne prétendait pas soumettre au même régime tous ces êtres divers. Il n'était pas un souverain; il était une collection de souverains, un congrès en une personne, mais cette multiplicité rendait l'activité difficile ; il y avait, au xvui* siècle, une inertie habsbourgeoise: l'Autriche ne tenait ensemble qu'à condition de remuer le moins possible. Or une grande crise la menaçait : Charles YI avait perdu, en décembre 1716, le fils qui lui était né au mois d'avril de la même année, après huit de mariage. Depuis, il avait eu deux filles, Marie-Thérèse en 1717, et Marie-Anne en 1718. Aucune prière, aucun pèlerinage n'avait obtenu du ciel le don d'un héritier. Dès lors, le démembrement de l'empire des Habsboui^ fut prévu et attendu ; la succession d'Autriche entra dans les calculs de la politique, comme, au siècle précédent, la succession d'Espagne. Toute la politique de Charles YI eut pour objet de procurer à Marie- Thérèse l'intégralité de l'héritage paternel. La Pragmatique, qui réglait cette grande affaire, fut présentée, à toute occasion, aux puissances de l'Europe. Elle se couvrit de signatures, qui étaient autant de mensonges. Même dans cette froide Europe du xv!»"* siècle, qui ne connaissait pas les passions d'âmes de peuples, tout le monde sentait que le chaos habsbourgeois n'avait pas de raison d'être, et que l'Autriche, expression politique, n'était point nécessaire.

Le principal souci des hommes d'État de Vienne aurait dû être de s'assurer contre tout ennemi allemand, et même de trouver en Allemagne des alliés, en les payant le prix qu'il fallait. L'allié désigné, c'était le roi de Prusse.

Alors que l'Autriche n'avait que cent et quelques mille hommes pour défendre Belgrade contre le Turc, Milan contre le roi de Sardaigne, Naples contre le roi d'Espagne, Bruxelles contre le roi de France, le roi de Prusse pouvait jeter du jour au lendemain une grande armée sur la Silésie, toute ouverte et mal défendue. L'allié qu'il fallait bien payer, c'était lui. L'Autriche savait ce qu'elle avait à redouter de la Prusse, mais son orgueil de vieille puissance, une incapacité, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours, de faire à temps les sacrifices nécessaires, la retenaient. Elle crut qu'il suffirait de courtiser le roi de Prusse par des paroles, relevées de promesses vagues, do l'entourer, de l'espionner, de provoquer et de payer la trahison de ses ministres, de ses ambassadeurs, de ses fous et de ses domestiques. Pour tenir en bride ce maniaque, c'était assez de la présence de Seckendorff au collège du tabac, de quelques milliers de florins distribués chaque année, et de quelques vingtaines de recrues géantes envoyées à propos.

Le succès de cette politique était fait pour tromper la cour de Vienne. Le tumultueux roi de Prusse s'agitait continuellement, mais sans rompre la corde que Vienne tenait toujours, lâchant ou reprenant, selon l'heure. L'Autriche connaissait, aussi bien et mieux que le reste de l'Europe, l'indécision de l'esprit de Frédéric-Guillaume.

Elle était, en somme, contente de lui, et en toute sincérité, lui souhaitait longue vie.

Malheureusement, le roi de Prusse compromettait sa santé par toute sa façon de vivre. Sur cette santé, Seckendorff et le prince Eugène, Fun de près, l'autre de loin, veillaient avec sollicitude. Le plus grand plaisir du prince est de savoir que le roi se porte bien : « Je suis ravi, écrit-il un jour à SeckendorfF, que vous ayez trouvé le roi en si bonne santé. J'espère que cela durera : je le souhaite du plus intime de mon cœur. Si seulement il voulait s'habituer peu à peu à la tempérance, s'abstenir de tant fumer et de tant boire * ! » Seckendorff faisait des représentations respectueuses, de sa part et de la part du prince Eugène : Vous fumez trop, sire ! Et le roi fumait quelques pipes de moins, pour faire plaisir au prince Eugène. Mais il retombait dans ses passions ; il ne se passe presque point d'année, sans qu'il coure le péril de mort. D'ailleurs, il parait si près de la folie, qu'à tout moment il semble y être arrivé ; il n'y avait donc pas à faire fond sur lui ; pour assurer l'avenir, il fallait s'assurer du prince royal.

C'était un premier succès que d'avoir rompu le mariage d'Angleterre. Il fallait à présent rendre la rupture irrémédiable en mariant le prince, et choisir la future reine de Prusse parmi la clientèle de l'Autriche. A peine Frédéric était-il sorti de prison que le prince Eugène invitait Seckendorff à préparer le mariage de Frédéric avec une nièce de l'impératrice, la princesse Elisabeth de Bruns-

i. Le priuce Eugène à Seckendorff, FCrstcr, III, p. 99.

LE MAUTAGE DU GRAND FRÉDÉIITC 89t

wick-Bevern. Seckendorff, dès le mois de décembre 1730 *, requit Taide de Grumbkow et le prince, quelques jours après, fut sondé sur ses intentions relatives au mariage. Ses premières déclarations ne furent pas encourageantes. Il dit à Hille qu41 ne se marierait pas jeune : une « gueuse de femme qui, chaque année, deviendrait plus vieille et plus laide », lui serait bientôt intolérable. Il épouserait donc, à quarante ans, une princesse de quinze ans, qui serait dans la croissance de la beauté ^ Quelques mois après, en avril 1731, il lui vint une idée bizarre.

Une nuit à minuit, il envoie chercher Hille, qui se lève, se rend auprès de lui, et sous sa dictée, écrit un « projet », destiné à Grumbkow. Le prince commençait par se plaindre de Tinutilité des efforts qu'il avait faits pour regagner les grâces du roi. Gomme il craignait que son père ne le soupçonnât d'avoir toujours des vues secrètes par rapport à son mariage, il déclarait que, s'il en avait eu, il y renonçait de bon cœur. Il était tout prêt à entrer dans les intentions du roi, si Sa Majesté en avait, comme il l'avait entendu dire, du côté de la maison d'Autriche. Il épouserait donc volontiers l'archiduchesse Marie-Thérèse, pourvu qu'on ne lui demandât pas de changer de religion, ce qu'il « protestait devant Dieu ne vouloir jamais faire, pour aucune considération humaine, de quelque nature et importance qu'elle puisse être ». Prévoyant que l'Europe s'alarmerait de voir joints ensemble les États héréditaires d'Autriche et de la maison de Prusse, il proposait de renoncer à ceux-ci, en faveur de

1. Le prince Eugène à Seckendorff, 12 déc. 1730; ibid,, p. 16.

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