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LA DÉCLARATION DU ROI

Aussitôt dit, aussitôt fait. Huit jours après que le prince Eugène a envoyé ses ordres à SeckendorfT, le roi de Prusse mande à Wolden de préparer son fils au mariage. C'était une de ces lettres étranges, où il mêlait en macédoine les comptes de ménage, la question du bois à chauffer, les reproches sur la trahison de son fils, les railleries sur ses façons de petit-maître, et l'invocation à la grâce de Dieu. « En outre, disait-il en terminant, et comme en post-scnptum^ mon fils..., si je le trouve à propos^ devra se marier et non pas avec une princesse de la maison d'Angleterre; je lui laisserai le choix entre quelques-unes. Vous pouvez lui dire cela, et je suis votre roi bien affectionné. »

c( Bon Dieu! s'écrie Hille, quel malheur ne sera-ce, quand on voudra contraindre l'inclination du prince, qui

4. Projet de Frédéric dans la lettre de Hille à Griimbkow, 11 avril 1731^ lettre de Grumbkow à Hille, 14 avril 1731 ; lettre de Seckendorff au prince Eugène, 17 avril, et réponse du prince Eugène, 12.mai 1731; Fôrstcr, III» pp. 21-24, 26-28.

n'est nullement disposé de choisir sans avoir vu et d*acheter chat en poche ! » Pourtant, le prince a senti que la résistance serait impossible. Wolden assure qu'il a pris la chose « avec une entière résignation à la Providence et une soumission aveugle aux ordres de S. M. » Le bon maréchal veut se faire croire que, las de son train de vie, et souhaitant avec ardeur la fin des troubles domestiques, le jeune homme « s'accommodera tout de même, quand il s'agira de se marier, pourvu qu'on lui donne un peu de liberté, et que la personne qu'on lui destine lui plaise, et qu'il ait de quoi entretenir sa petite cour». Mais ces conditions seront-elles remplies? Wolden est mélancolique. « Tout cela, dit-il, n'est pas fort réjouissant. » Gomme Hille, il sentait venir de nouveaux orages*.

Le roi prenait acte de la soumission de son fils : « Qu'il continue, écrivait-il, cela lui vaudra un beau profit. » Comme il avait promis au prince de lui laisser le choix entre quelques personnes, il chargea Grumbkow, à la mi-juin de 1731, d'aller porter à Ciistrin une liste de princesses. Il ne s'y trouvait que trois noms: Saxe-Gotha, Eisenach, Bevern. Grumbkow, qui savait le jeu, présenta la carte forcée. Frédéric fit semblant de la prendre : il se décida pour la Bevern ; mais à deux conditions : la première, que la princesse ne fût « ni sotte, ni dégoûtante »; la seconde, que le roi lui donnât assez pour vivre. Du reste, il affectait à ce moment d'être détaché des affaires du monde. C'est alors qu'il se vanta auprès

4. Lettres du roi à Wolden, 25 mai 1731 ; de Hille à Grumbkow, 26 mai; de Wolden à Grumbkow, 2 juin 1731; Fôrster, 111, pp. 43-8.

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de Grumbkow d'être devenu un grand poète. Il ajouta qu'il ne « serait ni général, ni guerrier, ne se voulant mêler d'aucun détail de ses affaires, rendre son peuple heureux, et choisir de bons ministres et les laisser faire. » Seckendorff transmit au prince Eugène cet heureux pronostic*.

Frédéric espérait toujours que quelque incident surviendrait, qui romprait les projets de son père. Il n'était pas résigné du tout. Le mariage revenait souvent dans ses conversations de Gûstrin. A l'avance, il prenait en haine la princesse de Bevern. « Elle est laide et niaise, disait-il àHille! » « Mais, s'il en est ainsi, est-ce que vous pourriez l'aimer et vivre avec elle? » « Non, assurément, je la planterai là, dès que je serai le maître. On doit me pardonner, que je me tire d'affaire, comme je puis. » C'est le propos qu'il répétait quelques jours après à Schulenbourg, mais en y ajoutant une méchante parole. Gomme Schulenbourg lui voulait faire craindre que le roi ne prît le parti de sa belle-fille abandonnée : « J'y mettrais si bon ordre, réplique-t-il, qu'elle n'oserait se plaindre *. »

Gependant Frédéric, comme sa sœur Wilhelmine, voyait les jours succéder aux jours, et rien ne venait qui pût lui donner quelque espérance. Après qu'il a eu la douleur d'assister au mariage de sa sœur, il sent que son tour approche. Il se débat. Sans doute, une des raisons

\. SeckendorfT au prince Eujçène, 19 juin 1731, après qu'il a reçu de Grumbkow un rapport sur la visite que celui-ci a faite & Cûstrin, Fôreter, UI, p. 75.

2- Hille à Grumbkow, 30 sept. 1731, B'ôrster, III, p. 62, et relation de Schulenbourg citée plus haut.

aoe LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC

de sa répugnance pour la princesse de Bevern, c^est qu'elle n'est pas 'd'assez grande maison ; elle est, à ses yeux, quelque gredine, comme Baircuth était quelque gredin. Il aimerait mieux ne pas se marier du tout, dit-il à Grumbkow; mais si Ton veut absolument qu'il en passe par le mariage, pourquoi n'épouserait-il pas, au lieu dune nièce, une des filles de l'impératrice? Il se contenterait de la seconde, pourvu qu'elle apportât « quelques duchés en dot». Une autre fois, il parle d'épouser Anne de Mecklembourg, petite-fiUe d'Iwan, à condition qu'elle renonce au trône de Russie, et lui « apporte une dot de deux à trois millions de roubles ». Mais tout cela, c'étaient des expédients, et des façons de parler pour ne rien dire. Au bas de la lettre où il traite d'un mariage avec une fille de l'impératrice, il met un post-sonpium : « Non, je ne prendrai jamais femme, fût-ce des mains de madame la princesse de Baireuth. » Il s'exaspère de plus en plus contre la Bevern, disant qu'il sait fort bien qu'elle est laide, maladroite comme une bûche, et quasi muette. Il répète que, si on le contraint à l'épouser, il la chassera dès qu'il sera le maître *.

Au même moment, le prince Eugène, voyant que le séjour à Cùstrin touchait à sa fin, résolut de serrer les liens de l'intrigue dont il enveloppait le roi de Prusse et son fils. A la fin de janvier 1732, il envoie à Scckendorff des instructions, qui ressemblent à un plan de campagne. Seckendorff devra marcher à couvert, cacher à tout autre qu'à Grumbkow la part qu'il prend à l'œuvre

1. Deux lettres du prince à Grumbkow, du comajeaccmcDt de Jany» 1732, Koser, p. 99.

du mariage, avoir Tair de ne pas s'en mêler du tout, ne donner aucun prétexte à la reine de dénoncer Tempcreur & la cour d'Angleterre, qu'il fallait ménager et qui n'avait pas renoncé au inariage de Frédéric avec une princesse anglaise. Pourtant, il fallait faire vite, arranger, « aussitôt que possible », la première entrevue entre le prince royal et la princesse de Bevem, et aloi-s « sans perdre une minute, marcher au mariage ». Il était de la plus haute importance de gagner la confiance du prince, mais à l'insu du roi, qui pourrait prendre ombrage de ces démarches. Pour cela, se concerter avec Grumbkow. Ne pas manquer une occasion de dire et de répéter au prince que la Majesté Impériale avait pour lui et sa maison une particulière inclination. Mais les paroles ne suffiraient pas sans doute: la meilleure façon d'être agréable au prince serait de le secourir, dans l'embarras d'argent où il se trouvait. La Majesté Impériale mettait donc à la disposition de Seckendorff une somme de 2,000 à 2,500 ducats, qu'il ferait tenir au prince, en plusieurs fois, avec la plus grande prudence, dans le « plus étroit secret » ; car personne ne devait être mis dans la confidence, excepté le prince et Grumbkow *.

Au reçu de ces ordres du feld-maréchal prince Eugène, le général Seckendorff, qui avait mené habilement' les premières opérations du siège, prit ses dispositions pour i'assaut.

C'est précisément à cette date, au commencement de l'année 1732, que les lettres du roi à son fils étaient

i. Le prince Eugène à Seckendorflf, 29 janv. 1132. Fflrster, III, pp. 16-7.

devenues plus aimables ; qu'il lui avait donné un cheval, et annoncé l'arrivée de tout un service d^argent, couteaux, cuillers, fourchettes, plats, candélabres, <c de quoi charger un âne ^ » Gomme le prince est malade, son père s'intéresse fort à sa guérison. Entre temps, il lui parle d un bon établissement, çutes Etablissemenij et lui promet qu'il aura bientôt des motifs d'être content. Ces lettres répétées, ce ton inaccoutumé, ces largesses durent mettre le prince « en angoisse ». Il était, à ce moment, troublé par l'idée d'un voyage qu'il devait faire à Berlin, pour saluer le duc de Lorraine^ qui y était attendu. Il avait peur d'abord que ce prince, le fiancé de Marie- Thérèse, ne prit une piètre opinion de cette misérable cour, lui qui venait de voir celles de France et d'Angleterre. Il redoutait beaucoup plus encore de se retrouver avec son père. « Loin de Jupiter, disait-il, loin de la foudre. » Il allait jusqu'à se prendre d'une affection tardive pour Ctistrin, jusqu'à souhaiter de demeurer « longtemps ici, vivant dans une paix profonde ». Or, le 4 février 1732, à minuit, il fut réveillé par une estafette, qui apportait une lettre du roi. Cette lettre, à cette heure inaccoutumée, ne pouvait annoncer qu'une grave nouvelle. Elle commençait par une formule que le roi n'employait jamais : « Mon cher fils Fritz » ; d'ordinaire, il disait seulement : « Mon cher fils. » Fntz était une tendresse, ajoutée à toutes les gâteries qui avaient précédé :

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