LE DOUBLE JEU DU PRINCE ROYAL
En lisant ce chef-d'œuvre d'enjôlement, cette propo- -sition de mariage, suivie du renseignement que la maison sera bientôt prête pour le nouveau ménage, ce portrait de la princesse, en deux morceaux, séparés, comme pour les faire mieux avaler, par la promesse d'un voyage,
i. Œuvres de Fr, le Gr., U XXVII, III, pp. 53-4.
après la naissance du premier enfant; enfin, dans le post'Scriptum , le mot fiancée, avec l'annonce que la jeune fille va peut-être venir, et que lui aussi, on l'appellera peut-être, Frédéric comprit que tout était arrangé, décidé, consommé. Il écrivit donc à son père, « en toute soumission, » qu'il ne « manquerait pas d'obéir à ses ordres » ; il écrivit à sa mère, comme le roi l'avait ordonné ; mais il envoya en même temps à Grumbkow un très court billet, où il traitait la princesse de « vilaine créature ». Le billet fini, il a repris la plume : « P. 5. Je plains cette pauvre personne, car, avec tout cela, il y aura une princesse malheureuse de plus en ce monde. » Il est pris d'une fureur épistolaire. Le roi ayant annoncé que le mariage ne se ferait pas avant l'hiver : « Nous avons de temps multum », écrit-il à Grumbkow. Deux jours après, il répète au mii\istre ses promesses de soumission, mais il appelle la princesse le corpus delicti; il demande que l'on refasse au moins son éducation, et charge Grumbkow de « travailler à cette affaire ». Il ne veut pas avoir une bête, qui le fera enrager par des sottises, et qu'il aura honte de produire : il aimerait mieux être c... Il hait les héroïnes de romans; aussi '^raint-il les vertus farouches et, plutôt qu'une dévote, qui aura une demi-douzaine de cagots à ses mines, il
aimerait mieux la plus grande p de Berlin. Que Ton
fasse donc apprendre à la princesse, V École des maris^ \ École des femmes par cœur. Cela vaudra mieux que le Vrai christianisme du feu Jean Amd. Si encore elle voulait danser sur un pied, apprendre la musique, et devenir plutôt trop libre que trop vertueuse 1 Mais si elle
m LA JEUNESSE DU GRAND FRÉDÉRIC
est stupide, qu'elle aille au diable! Le prince assure à Grumbkow qu'il épouserait plutôt mademoiselle Jette, sans avantages et sans aïeux. Mademoiselle Jette, c'est la propre fille de Grumbkow, qui, comparant ce passage aux précédents, a dû goûter fort cette impertinence de grand seigneur à domestique '.
Grumbkow essaya de calmer le prince. 11 lui représentait que la princesse Elisabeth était une personne tranquille et modeste, et que les femmes de cette sorte sont celles qui donnent le moins de désagréments à leurs maris, que ceux-ci soient de grands seigneurs ou de simples particuliers. « Mon très cher général, répond Frédéric, je vous en croirais sur tout au monde, hormis sur le sujet des femmes, quoique je sache bien que vous les avez fréquentées jadis... Je persiste fort dans mon sentiment, et il faudrait être grand philosophe pour me prouver qu'une femme coquette n'a pas beaucoup d'avance sur une dévote. » Grumbkow ne se décourageait pas. 11 faisait au prince un portrait de la fiancée, évitant à dessein de la flatter, pour ménager à Frédéric la surprise de la trouver mieux qu'il n'avait imaginé. Il rapportait des conversations du roi, pleines de promesses : le roi laisserait à son fils le temps « de connaître la personne en question », avant de se décider; il
1. Les lettres écrites par Frédéric au roi et & la reine (après la lettre du roi du 4 févr. 1732) sont perdues. Nous avons la réponse de la reine à son fils. Elle le félicite, avec une sincérité douteuse, de la soumission qu'il témoigne à son père, et qui, « en cette circonstance est glorieuse ». OEuvres de Fr. le Gr., t. XXVI, p. 63. Lettres du prince à Grumbkow, 9 janv. 1732, dans Koser, p. 100, et du 11 févr. 1732, OEuvres de Fr, le Gr,, t. XVI, pp. 36-39.
lui rendrait toute sa confiance, et le traiterait, non comme son fils, mais comme son ami; il lui donnerait un ménage à part; car « je comprends, disait S. M., qu'il ne faut pas que nous soyons toujours ensemble, et ce sera alors quelque chose de nouveau pour nous, quand nous nous verrons ; » bref il fera tout avec raisonnement et douceur, et, s'il est content de la conduite de Son Altesse, il lui donnera des occasions de voyager et de connaître le monde *.
Le roi ignorait la correspondance du prince avec son ministre et s'en tenait à la première déclaration d'obéissance. Dès qu'il eut vu la fiancée, il en fut « coiffé » ; il écrivit à son fils pour lui vanter la jeune fille et se porter garant qu'elle lui plairait; en conséquence, il annonçait qu'il publierait le mariage, dès l'arrivée du prince à Potsdam. Frédéric répondit qu'il était charmé du portrait que son père faisait de la princesse, mais qu'alors même que celle-ci serait tout autre, il se soutnettrait à la volonté paternelle. Le roi, au reçu de cette lettre, fut attendri. Il la montra au prince de Bevern, père d'Elisabeth, et à Grumbkow. « Tenez, dit-il à celui-ci, lisez... Qu'en dites- vous? » — « Eh bien. Sire, répondit Grumbkow, que dites-vous de ce fils obéissant? Que pouvez-vous souhaiter davantage? » Le roi reprit, les larmes aux yeux : « C'est le jour le plus heureux que j'aie goûté de ma vie. » Puis il s'en alla dans la chambre
1. Seckcndorff au prioce Eugène, févr. 1732 (Relation,., ûber den Briefmnchsel des Kronprinzen mit Orumbkow), Fôrster, llf, pp. ! 57-1 60. Grumbkow au prince royal, 20 févr. 1731. CEuvret de Pr. le Gr.^ t. XVI, pp. 43-4.
voisine avec le prince de Bevem, pour embrasser celui-ci tout à son aise. Grumbkow dut croire, à ce moment, que le prince s'était enfin résigné. Tout le monde était de de bonne humeur à Potsdam : la reine elle-même se montrait gracieuse envers les Beverri. L'après-diner, elle donna le café dans sa maison hollandaise du parc. Grumbkow, rassuré, trouve la fiancée fort bien et ne se fait point scrupule de le confesser au prince : « J'avoue qu'elle a changé beaucoup à son avantage, et que, plu» qu'on la voit, plus qu'on s'y accoutume, et plus qu'on la trouve jolie... et si l'embonpoint vient, et la gorge, qui se montre déjà, alors elle sera appétissante *. >
Deux jours après qu'il avait conté à Frédéric la joie du roi et la satisfaction de toute la famille, Grumbkow recevait à son tour une lettre où le prince nommait sa fiancée « l'abominable objet de ses désirs », et déclarait net qu'il ne Tépouscrait jamais. Ni espoir de bien, ni raison, ni fortune ne le ferait changer de sentiment. « Malheureux pour malheureux, cela est égal. » Il voulait se marier, non pour le roi, mais pour lui. Le roi devrait réfléchir, en bon chrétien, « si cela est bien fait de vouloir forcer les gens, de causer des divorces, et d'être de tous les péchés, qu'un mariage mal assorti fait commettre. » Frédéric priait Gmmbkow de lui venir en aide : « S'il y a des honnêtes gens dans le monde, ils doivent penser à me sauver d'un des pas les plus périlleux où j'aie jamais été. » S'il était abandonné, il ne prendrait conseil que de lui-même : « J'ai été malheureux
i. Lettre citée plus haut de Grumbkow, du 20 févr. 1732*
toute ma vie, et je crois que c'est mon destin de le rester. Enfin arrive ce qui veut. Je n'ai rien à me reprocher, j'ai assez subi pour un crime d'égarement, et je ne veux pas m' engager à étendre mes chagrins jusqu'au temps futur. J'ai encore des ressources et un coup de pistolet peut me délivrer de mes chagrins et de ma vie. Je crois que le bon Dieu ne me damnerait pas pour cela, et, ayant pitié de moi, en échange d'une vie misérable, me donnera le salut *. »
Grumbkow « tombant des nues » encore une fois, sentit le péril du double jeu qu'il jouait : « Comment, écrivit-il au prince, pendant que Votre AUesse Royale accorde tout au roi, elle parle en désespoir, et veut que je me tourne dans des affaires, qui me pourraient coûter la tête? Non, Monseigneur, la chemise m'est plus près que le justaucorps... Je ne suis pas obligé de me perdre et ma pauvre famille, pour l'amour de Votre Altesse Royale qui n'est pas mon maître, et lequel je vois qui court à sa perte. Je crains trop Dieu pour m'attacher à un prince qui se veut tuer, quand il n'en a aucune raison... Monseigneur, vous pouvez avoir tout l'esprit du monde, mais vous ne raisonnez pas en homme de bien et en chrétien, et, hors de là, point de salut. » Il essayait d'apitoyer le prince sur le compte de la reine, et de Teffrayer sur son propre sort. « Je me souviendrai toujours de ce que le roi m'a dit à Wustcrhausen, quand Votre Altesse Royale était au château de Custrin, et que je voulais prendre son parti : « Non, Grumbkow,