DES FIANÇAILLES AU MARIAGE
Le prince Eugène sortait donc vainqueur du premier engagement, mais la bataille n'était pas gagnée. Avec
\. Grumbko"w à Seckendorff, 23 févr. 1732, Koser, pp. 108 ; Seckendorff au prince Eugène, 14 mars, Fôrstcr, U(, 83; le prince à la margrave, 6 et 24 mars, Œuvres de F7\ le Gr., pp. 4-3.
un fiancé comme Frédéric, les promesses, ce n'était pas encore le mariage.
SeckendorfiF, tout en manœuvrant comme un lieutenant docile et fort habile, craignait que Ton n^eût fait de mauvaise besogne. Il était convaincu que, si le roi mourait avant les noces, le prince royal reprendrait sa liberté. A supposer que le mariage s'accomplit, le prince ne s'y résignerait que pour avoir la licence de mener ensuite une vie dissolue : « Et il en voudra à l'empereur, et tout cela aura de mauvaises suites. » Il blâmait la précipitation que Ton avait mise dans toute cette afiTaire. Pourquoi n'avoir pas même laissé aux taches rouges que portait le visage de la iiancée, à peine relevée de la petite vérole, le temps de s'effacer? Aussi le rusé personnage prenait-il toutes les précautions pour paraître innocent de l'intrigue qu'il menait. Il se donnait même l'air de mettre des bâtons dans les roues: « Ni le roi, ni personne ne pourra m'accuser de m'ôtre montré dans toute cette affaire, ni directement, ni indirectement. Le roi m'en a dernièrement parlé. Je lui ai conseillé de ne point se hâter. » Il ne manquait pas de faire savoir à Frédéric, par Grumbkow, les bons offices qu'il lui rendait ainsi *.
I.e prince Eugène, au contraire, était plein de confiance. Il donne de nouvelles instructions : obtenir du roi qu'il traite mieux son fils à l'avenir, et faire savoir au prince qu'il doit à Seckendorff et à Grumbkow cet heureux changement de l'humeur paternelle ; composer la petite cour des nouveaux mariés de « gens sur la fidélité, sur la
i. Seckendorff au prince Eugène, 23 févp. 1732, FOrster, III, 78-83.
sincérité desquels » on puisse compter absolument, et qui ne donnent au prince « que des principes honorables, conformes à l'intérêt impérial, et soient attachés à Grumbkow et à Seckendorff. » La princesse Elisabeth de son côté saura bien gagner peu h peu Tamour de son époux, surtout si elle prend « une humeur plus libre », « une humeur plus joyeuse. » L'esprit du prince est encore flexible; les mauvaises impressions qui lui ont été données par des malintentionnés se dissiperont. En attendant, il faut lui faire plaisir par tous les moyens, par de l'argent, et autrement encore. « Avec ces esprits légers et incertains, il est nécessaire d'entrer dans leurs passions, pour se bien faire agréer par eux et pour bien opérer ensuite utilement. » Tout cela semble au prince Eugène très facile. Il voyait déjà le prince royal pénétré « d'idées capables de fortifier l'amitié des deux cours impériale et royale », et de sentiments de respect et d'amour pour la Majesté Impériale et pour l'auguste maison archiducale. 11 conclut que les choses finiront par aller beaucoup mieux qu'on ne pouvait l'imaginer au début; mais il faut hâter le mariage, et par tous les moyens, aitf aile thunliche Weise, car la santé du roi et sa façon de vivre donnent toujours beaucoup d'inquiétude ; puis les affaires générales peuvent prendre une autre tournure. 11 est donc très désirable d'obtenir du roi qu'il fixe une date, mais il ne faut pas avoir l'air de le presser, ni d'être pressé*. Le prince Eugène s'en remet à l'habileté de Seckendorff et de Grumbkow, qu'il ne
!. Le prince Eugène à SeckendorlT, 9, 15, 23, 26 mars, 16 et 30 avr., Fôrster, III, 84, 86, 90, 98, 103.
sépare pas l'un de l'autre : il dit toujours Grumbkow et vous.
Seckendorff obéit de point en point. Il se donne beaucoup de peine pour composer la future cour du prince. 11 avait pensé à lui donner pour maréchal le comte de Schulenbourg, et cette candidature fut longuement discutée entre lui, Grumbkow et le prince Eugène. De Vienne, Eugène envoyait des objections ; Seckendorff et Grumbkow y répondaient de Berlin. On finit par convenir que le vieux général était Thonnète homme qu'il fallait, et bon impérialiste, gut kaiser lich gesinnt; mais Schulenbourg se récusa. Wolden demeura donc en qualité de maréchal auprès de Frédéric, Comme il élait insignifiant, Seckendorff et Grumbkow s'accommodèrent de lui. Us réussirent à éloigner Natzmer, le confident politique du prince, son complice dans toutes les choses défendues, et notamment « dans les affaires d'amour » ; mais leur plus grand succès fut la nomination de M"* de Katsch à la dignité de grande-maîtresse de cour auprès de la fiancée. Seckendorff mettait en cette dame « sa plus grande espérance », parce qu'elle était adroite, pleine de bonne volonté, capable d'exercer une action « bonne et salutaire » sur le prince. Comme elle ne devait recevoir des Bevern et du roi qu'un traitement de 100 thalers, il proposait au prince Eugène, ou, comme il dit, « au sens éclairé de Son Altesse hautement princière, » de donner à la grande-maîtresse une pension de 1,000 à 1,200 florins, moyennant laquelle elle pourrait subsister, « et serait tout à fait gagnée au très haut intérêt impérial. »
SeckendorfF comptait aussi sur M"' de Eatsch pour former les manières de la princesse Elisabeth, et il se proposait de Taider de son mieux. 11 était très content que les Bevern eussent quitté la cour une vingtaine de jours après les fiançailles, pour retourner à Wolfenbtittel. La princesse allait commencer une nouvelle éducation. Le prince s'étant plaint qu'elle dansât « comme une oie », Seckendorff avait fait venir de Dresde un maître renommé, pour lui apprendre à danser comme une personne. Il compte enfin que la fiancée embellira. « Elle a, en fait, les plus beaux traits de visage qui se puissent voir ! elle a un corps bien fait. La beauté de son visage gagnera donc sans faute : les dernières taches que la petite vérole a laissées s'en iront, et la gorge s'achèvera avec les années. »
Malheureusement, le fiancé demeurait très inquiétant : « Son principal défaut, écrit SeckendorfF, est la dissimulation et la fausseté. On ne peut se fier à lui qu'avec les plus grandes précautions. Sa plus vive passion est l'amour. On dit que les forces de son corps ne secondent pas suffisamment l'inclination de son méchant vouloir, et qu'il cherche dans les galanteries une vaine gloire, plutôt que là satisfaction d'une passion vicieuse. 11 ne manque pas d'intelligence, mais il y a en lui peu de solide. Il se préoccupe plus de dire un bon mot qu'une réalité. » Seckendorff pense que le meilleur moyen de gagner S. A. était, comme l'avait dit le prince Eugène, de lui donner de l'argent ; mais il fallait opérer en toute prudence. Dans sa maison, valets de chambre, laquais, pages, avaient ordre de faire au roi un rapport fidèle de
tout ce qu'ils voyaient ou apprenaient, «sous peine de perdre corps, vie, honneur et réputation. » S'ils voyaient de l'argent en provision, cet événement extraordinaire ne manquerait pas de les mettre en défiance. Enfin le prince était très capable de dépenser le subside impérial avec des maîtresses au lieu de payer ses dettes. Voilà bien des difficultés: SeckendorfF s'en tirera de son mieux. Il s'entendra en tout avec Grumbkow ; il dit toujours : Grumbkow et moi, ou moi et Grumbkow. En fin de compte, il espère qu'à deux ils parviendront à effacer « les mauvaises impressions qui ont été données au prince sur les honnêtes gens » ; et à « le conduire, à l'aide de la grâce de Dieu, dans des voies meilleures * ».
Il ne restait plus, pour satisfaire le prince Eugène, qu'à obtenir la date du mariage, mais, contre toute attente, le roi n'était pas très pressé. Peut-être hésitait-il, comme à l'ordinaire, devant l'accomplissement d'un acte qui l'engageait avec l'Autriche. Peut-êtce bien ne savait-il pas ce qu'il voulait. La date fut plusieurs fois fixée et ajournée : quinze mois s'écoulèrent des fiançailles au mariage, qui furent remplis de péripéties.
Les deux complices passèrent par de grandes alarmes. Le mariage du prince royal était toujours considéré en Europe comme une affaire politique de grande importance, et l'Angleterre disputait à l'Autriche le futur roi de Prusse. Degenfcld, qui avait notifié à la cour de Londres les fiançailles de Frédéric et de la princesse Elisabeth, écrivait que la nation anglaise était « terriblement
1. Seckendorfif au prince Eugène, 29 mars, 1, 5, 8, 28 avr. 1732, FOrstcr, lir, pp. 91, 93,94,96,103.
piquée ». Il avait entrepris de jouer la partie contre Seckendorff et Grumbkow; il faisait l'important, et, de retour à Berlin, entrait en faveur auprès du roi. Il hasarda bientôt des propositions : le prince de Galles épouserait une des filles du roi de Prusse, et Frédéric, la princesse Amélie. Grumbkow est inquiet. La reine, il est vrai, lui parlait du mariage Bevem comme s'il était accompli, et promettait d'avoir tous les soins imaginables pour sa belle-fille. Elle affectait même de la sympathie pour Elisabeth : « Elle n'a pas beaucoup de monde, disait-elle, mais elle a pourtant un bon naturel,, et le reste viendra ; » mais Grumbkow savait bien qu'elle espérait « du changement »; il n'avait aucune confiance en elle, et il avait raison *.
La reine, en effet, détestait sa future belle-fille, et continuait à vouloir le mariage d'Angleterre. Dans l'intimité de sa petite cour, elle s'exprimait en toute liberté sur les Bevem : ses enfants savaient lui plaire en l'imitant. Au mois d'août 1732, Wilhelmine étant venue à Berlin, Frédéric obtint la permission de l'y visiter. Comme le roi n'était pas là, les langues prirent leursaises. A table, la reine, parlant de la fiancée, dit à Wilhelmine : « Votre frère est au désespoir de l'épouser, et il n'a pas tort. C'est une vraie bète : elle répond à tout ce qu'on lui dit par un oui, ou par un non, accompagné d'un rire niais, qui fait mal au cœur. » Sur quoi, la princesse Charlotte, une délicieuse fille, qui avait, sou& des cheveux blonds, des yeux célestes, interrompit pour
1. Grumbkow à SeckendorfT, 17 mai, 17 août 1732, Fôrster, UI, 108, ilO»
dire : « Oh ! Votre Majesté ne connatt pas encore tout son mérite ! J'ai été un matin à sa toilette. J'ai cru y suffoquer. Elle pue comme une charogne. Je crois qu'elle a pour le moins dix ou douze fistules, car cela n'est pas naturel. J'ai remarqué aussi qu'elle est contrefaite. Son corps de jupe est rembourré d'un côté, et elle a une hanche plus haute que Tauti-e... » Cela devant les domestiques, si bien que le Prince Royal « changea de couleur * ».
Si encore Seckendorff et Grumbkow avaient été sûi-s du roi ! Mais le roi lui-même les inquiétait. « Dieu sait si nous n y topons, » écrit Grumbkow au sujet des propositions d'Angleterre. Il voyait son maître passer par tous les sentiments, « crainte, désespoir, rage, impatience; » tantôt criant à table la santé de l'empereur: Ploreat PAugxistissimo; tantôt très flatté des avances de l'Angleterre et multipliant les entretiens secrets avec Degenfeld. 11 enrage, car il tient ce Degenfeld pour un piètre politique, et serait humilié que des hommes comme Seckendorff et lui fussent vaincus, comme jadis les Philistins, par « une mâchoire d'âne ». Le roi, il est vrai, parle toujours du mariage convenu, comme s'il devait se faire. A la nouvelle que la colonelle de Wreech était grosse et que le prince royal était accusé de ce méfait : « Cela me fait plaisir, a-t-il dit ; il en fera autant à la Bevern, » mais il ne se hâtait pas de conclure. Il est bien capable, disait Grumbkow, « de ne consulter personne que soimême, et de faire le contraire de ce qu'on lui con-