LE MARIAGE
Le prince royal avait eu vent de ces intrigues et de ces tempêtes. Il en avait cerlainement espéré quelque profit, mais s'était tenu coi. Sa correspondance continue avec les deux très chers généraux, comme si de rien n'était. Il n'a pas assez d'expressions de gratitude à l'égard de Seckendorff, et de Sa Majesté Impériale, qui lui a témoigné tant de bontés. On a eu, à Vienne, l'heureuse idée de faire une pension au pauvre Duhan, qui est toujours dans la disgrftce et la misère. « C'est une action, écrit le prince royal, digne de la magnanimité et de la générosité de l'empereur. » Il fait sa profession de foi de bon impérialiste : « Je me ferai une loi de témoigner en toutes les occasions, et autant que mon devoir le permet, l'attachement et la haute vénération que j'ai pour la personne de l'empereur, et cela plus par rapport à ses éminentes qualités, que par égard à la hauteur de son rang *. » Il ne demande qu'à contracter de nouvelles dettes de reconnaissance, tant il est sûr de les payer. « Mais, monsieur, ajoute-t-il, il nous reste en-
1. Le prince, qui a trouvé celte expression fort bonne, la répète à Grumbkow, 14 déc. 1732 {Œuvi^s de Fr. le Gr., t. XVI, p. 71).
core une partie à soulager; ma chère sœur de Baireulh, qui est dans une très triste situation, me ronge le cœur et Tâme. Pour l'amour de Dieu, s'il y avait moyen d'améliorer son sort auprès du roi ! Elle a des promesses très avantageuses de sa propre main, mais tout reste là ». « Auprès du roi », était une délicatesse d'expression : SeckendorflF comprit ce nouvel appel à la bourse de l'empereur. Le prince, mis en goût par les bons procédés, amenait au bienfaisant médecin ceux qui souffraient de la môme douleur que lui, c'est-à-dire du manque d'argent*.
Il est vrai qu'il réclamait pour lui les soins principaux, comme étant le plus malade. Le roi l'envoyait à Brunswick chez la fiancée, sans vouloir « bonifier » ses dépenses : a J'avoue, écrit-il à Seckendorff, que je suis fort embarrassé, me trouvant à sec. Je vous avoue ici franchement, mon cher ami, que vous me tireriez fort d'affaire, en voulant me prêter quelque somme. » Quelque temps après, nouvelle demande. Le prince a le ton du parfait emprunteur. Il fait valoir qu'il pourrait s'adresser à d'autres : « Mais j'aime encore mieux me fier à vous, vou s connaissant de mes meilleurs amis, qu'à aucun autre. » Du reste, il remboursera, dès qu'il le pourra, quand il sera marié, mais il gardera pourtant les obligations qu'il
1. Le prince à Seckendorff, 26 déc. 1732, Œuvres de Fr. le Gr., t. XVI. pp. 30-1. — Voir la lettre du prince royal à Grumbkow. du 19 oct. 1132 : « Si je savais /aire de Tor, je couamuniquerais d'abord ma science à ma pauvre sœur de Baireuth .. Je souhaiterais de tout cœur À monsieur son beau-père qu'il pût passer le pas. Il se consolerait facilement à ce que je crois, sïl avait seulement Tassurance que l'on brasse de l'eau-de-vio au ciel. » Ibid,, pp. 67-8.
a au très cher ami. Seckendorff répond sur le ton du parfait créancier. Il appelle ses envois d'argent un petit secours, une remise, un dédommagement. Il a de jolies façons pour l'expédition « L'argent destiné au voyage de Brunswick sera envoyé à un maître de poste dans une boite de tabac d'Espagne, aux initiales S. A. R. Le prince est supplié de ne pas se préoccuper du remboursement : c( Rien ne presse, parce que le prêteur ne demande qu'une reconnaissance proportionnée aux intérêts de la maison. » Jamais il ne répond par un refus, il a même des airsd'aller au devant,
C'est que le roi l'inquiète» Grumbkow le croit en danger prochain de devenir fou, incapable qu'il est.de supporter un chagrin : ne parle-t-il pas d'abdiquer et d'aller se retirer à Vérone, parce qu'on lui fait des misères à propos de recrutement? Seckendorff n'est pas content non plus de la santé de Frédéric-Guillaume. Il lui trouve bon air, au printemps de 1733, et de fraîches couleurs, mais l'ouïe ne revient pas, la jambe ne désenfle pas, les nuits ne sont pas bonnes, le sang s'agite ; bref, en vingt-quatre heures. Sa Majesté peut être enlevée : il faut donc absolument gagner le fils. Au moment même où il confie ces inquiétudes au prince Eugène, il adresse à Frédéric une récapitulation des bienfaits impériaux, mais très discrète» Il en promet d'autres : on fera mieux pour Duhan, dont le sort est assuré déjà; on fera « tout au monde pour la consolation de la digne princesse royale » ; on verra auprès de l'impératrice si Ton ne peut pas trouver quelques milliers de florins pour elle. On fera autre chose encore, si cela est nécessaire : « Heureux, ceux qui ont le bonheur
d'être estimés de Votre Altesse Royale. Ils ne seront jamais négligés de la cour impériale, parce qu'on y sait déjà que Votre Altesse Royale aime les gens de mérite. » Bref, le prince peut compter sur l'assistance de Tempereur « jusqu'à ce que le bon Dieu voudra changer en mieux le sort de Son Altesse Royale », c'est-à-dire fera mourir le roi. Du reste, on est convaincu que le prince sera, comme son père, un ami de l'empereur. « L'union et la parfaite intelligence entre les maisons d'Autriche et de Brandebourg ont procuré depuis plus de dix ans de tels avantages réciproques, que Sa Majesté Impériale verra avec plaisir que Votre Altesse Royale continue dans ces principes salutaires pour le bien public. » Seckendorff, à force de répéter l'antienne, finissait par y croire. Il trouve le prince charmant, vraiment reconnaissant de ce qui a été fait pour lui et pour sa sœur, vraiment cordial, treuherzig. Il espère non seulement que Frédéric reconnaîtra « le prix et l'utilité de la très haule grâce impériale », mais encore que la princesse de Baireuth agira auprès de son frère dans le bon sens. Naturellement Wilhelmine aussi se montre reconnaissante; câline, comme elle sait être, elle promet que le prince royal, deux ans après son mariage, aura juste autant d amour pour sa femme qu'il ressent d'aversion pour sa fiancée. Seckendorff a encore quelques doutes*, mais il ne se demande qu'à se laisser persuader. Ne fût-ce que par amour-propre, par refus de s'avouer que toutes ses
1. Seckendorff au prince Eugène, 28 févr. et 11 avr. 1733. Fôrstcr, lil, 146, 148 ; Seckendorff au prince royal, avr. 1733, Œuvres de Fr. UGr,^ t. 1iS\, p. 33.
peines à cette cour avaient été inutiles, il devait croire au succès définitif.
Pourtant le prince royal continuait à marquer à Grumbkow des dispositions inquiétantes. Au moment de partir pour une visite à sa fiancée, il se lamente : « Je ne sens pas grande impatience pour le voyage à Brunswick, sachant déjà d'avance tout ce que ma muette me dira. C'est pourtant sa meilleure qualité, et je suis d'accord avec vous qu'une sotte bote do femme est un bienfait du ciel. Enfin je jouerai la comédie de Brunswick qu'il n'y manquera rien. » En attendant, il étudie des compliments pour cette visite en allant à la chasse au sanglier, car « entre Wesphalicn et porc (le Wesphalien étant né, et ayant été élevé parmi les porcs), il n'y a pas de différence ». Puis, ce sont des plaisanteries sur les cadeaux que lui envoie la pauvre fille, des saucisses de Brunswick et une tabatière en porcelaine : « Ma princesse m'a envoyé une tabatière en porcelaine que j'ai trouvée cassée dans sa boîte, et je ne sais si c'était pour marquer la fragilité de son p...., de sa vertu, ou bien de toute la figure humaine. Je l'ai pris pour un fort mauvais pronostic, car une tabatière cassée, selon la philosophie occulte d' Agrippa, signifie quelque petit débordement d'amour *. »
Frédéric était résigné du reste. Il ne se débattait plus, et Ton serait arrivé sans encombre au jour fixé pour les noces, si l'intrigue anglo-autrichienne n'était venue encore une fois se mettre à la traverse- L'Angleterre ne
1. Le prince à Grumbkow, Î5 et 27 janv. 1733, Œuvres de Fr. le Gr,, t. XVI, pp, 77, 79.
lâchait pas prise. Il lui fallait maintenant Frédéric pour une de ses princesses. Quand le jour du mariage du prince fut arrêté et publié, elle exigea de la cour de Vienne un nouvel effort. Or le roi de Pologne était mort, le 1" février 1733 ; Louis XV avait déclaré qu'il défendrait, de toutes ses forces, la liberté des élections en Pologne, et considérerait une violation de cette liberté comme un attentat à la paix de l'Europe. L'Autriche^ qui s'était engagée par traité avec la Russie, à empêcher l'élection de Stanislas Lecszinski, sentait approcher la guerre. Elle avait besoin de plaire au cabinet de Londre; le prince Eugène ordonna donc à SeckendorfT une nouvelle démarche auprès du roi. Cette fois, l'Autriche et l'Angleterre laissaient Charlotte au prince de Bevern, mais offraient au prince royal la main d'Amélie d'Angleterre.
L'ordre arriva, le il juin tout au matin à Seckendorff, à Salzdalum en Hanovre, où devait se célébrer le mariage. Les deux familles étaient réunies depuis la veille. Seckendorff, en lisant la lettre du prince Eugène, eut un mouvement d'effroi. Il était bien obligé d'obéir, et tout de suite, mais qu'allait-il se passer entre le roi et lui? Il courut chez Grumbkow, lui lut sa dépêche, et lui demanda la façon de s'y prendre. Grumbkow lui montra les dangers de cette démarche insensée, mais il prêchait un converti ; Seckendorff le lui dit et réclama son aide. Le vieux complice se récusa pour des raisons de politique générale et d'intérêt particulier. Il ne comprenait pas comment l'Autriche se pouvait employer à mettre une Anglaise sur le trône de Prusse ;
mais cela n'était pas son affaire après tout : ce qui le regardait et le touchait, c'était la nécessité où on le voulait mettre de faire triompher la politique qu'il avait toujours combattue, de s'humilier devant la faction des autres ministres, et d'exposer sa pauvre famille à la ruine et son cou au couteau. Tout ce qu'il pouvait promettre, pour montrer son absolu dévouement à Sa Majesté Impériale, c'était de ne pas combattre la proposition, si le roi lui demandait son avis.
Il fallut donc que Seckendorff s'aventurât seul. Il fit dire au roi qu'il était chargé par l'empereur, d'une communication d'importance, mais non pas désagréable. Le roi, qui était encore couché, donna ordre de l'introduire. Seckendorff s'approcha du lit, et, le sourire aux lèvres, dit au roi qu'il avait reçu par courrier, au moment môme, l'ordre de lui proposer une ouverture sur une chose grave; il n'oserait pourtant pas s'acquitter de sa commission, si Sa Majesté ne lui promettait pas de Técouter avec patience, et de ne point se fâcher. La promesse faite, il exposa l'affaire. Le roi se contint : « Si je ne vous connaissais, dit-il; si je ne savais que vous êtes un honnête homme, je croirais rêver. Si vous m'aviez tenu ce langage, il y a trois mois, je ne sais pas ce que j'aurais fait par affection pour Sa Majesté Impériale, quoi qu'il soit contre son inlérèt et contre le mien que mon fils aîné épouse une princesse anglaise; mais maintenant ! Je suis ici avec la reine ! Tout l'Europe sait que le mariage est pour demain! Voyez-vous, c'est encore là une finesse anglaise, pour me faire passer, aux yeux du inonde, comme un homme sans honneur, ni parole. »
Comme, après tout, le roi demeurait calme, Seckendorff, très étonné sans doute, reprit la parole, et la garda très longtemps, noyant dans un flux de mots Tétrange proposition. Il accorda qu'en effet, il n'était pas de l'intérêt de Sa Majesté Impériale que les deux rois d'Angleterre et de Prusse fussent unis étroitement, mais le bien de l'Europe, et, en particulier, de la patrie allemande, exigeait cette union, à laquelle Sa Majesté Impériale sacrifiait l'avantage de sa propre maison. Le roi écoutait toujours; Seckendorff lui dit qu'il avait sur lui une lettre du prince Eugène à Sa Majesté, et une copie de cette lettre. D'après ses instructions, il devait lire au roi, avec sa permission, cette copie; si le roi ne croyait pas pouvoir accepter l'original, Seckendorff n'en ferait pas la remise. Sa Majesté, après avoir entendu la lecture, déclara qu'elle ne se ferait aucun scrupule d'accepter la lettre et d'y répondre. Seckendorff tendit alors l'original, et recommença un discours. Il représenta que l'animosité entre l'Angleterre et la Prusse deviendrait plus forte encore, après que le roi aurait repoussé une proposition si polie. Il est vrai, dit-il, que tous les préparatifs étaient faits pour le mariage du lendemain; mais il suggérait un moyen de ne les point perdre et de tout concilier. Au lieu du prince royal et de la princesse de Bevern, on marierait Charles de Bevern et Charlotte; puis, plus tard, on célébrerait en même temps les noces du prince de Galles avec la princesse de Bevern, et du prince royal avec la princesse Amélie.
Frédéric-Guillaume laissa passer cette effronterie, sans
doute parce qu'en écoutant, il cherchait encore une fois s'il ne pourrait rien pêcher en cotte eau trouble. Il ouvrit la lettre du prince Eugène, et la rendit aussitôt à Seckendorff, avec ordre de la porter à Grumbkow, et de lui dire le sens de la réponse, qui était qu'aucun avantage au monde ne serait capable de le décider à salir son honneur et sa parole. Au reste, il ne demandait pas mieux que de se remettre en bonne intelligence avec l'Angleterre. Pour faire plaisir à l'empereur, il donnerait au prince de Galles une de ses princesses. Il prendrait même une princesse anglaise pour son second fils, si l'Angleterre le voulait aider à faire élire ce cadet prince de Courlande, ce qui le mettrait en état de bien nourrir sa femme. Sur quoi, il congédia Seckendorff, en lui disant qu'il avait exécuté en homme d'honneur les ordres qu'il avait reçus.
Seckendorff se rendit auprès des ministres, qui rédigèrent le projet de réponse. Quand ils l'apportèrent au roi, celui-ci laissa éclater l'humeur qu'il avait contenue. Encore une fois, il accusa la reine et le prince royal de complicité dans l'intrigue, et il envoya Grumbkow leur demander une explication. Le prince royal jura qu'il était innocent. Il ajouta qu'il ne comprenait pas du tout la conduite de la cour de Vienne ; quant k lui, — et il priait Grumbkow de le dire au roi, — la mort seule le pourrait empêcher de tenir la parole donnée à la princesse de Bevern * .
Sur cette assurance, la journée s'acheva tranquillement. Le soir, il y eut, à la cour, une bergerie ; le prince
i. Rapport de Seckendorff au prince Eugène, i3 juin 1733, FOrster, lU, pp. 148-155.
royal y joua le rôle d'un paysan amoureux; Apollon, qui survint, lui donna le prix. Le lendemain, 12 juin, le mariage fut célébré. A midi, le jeune époux écrivit à sa sœur : u Ma très chère sœur, justement à présent, toute la cérémonie vient de finir, et Dieu soit loué que tout soit passé. * »
Il y avait donc dans le monde « une princesse malheureuse de plus » .
Elisabeth de Bevern ne méritait pas cette destinée. Les témoignages de ses contemporains lui sont tous favorables; même sa redoutable belle-sœur, la margrave de Baireuth, n*est point trop sévère pour elle : « La princesse royale, dit-elle, est grande; sa taille n'est pas fine : elle avance le corps, ce qui lui donne très mauvaise grâce. Elle est d'une blancheur éblouissante, et cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives. Ses yeux sont d'un bleu pâle, et ne promettent pas beaucoup d'esprit. Sa bouche est petite. Tous ses traits sont mignons sans être beaux, et tout l'ensemble de son visage est si mignon et si enfantin qu'on croirait que cette tête appartient à un enfant de douze ans. Ses cheveux sont cendrés et bouclés naturellement, mais toutes ses beautés sont défigurées par ses dents, qu'elle a noires et mal rangées. Elle n'avait ni manières, ni la plus petite façon, beaucoup de difficultés à se faire entendre, et Ton était obligé de deviner ce qu'elle voulait dire, ce qui était fort embarrassant* ».
Ce portrait est complété par quelques traits dans une
1. Le priDce à la margrave, 12 juin 1733, à « douze heures », Œuvres de Fr. le Gr., t. XXVII (1«"« partie), p. 9.