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LA CRÉATION DE LA FORCE PRUSSIENNE

Le commentaire de cette ordonnance faite, comme le roi Ta dit, « pour l'affermissement de notre couronne et armée », c'est le progrès de l'armée prussienne. Ceci est la merveille de ce règne, et un des grands événements de l'histoire.

Alors même que Frédéric-Guillaume aurait requis

1. Les citations faites dans cette partie du chaj^itre, & Texception de celles qui sont empruntées & Rauke, sont prises dans Tordonnauce.

toute la population de son royaume pour le service militaire, il n'aurait pu en tirer cette armée de grande puissance qu'il voulait donner à sa petite Prusse ; mais il n'avait garde de tarir les forces productives de ses pays. Dans le très simple système qu'il avait conçu, il devait, d'abord, faire de l'argent, et ensuite accroître ses troupes en proportion des ressources nouvelles, dont il déduisait une partie pour constituer le fond de réserve de la monarchie. Il fallait donc qu'il laissât des bras à l'industrie et à l'agriculture. Pourtant, il était dans la logique de toute son œuvre de créer une armée nationale. Ce problème difficile était compliqué encore par l'incohérence des institutions militaires, où des usages modernes étaient greffés sur des restes de la féodalité. £n cherchant la solution, Frédéric-Guillaume finit par arriver, après beaucoup d'essais et de tâtonnements, à un régime mixte, dont certaines parties sont d'un esprit tout moderne *.

Du moyen âge procédaient les milices, c'est-à-dire des troupes d'occasion, pour qui le service militaire était une corvée heureusement exceptionnelle. Le roi, vrai troupier comme il était, avait une telle horreur de cette garde nationale, qu'il en voulut abolir jusqu'au nom. Le principal mode de recrutement était l'enrôlement volontaire obtenu par le racolage : Frédéric-Guillaume a été un des plus extraordinaires enrôleurs de soldats que connaisse l'histoire militaire.

Sa manie de grands « hommes » est demeurée célèbre.

!. Sur l'armée an temps de Frédéric-Giiillanmo, voir Tarticle de Schmoller {Die Enlslehunfj des pi'eussischen Ileeres (1640-1740^. dans Id Deuslche Paindschau (XU, 187"2).

Il essaya d'en produire chez lui; il mariait, par ordre, des géants avec des géantes. Quand il apprenait que d'une de ces unions était né un enfant à grandes mains et à grands pieds, il se réjouissait, et demandait qu'on lui expédiât la mère et la progéniture tout de suite, même en pleine rigueur d'hiver, et quand il fallait que l'accouchée fit le voyage de Glèves à Berlin *. Cet élevage de grands hommes ne donnant que de maigre? résultats, il en chercha dans les pays producteurs de géants, Suède, Ukraine, Irlande, basse Hongrie, et partout où il s'en rencontrait. Lui, si économe, il a dépensé les thalers par millions pour satisfaire sa fantaisie. Ses recruteurs ne savaient pas l'existence du droit des gens, et il essuya plus d'une représentation diplomatique au sujet d'actes de brigandage commis par eux. Il élait extrêmement sensible aux incidents de cette sorte, s'emportait et se désolait : « On veut me déshonorer », disait-il, car il croyait de son honneur de n'avoir que des géants, au moins dans son premier régiment des grenadiers à Potsdam. Il fut un jour tout près d'une guerre avec le Hanovre, qui avait sévi contre ses recruteurs. La meilleure façon de lui faire sa cour était de lui fournir des grands hommes; ses ministres et son fils Frédéric vont jusqu'à dire que sa fidèle amitié pour l'Autriche s'explique par le soin qu'avait l'empereur de flatter sa passion. Lui-même disait : « De me procurer la plus belle femme ou fille du monde, me serait indifférent; mais les soldats, c'est là

i. Il conscQtit à. attendre jusqu^en mars; il écrivit alors, au bas de Tordre d'envoyer la femme et Tenfant : « Pressé; maintenaot, il fait bon,» Fôister, II, p. 300.

pour moi le défaut de la cuirasse, et Ton peut, avec cela, me mener aussi loin qu'on voudra *. » Le défaut coûtait si cher en argent, en ennuis et en dangers, que la gigantomanie du roi de Prusse était regardée comme une folie proprement dite, et qui ne serait expliquée, disait un ministre étranger, que « par quelque anatomie future ».

Cette. bizarrerie ne doit pas cacher le reste de l'œuvre. Frédéric-Guillaume a recruté hors de ses États et enrôlé plus de quarante mille hommes, et il a tiré de chez lui une égale quantité de soldats. C'est ici qu'il a rencontré une idée d'avenir. Depuis longtemps, chaque régiment avait un district assigné à son recrutement, où les racoleurs du colonel et des capitaines avaient seuls le droit d'exercer leur industrie, mais les régiments empiétaient les uns sur les autres, et l'institution, mal réglée, produisait des conflits et du désordre. Frédéric-Guillaume dessina sur toute l'étendue du territoire ces circonscriptions milifaires, qui furent déterminées par le nombre de feux ; 5,000 feux pour un régiment d'infanterie, 1,500 pour un régiment de cavalerie : le district était subdivisé en cantons, un pour chaque compagnie. L'enrôlement volontaire fut aboli. Des catégories de personnes furent exemptées du service militaire et réservées

1. Conversation à table rapportée par ia Chétardie, ministre de France à Berlin, Archives du ministère des affaires étrangères de France, Prusse, 1735, 2i décembre. Je citerai désormais les documents empruntés à ces archives avec celte indication : A.-E., et la date du jour et de Tanoée. Les volumes de la correspondance diplomatique de nos Archives des affaires étrangères portent au dos la date de l'année. Quand les documents seront pris dans un volume de supplément, mention en sera faite.

aux métiers et au labourage, qui étaient encore, pour Frédéric-Guillaume, des services publics; ces exemptions ne portaient pas atteinte au principe ainsi exprimé : « Tous les sujets sont nés pour les armes, fur die Waffen geboren^ et obligés au régiment, dem Régiment obligat, dans le district duquel ils sont nés ^ »

Peu importe que Frédéric-Guillaume ne soit arrivé que peu à peu et par des voies indirectes à l'expression de cette idée du devoir militaire. Les idées suivent le chemin qu'elles peuvent, à travers tant d'obstacles. D'ailleurs, elle ne naissent jamais de rien. II y avait dans l'esprit de Frédéric-Guillaume, serviteur passionné de l'État, et qui se vantait d'être à sa façon un vrai républicain, ein wahrer Republikaner, une prédisposition à retrouver l'idée de l'obligation du service militaire envers la Civitas. Les effets d'une pareille déclaration de principe devaient être considérables. Voilà un peuple averti qu'il est né pour les armes ; tout enfant y apprend, en même temps que le nom de son village celui du régiment « auquel il est obligé ». Cette obligation relève et ennoblit le plus humble des sujets. Le paysan, dont la condition était, dans les pays de Frédéric-Guillaume, celle d'une bête de labour, devient membre de l'État, et d'un État où l'habit du soldat était en grand honneur : le fils du roi, lorsque la disgrâfce paternelle l'aura frappé, demandera en grâce « à la Majesté de son père », de le réhabiliter en lui rendant l'uniforme des grenadiers.

1. Analyse i\i Cantonreglement de 1733, dans Fflrster, t. II, p. 309.

A Tarmée prussienne, Frédéric-Guillaume voulut donner pour cadres la noblesse de Prusse. Jusqu'à lui, nombre d'étrangers parvenaient aux grades élevés en Prusse, et des nobles prussiens allaient chercher fortune au dehors : il résolut de garder ses nobles pour son service, et son service pour ses nobles. Il ne fit que commencer cette grande réforme, mais il la recommande à ses successeurs : « Mon successeur doit faire que tous les nobles de toutes les provinces soient employés dans l'armée et placés panni les cadets. Par là, il se rendra formidable,.. Si vous avez des officiers pris parmi les enfants de votre pays, vous avez une vraie armée permanente, un corps permanent d'officiers, et cela aucun potentat ne le possède, und Kein Potentat das hatK » L'homme qui a écril ces lignes voyait l'avenir de l'armée prussienne, et il achevait de déterminer le caractère de l'État prussien. Tous les sujets de roture nés pour servir, tous les sujets nobles nés pour commander sous les ordres du roi ; la hiérarchie sociale transportée dans l'État; la noblesse utilisée et disciplinée ; la vanité du hobereau transformée en orgueil d'officier, tout cela, qui est si considérable et ne se retrouve « chez aucun potentat », procède en grande partie de Frédéric-Guillaume.

La cohésion de l'armée, enclose dans des cadres royaux, est assurée par la discipline et l'exacte attention de tous au service. Pour le roi de Prusse, il n'y a pas, dans le militaire, de minutie. Lorsqu'il enverra son fils, en 1734, à l'armée du Rhin, il prescrira qu'il soit instruit

i. Ranke, p. 159.

w complètement et avec soin du détail, pas seulement du grand service, mais de tout le détail; qu'il apprenne comment doivent être faits les souliers du soldat, combien de temps il les peut porter... Le prince ira ainsi du plus petit détail concernant le soldat au plus grand, du soulier au canon de grosse artillerie. Il passera ensuite au grand service, pour s'élever jusqu'aux disposiliones generalissimini^ ». Tout le détail — pour répéter un mot qu'il a dit tant de fois, — Frédéric-Guillaume l'a réglé, depuis la longueur de la manchette, la largeur du col, le nombre des boutons de la bottine. Il a vraiment créé la tenue prussienne, rigide, propre, luisante, qui faisait sourire autrefois, mais qui est une des manifestations de l'obéissance de milliers d'hommes à une volonté unique, par laquelle tout a été prévu.

Frédéric-Guillaume ne se contentait pas de commander et de surveiller de haut son armée : il s'y était assigné une place et des devoirs quotidiens. Il était, lui aussi, un colonel du roi de Prusse, celui qui avait l'honneur de commander les grands grenadiers de Potsdam. Tous les jours, il assiste à la parade et aux exercices. Il se soumet à tous les règlements. Une fois, au printemps, il ordonne une saignée du régiment, compagnie par compagnie; il se fait saigner le premier, en plein air, par un froid de neige. Un autre jour, il est à Berlin, très malade; un colonel dit par hasard devant lui que le lendemain était le jour où tous les colonels en congé devaient avoir rejoint leurs régiments. Le lendemain, malgré les

i. L'instruction pour le priucc royal se rendant à l'armée est dan» Fôrster, 1, pp. 391 et suiv.

instances des médecins, il veut partir; on le voit traverser la ville, le corps empaqueté, la tête couverte d'un bonnet de nuit, au-dessus duquel il avait mis une capote fourrée. Arrivé aux portes, il monte dans une chaise, où Ton avait étendu un matelas \

C'est à Potsdam que s'accomplit dans la perfection l'exercice à la prussienne. Les mouvements nouveaux, les réformes dans le maniement d'armes y sont essayés avant d'être ordonnés. De toute l'armée, des délégations d'officiers sont mandées pour s'instruire, comme dira plus tard le prince royal, à « l'Université de Potsdam ». C'est là qu'ils voient comment, par l'extrême soin donné au plus petit détail, par l'acharnement dans la patience, on obtient de l'infanterie « qu'elle charge ses armes avec la plus grande rapidité, qu'elle s'avance serrée, qu'elle mette bien en joue, et qu'elle voie bien dans le feu, le tout dans le plus profond silence ». Pour façonner l'armée entière à cette perfection, le roi emploie les grandes revues et les inspections. Il est l'inspecteur général de l'armée prusv.ienne. Tous les ans, au mois de mai, il passe en revuo. la garnison de Berlin, c'est-à-dire six régiments d'infanterie, un régiment de gendarmes à cheval et six escadrons de hussards. Chaque régiment ou chaque escadron a son jour. Chacune des compagnies est disposée sur quatre rangs, entre lesquels le roi passe. Il examine les hommes, un à un, adressant la parole à la plupart : « Mon fils, reçois-tu exactement ce qui t'est dû ? » Ou bien : « Comment te trouves-tu à

1. Sauveterre, chargé d'affaires de France. A.-E. Prusse, 25 mars n32.

LE PÈRE DU GRAND FRÉDÉRIC Tï

mon service? » Et il écoutait les plaintes avec douceur, surtout quand il avait trouvé les choses en ordre, et quo personne n'avait bronché dans les cinquante-quatre mouvenoients dont se composait l'exercice. Le dernier jour, après toutes ces revues spéciales, la revue générale. Le roi montait h cheval à deux heures du matin, et, à part quelque moment de repos pour le déjeuner, il restait en selle jusqu'au soir. Les inspections répétaient dans les provinces ce grand examen militaire. Elles étaient fréquentes et inattendues. Par elles, le roi obtenait que les choses se passassent partout « comme si j'étais présent, dit-il, als Ich bestàndig wàre », et que les garnisons fussent toujours dans l'état d'esprit d'une troupe qui a l'ennemi sur les bras ou qui l'attend.

Il surveille de toute la force de son attention son corps d'officiers. Dans les revues et les inspections, partout où il les rencontre, il se les fait présenter ou les aborde; il cause avec eux, exige qu'ils le regardent comme il les regarde lui-même, dans le blanc des yeux. Il consulte leur feuille de conduite, la Condiiiten Liste^ qui tient un compte exact de leurs vertus et de leurs vices, de leurs qualités et de leurs défauts. Il est le censeur de leurs mœurs et de leurs habitudes ; il leur défend « de chamarrer d'or et d'argent les livrées de leurs domestiques », et leur ordonne de porter tous et toujours Tuniforme. Il est très sévère pour ceux qui « ne comptent pas avec leur bourse » et s'endettent. Il interdit le luxe de la table : « A quoi bon faire tant de façons?.. Un verre de bière doit être accepté aussi bien qu'un verre de vin. » Il s'enquiert des sentiments reli-

gieux, car il veut que ses officiers soient aussi bons chrétiens que bons soldats *. En un mot, il leur propose pour modèle le colonel du premier régiment des grenadiers de Potsdam. Il appelle vers lui tous leurs regards. Il a si bien donné le ton à ce corps d'officiers et à toute Tarméc que ses successeurs, aujourd'hui encore, répètent ses paroles, mot pour mot.

Considérons à présent que l'armée du roi de Prusse s'élève de 38,459 hommes à 44,792, l'année même de Tavènemcnt, en 1713 ; à 53,999 en 1719 ; à 69,892 en 1729 ; h 83,486 en 1739. Or la France a 160,000 soldats; l'Autriche, à peine 100,000 : l'armée française est divisée en garnisons nombreuses; l'armée autrichienne, éparpillée dans de vastes provinces. Ni l'armée autrichienne, ni même l'armée française n'est si bien organisée, armée, équipée que celle du roi de Prusse; en Prusse enfin, le service des rares forteresses n'exige pas plus de 10,000 hommes. Ainsi 70,000 hommes, au bas mot, sont toujours prêts à marcher, marschbereit, prêts à se battre, schlagfertig. Voilà l'explication de l'avenir.

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