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L'INACTION DU ROI DE PRUSSE

De l'avenir, car Frédéric-Guillaume ne se servira pas de cette force, et cela est une des étrangetés de son histoire.

l. Ordie royal aux chefs des régiments, 10 février 1738. FOrsler, lî, 315.

Deux fois il a pris les armes; au début de son règne, contre la Suède ; vers la fin, contre la France, dans l'affaire de la succession de Pologne. Encore ne s'est-il engagé que le moins possible, et non sans angoisses.

11 est vrai qu'il a régné dans une période de paix, et que les grandes occasions d'essayer au feu son armée ne se sont pas présentées; mais TEurope, en ce tempslà, se croyait chaque jour à la veille de la guerre. Elle se battait en négociations, se groupait en ligues et contre-ligues. A peine la grande affaire de la succession d'Espagne a-t-elle été réglée par les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Bade, que l'Espagne, pour regagner ses annexes perdues, attaque l'Autriche : France, Angleterre, Hollande et Autriche se coalisent contre l'agresseur.

Pendant que l'Europe travaille à réconcilier l'Espagne avec l'Autriche, dans l'intérêt de celle-ci, l'Autriche, faussant compagnie, s'entend directement avec l'Espagne contre les médiateurs. Alors la France et l'Angleterre, naguère alliées à l'Autriche contre l'Espagno, se liguent contre l'Espagne et l'Autriche. Après quelques hostilités, l'Europe se met à négocier. Cette fois, l'Espagne abandonne son alliée l'Autriche, qui est obligée de céder à la volonté de l'Europe. Enfin, quand Stanislas Lecszinski a été chassé de Pologne par les Russes, la France déclaré la guerre à l'Autriche, qui s'est faite la complice de la Russie : cette affaire polonaise se termine par un traité qui donne au roi de Pologne un duché en France, au duc de Lorraine un duché en Italie, et à un infant d'Espagne le royaume de Naples. Ce fut donc un étrange chassé-croisé de négociations et d'intrigues, h croire,

comme disait lord Chesterûeld, que l'Europe était devenue folle.

Frédéric-Guillaume, qui fut sollicité souvent par ces faiseurs de ligues et de contre-ligues, ne sut point figurer avec grâce dans leurs quadrilles. A ne prendre que les grands faits de sa politique, on le voit, en 1725, adhérer h la ligne conclue à Hanovre entre la France et l'Angleterre, contre l'Autriche ; puis s*unir à l'Autriche, une année à peine écoulée; persister assez longtemps dans cette alliance; à la fin, traiter avec la France, et toujours vouloir se resaisir, après qu'il s'est donné.

Aussi devient-il la risée de l'Europe. De toutes parts, pleuvent sur lui les épigrammes. « Le roi de Prusse, disent les Anglais, n'est un loup que dans sa bergerie. » L'un après l'autre, les résidents de France à sa cour affirment qu'il ne « fera pas la guerre ». Ils écrivent: « Le goût immuable qu'il a pour les troupes lui fera toujours entretenir une nombreuse armée ; sa timidité s'opposera constamment à l'exécution de tous les engagements qu'il pourrait prendre pour les faire agir. Ce sont les deux principes sur lesquels on peut fonder. » Il sera « brave jusqu'à tirer l'épée », mais toujoura retenu par « l'amour qu'il a pour ses grands hommes, qu'il n'a que pour la parade et qu'il ne voudra jamais exposer ». Puis, viennent les reproches d'inconstance et de versatilité. « C'est, disent ses propres serviteurs, un prince sans plan, sans système qui va par sauts et par bonds, passant d'une extrémité à l'autre. » Un ministre de France, obligé de transmettre à son gouvernement des informations qui se contredisent de semaine en semaine, se demande « com-

ment Ton peut ajouter foi à ses dépèches ». « La varia* tion dont est le roi de Prusse et sa dissimulation profonde, écrit-il à Louis XV, sont infiniment au-dessus de tout ce que Votre Majesté peut imaginer. » Le même agent, dans le moment où il est le plus caressé par le roi, qui le charge d'exprimer les sentiments les plus affectueux à l'égard de notre pays, ajoute : « La foi que je dois à mon roi et à ma patrie m'oblige de répéter que jamais on ne peut ni ne doit compter sur le roi de Prusse pour rien d'essentiel. » Ailleurs, il cite le mot de Pierre le Grand sur Frédéric- Guillaume : « Il aime bien à pfichcr, mais sans se mouiller les pieds*. »

Les faits semblent justifier ces accusations. A peine Frédéric-Guillaume a-t-il un pied dans un camp, qu'il y éprouve des démangeaisons et veut le retirer. Il vient de s'engager dans la ligue de Hanovre avec la France et l'Angleterre, et il est « excédé de ces engagements ». Il s passé du côté de l'empereur; il le regrette, s'agite, caresse le ministre de France, essaye d'atténuer aux yeux de ses anciens alliés la gravité du nouveau traité, et chicane l'empereur de toutes les façons : « Mon Dieu, s'écrie-t-il, je ne veux pas aller si loin, mem Gottl so weit will ich nicht gehen! »

Il aime que l'Europe soit en querelle, et que le feu, prenant en quelque endroit, l'embrase tout entière. En 1727, l'Espagne, alliée à l'Autriche, attaque Gibraltar : voilà un commencement d'incendie. Le roi exulte, mais

!. Dépêches de Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1726, 19 févr., 31 avril, K\ mai, 13 août, 15 ocL; 1127, 18 jaàv., l»»" juin; de Sauveterre, 1730, 21 lu.rs; delà Chélardic, 1731, 4 jaav.; 1735, 29 nov.

la diplomatie verse l'eau à grands flots autour du brasier : il « se donne à la douleur la plus vive sur les apparences d'un accommodement », qui l'empêchera « de pêcher en eau trouble ». Quand il apprend la signature des préliminaires de Paris, il humilie, il mortifie l'ambassadeur impérial, lui disant que son maître « aurait bien pu s'empcV cher de gasconner de la sorte et de consentir à tout », et qu'il sera toute sa vie « Charles le Barbouillé », Il a toujours l'air de vouloir partir en guerre : « Graissons nos bottes, écrit-il en 1729. Je suis persuadé qu'il n'y a d'autre fin à tout cela qu'une soupe aux coups de bâton. »

Pourtant, s'il voit la guerre approcher de lui, il est dans les transes. Au temps où il est l'allié de la France et de l'Angleterre, il craint que ces deux couronnes ne l'abandonnent « aQn de faire retomber sur moi seul, dit-il, toute la haine de l'empereur et de l'empire, et de me faire périr, moi et ma famille ». Allié de l'Autriche contre la France, il a peur d'être brûlé et pillé par les Français etles Suédois. Un moment, pour vider diverses querelles, il semble prêt à se jeter comme un furieux sur le Hanovre, mais il apprend que ce pays est en bon état de défense. Alors il se trouble, il hésite, il enrage, et, pour se calmer, « se grise » plusieurs jours durant, avec les « officiers qui sont de ses débauches* ». Comment l'Europe, enfin, n'aurait-elle pas cru qu'il n'aimait ses soldats que pour la parade? En 4734, quand il envoie ses troupes rejoindre sur le Rhin l'armée impériale, il prescrit qu'elles ne

1. Dépôches de Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1726, 19 févr.; 1127, 15 et 19 avril, 3 et 10 juin; de Sauveterrc, 1730, 8 janv. ; de la Chétardie, 1734» 12 juin.

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fassent que deux milles par jour, trois au plus ; qu'elles se reposent le quatrième jour; qu'elles ne soient jamais disloquées, jamais enfermées dans des forteresses, et qu'après chaque campagne elles prennent des quartiers d'hiver, de très bons quartiers de six mois.

Cependant, il serait absurde d'accuser Frédéric-Guillaume de lâcheté, car c'est bien lâcheté que l'on voulait dire, quand on écrivait timidité. Il aimait à rappeler qu'il avait fait ses preuves de bravoure, sous l'œil de Dieu, à Malplaquet, « où il avait vu, à sa droite et à sa gauche, tomber des centaines de tués. » Il disait sa pensée vraie, quand il ajoutait qu'il « n'aimait au monde que la guerre », et que « les pieds lui grillaient de ne rien faire * » . Quant à sa dissimulation et à sa duplici té, elles étaient enfantines, en comparaison de celles des cours d'Europe, de l'Autriche surtout.

L'explication de sa conduite est un chapitre curieux de psychologie politique.

Frédéric-Guillaume est à la fois électeur dans l'empire et roi en Prusse, qui n'est point pays d'empire. Il appartient à l'Allemagne, où il a des devoirs, et il est un souverain d'Europe, tout comme le roi de France et le roi d'Angleterre. Il se trouve en lui deux personnages, et qui entreront nécessairement en conflit l'un contre l'autre.

Un de ses refrains était qu'il fallait un empereur à r Allemagne : ein deutscher Kaiser solle und musse bleiben^ et qu'il était, lui, bon impérialiste, gut Kaiserlich gesinnt, « Tous mes habits bleus sont au service de l'empereur,

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