Dépûche de la ChétarJie, A.-E. Prusse, 1734, i2 juio
disait-il... Il faudrait que tous les princes allemands fussent des canailles pour ne point professer de bons sentiments à Tégard de l'empereur et de l'empire; moimême, je serais une canaille, si je ne le faisais pas. Il faut que nous ayons un empereur ; demeurons donc fidèles à la maison d'Autriche, c'est le devoir de tout honnête Allemand... » Il exprime sa fidélité, par les termes les plus forts : « Pour Sa Majesté Impériale, pour sa maison et pour son intérêt, je sacrifierais avec plaisir mon sang, mon bien, mon pays. Avant que je me sépare de l'empereur, il faudra qu'il me repousse du pied '. » Mais il faut entendre d'autres cloches, sonnées par lui. S'il veut conserver un empereur allemand, c'est à condition que sa souveraineté à lui soit intacte. II n'admet pas que l'empereur exerce sur lui la fonction de juge suprême, la seule qui eût gardé quelque efficacité. Les appels portés par ses sujets devant la majesté impériale, bien qu'ils fussent parfaitement constitutionnels et légaux, le mettaient hors de lui. Il voulait couper ce dernier lien qui rattachait à l'empire : « Notre intérêt, aussi bien que celui de la France, disaient ses ministres, est qu il n'y ait pas d'empereur après celui-ci ; mais, si l'on est obligé d'en faire un, il faut que ce soit un prince faible, hors d'état de faire exécuter ses mandements, et qui n'ait pas plus d'autorité qu'un doge de Venise*. »
Les deux personnages, le prince allemand et le roi de
i. Les déclarations de cette sorte sont très fréquentes dans les conversations de Kréd.-Guill. Voir la correspondance de Seckendorff avec ia cour de Vienne, Fôrstcr, t. U, seconde partie.
2. Conversation des ministres prussiens avec Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1720, 8 mars.
Prusse s'accordent donc, à la condition que le premier ne contrarie jamais le second, qui est fort sensible. Môme jeu pour la politique extérieure, mais plus compliqué encore, car Frédéric-Guillaume distingue en l'empereur Charles VI, comme en lui-même, deux personnages : le chef du Saint-Empire, et le chef de la maison de Habsbourg, à qui des traités européens ont donné des possessions hors d'Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie. Si le chef de l'empire est attaqué dans l'empire, Frédéric- Guillaume lui doit aide et secours : il les lui donnera. Il ne veut pas que les étrangers se mêlent des affaires d'Allemagne, ni surtout qu'ils touchent au sol allemand. (( Aucun Français, aucun Anglais ne doit nous commander, nous Allemands. Je mettrai des pistolets et des épées dans le berceau de mes enfants pour qu'ils aident à mettre hors d'Allemagne les nations étrangères. » Ou bien encore : « Si les Français attaquaient un village d'Allemagne, le prince allemand, qui ne verserait pas pour le défendre la dernière goutte de son sang, serait un Kujon, » En termes plus doux, mais très fermes, il rappelle en toute occasion aux ministres de France son patriotisme ; « Je ne puis souffrir qu'on porte le flambeau dans l'empire. Je dois, et ma conscience m'y oblige, employer toutes mes forces pow* la défense de la patrie,,, » Comme prince de l'empire, et bon patriote, je ne pourrais m'empôcher d'agir, si vous vouliez culbuter l'Allemagne... Monsieur le Français, laissez notre Saint- Empire en repos, je vous prie. » Monsieur le Français — c'était à La Chétardie qu'il parlait ainsi — s'étonne de voir le roi, « retomber dans le germanisme dont il
ne peut se dépouiller. » Un ministre de Frédéric-Guiliaume, Grumbkow, alors en train de se faire acheter par la France, déplore cette manie de son maître : « Nous avons affaire à un prince qui, avec beaucoup d'esprit et de finesse à certains instants, s'absorbe, dans d'autres, dans des idées de germanisme, d'où le diable ne saurait le tirer. » Voilà bien, en effet, un des traits du caractère de ce prince : il est Allemand, bon Allemand, et c'est de tout cœur qu'il crie à table son : Vive la Germanie de la nation allemande, Vivat Gemiania deutscher Nation! Mais cette Germanie n'a rien à voir dans les affaires de l'empereur hors d'Allemagne; c'est pourquoi, en môme temps qu'il prie Monsieur le Français de laisser tranquille le Saint-Empire, il lui dit : « Chassez Tempereur et les Impériaux d'Italie, si vous voulez ; je veux que le diable m'emporte, si j'y envoie un homme. » Il conseille môme la conquête des Pays-Bas, même celle de l'Italie : « Vous rendrez service h S. M. I., à qui ces |)ays sont fort à charge *. »
En vertu de ces distinguo, qui sont choses de l'Allemagne d'autrefois, il peut arriver que Frédéric-Guillaume, en un seul et môme moment, soit avec et contre l'empereur. Lorsqu'il s'est allié avec la France et avec l'Angleterre en 1725, il s'est réservé de fournir à l'empereur le contingent qu'il devait, en sa qualité d'électeur, en môme temps qu'il assisterait le roi de France du nombre de troupes fixé par le traité. Il est vraiment dommage que cette clause n'ait pas été appliquée, et que
i. Rotleobourg, A.-E. Prusse, 1727, 18 févr.; La Chéterdie, 1733 29 août, 3 uept. el 15 octob.; 1735, 29 jaov.
TEurope n'ait pas eu le spectacle du roi de Prusse combattant Télecteur de Brandebourg.
Supposons ce combat engagé. Pour qui Frédéric- Guillaume fera-t-il des vœux? Évidemment pour le roi de Prusse. Si Tissue dépend de lui, l'électeur de Brandebourg sera battu en compagnie de l'empereur, pendant que le roi de Prusse et ses alliés remporteront la victoire. Ici éclate la contradiction où Frédéric-Guillaume s'est embrouillé toute sa vie. Il n'était pas si aisé de distinguer l'empereur de l'empire. Passe encore que Frédéric- Guillaume attende, espère comme tout le monde la mort de son « très cher ami » Fempereur Charles VI, et qu'il s'amuse et rie h l'avance des embarras où tombera « l'illustre maison archiducale ». Charles VI mort, l'Allemagne élira l'empereur qu'elle voudra, et la maison des Habsbourg cessera d'être plus sacrée que les autres aux yeux du roi de Prusse ! Mais lorsque celui-ci dit au ministre de France : « Il faudra enterrer l'empereur en grande pompe, inpontificalibiis... Nous verrons un beau charivari; l'étoffe sera ample, et chacun y pourra trouver de quoi se tailler un justaucorps* », il doit savoir que des puissances étrangères essaieront de tailler dans l'étoffe, et qu'il y a grande probabilité qu'elles attaquent au moins « un village d'Allemagne ! » Frédéric-Guillaume a donc oublié plus d'une fois son germanisme. Un jour que le ministre de France, à cheval auprès de lui pendant la parade, le félicite sur la tenue de ses troupes, et sur « l'air leste et de guerre qu'elles avaient », il répond:
1. Conversation de Frédéric-Guillaume avec Roltenbourg, A.-E. Prusse 1725, 20 ocL
« Je suis charmé que vous les trouviez belles, puisqu'elles sont absolument au service du roi de France. Je vous prie de le lui marquer... Dès que la France le voudra, je ferai battre le tambour. » Deux fois, il répète cette parole ^ Enfin, il a laissé rappeler, dans le traité de 1725, « que la France est garante de la paix de Westphalie », et qu'elle « s'intéresse spécialement à la liberté germanique», et c'est comme garante de cette paix, comme protectrice de cette liberté, que la France a maintenu l'anarchie en Allemagne pour assurer sa tranquillité h elle-même, et sa prééminence en Europe.
Frédéric- Guillaume est-il capable pourtant d'imiter les princes allemands d'autrefois, qui étaient les valets de notre politique, et les ennemis de leur propre patrie ? Point du tout. On peut affirmer que, si les coalisés de Hanovre avaient fait la guerre à l'empereur, il sérail sorti de l'alliance, au premier village allemand brûlé. Il a traité avec les ennemis de l'empereur, mais c'est pour « l'agacer et l'engager à lui faire des propositions ». Si la maison d'Autriche avait eu la sagesse de payer ses habits bleus en lui donnant quelques-unes des satisfactions qu'il souhaitait, Frédéric-Guillaume fût demeuré le fidèle allié de Charles VI. Le roi de Prusse étant content, l'électeur de Brandebourg aurait fait son devoir. Mais l'Autriche n'avait pas plus d'égards pour lui que s'il eût été « un prince de Zipfel Zerbst ». Le roi de Prusse mécontent faisait taire l'électeur de Brandebourg *, et