Sauveterre, A.-E. Prusse, 1729, 27 déc
des passeports pour des bois destinés à l'Angleterre *. On ne peut appeler perfide, sans y mettre quelques restrictions, un homme qui publie à tout propos ses sentiments. L'Europe sait ce qu'il pense; il le crie. Sur tout et sur tous, il s'exprime avec une absolue liberté. L'empereur même n'est pas épargné. De Sa Majesté Impériale, il rît « à gorge déployée »: « Il n'a pas le sol, dit-il ; il est pauvre comme un peintre. Voilà la f... économie de la cour de Vienne ! » Dans sa tabagie, à table, il manifeste sans arrêt, la pipe ou le verre en main. S'il est content de l'empereur, il boit trois fois de suite à Sa Majesté, en faisant chaque fois rubis sur l'ongle, et il fatigue de ses santés le ministre impérial, et cela devant le ministre de France, au lieu qu'il ne boit au roi de France qu'au bout d'une heure et demie, et n'honore pas le pauvre La Chétardie du moindre toast. Un autre jour, il boira au roi de France et omettra la santé de l'empereur. Il a fait à la France plus d une caresse, et il a toujours pris soin de la ménager, mais il la hait, et ne peut s'en cacher. La première fois qu'il a reçu la Chétardie, il Ta entretenu de toute chose, à son habitude, des troupes françaises, du gibier de France, du vin de Champagne, des maréchaux, des points faibles de Magdebourg, du molinisme, du jansénisme, du parlement, et, tout d'un coup, en se mettant à parler du nez: « Pourquoi donc, demande-t-il à la Chétardie *, les Français
1. Roltenbourg, A.-E. Prusse, 1726, 19 févr., et 21 juin; SauTeterre, 4731, 28 août.
2. Sauveterrc, A.-E. Prusse, 1726, 7, 23 et 29 avril; 1731, 28 août; La Chétardie, 1732, 23 août; 1733, 31 mars.
d'autrefois étaient-ils graves et posés, et aujourd'hui sont-ils presque tous des comédiens? »
Dans la politique étrangère comme dans le gouvernement, le roi de Prusse agit avec le sans-façon d'un particulier. Ce n'est pas un chef d'État qui est en relations avec d'autres États ; c'est une personne incommode et mal embouchée, qui a affaire à d'autres personnes. Un de ses ministres a bien défini sa manière : « Pour avoir une juste idée de ses sentiments à l'égard de l'Angleterre, regardez-le comme un particulier, qui risque de se venger, au risque d'être perdu. » Frédéric-Guillaume connaissait fort bien sa propre infirmité. Il l'a un jour avouée à son fils : « Suis l'exemple de ton père, a-t-il dit au prince royal, pour les finances et pour les troupes, fais plus encore, quand tu seras le maître...; » puis, en lui donnant un petit soufflet d'amitié : « Garde-toi de m'imiter pour ce qui s'appelle affaires de ministère, car je n'y ai jamais rien entendu *. » Aussi n'aimait-il pas à négocier lui-même. Il ne pouvait s'empêcher de dire ce qu'il pensait : « C'est plus fort que moi, disait-il. » Il était si incapable de politesse diplomatique qu'il reprochait aux ministres de France et d'Autriche à sa cour de ne pas se disputer « comme des crochetcurs ». Un jour, dans une audience donnée à un envoyé extraordinaire d'Angleterre, il jette par terre un papier que ce personnage lui tendait, et tourne le dos. Un autre jour, il reçoit le ministre de Hollande, dont les propos ne lui plaisent pas ; il sort, comme s'il avait un besoin pressant. Le Hol-
1- Conversation rapportée par le roi à La Chélardie, A.-E. Prusse, 1733. 21 déc.
landais attend respectueusement, mais au bout d'une demi-heure, il descend dans la cour, où il apprend que S. M. est partie à cheval.
Sa conversation déconcertait les diplomates. Il promenait son interlocuteur « de Moscovie à Gibraltar, de Gibraltar aux Pays-Bas, le ramenait ensuite à Port- Mahon, pour passer de là tout à coup à Constantinople et revenir à Vienne ». Il n'avait de fixité que dans le souci de ses intérêts.
Il interrompait les dissertations par un de ses refrains : « Bon pour quelques pelletées de sable, » voulant dire qu'il « aimerait à acquérir de nouvelles terres pour agrandir ses Etats; mais, pour y parvenir, il ne fera jamais rien de ce qui est nécessaire, et, pour le satisfaire à cet égard, il faudrait courir tous les risques, et qu'il n'eût qu'à tirer tout le profit*. » Aussi les ministres accrédités auprès de sa personne se tiennent-ils pour les plus malheureux des diplomates. Berlin est leur purgatoire, leur enfer. Rottenbourg aimerait mieux se faire « chartreux » que de demeurer plus longtemps à cette cour. L'Autrichien Seckendorff, lui-même, le favori, l'indispensable compagnon de table et de tabagie, n'en peut plus. Quelqu'un le rencontre dans une rue de Berlin, et, surpris de le voir là, pendant que le roi est à Potsdam, lui demande ce qu'il fait : « Hélas, répond-il, je suis comme les valets de l'Évangile. Je reste quand on me dit de rester; je pars, quand on me dit de partir... Si je savais faire ce métier-ci seulement encore un an, et que Tem-