‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 20 sur 112 · La Chétardie, A.-E. Prusse, i73i, 4 j.inv · texte numérisé non relu

La Chétardie, A.-E. Prusse, i73i, 4 j.inv

pereur voulût me donner une province, le diable m'emporte si je l'accepterais *. »

Le roi rendait aux diplomates les sentiments que ceux-ci professaient à son égard. Il n'aimait pas h les voir, et les renvoyait le plus souvent à ses ministres, qui les recevaient en conférence, quatre autour d'une table, un d'eux tenant la plume. On eût dit « un tribunal d'inquisition, où un secrétaire réduisait ad protocolum sur le champ les moindres paroles ». Rapport était adressé au roi avec des avis dont il tenait le compte qui lui plaisait. Il se défiait de ses ministres, et il avait raison; presque tous le trahissaient, les uns étant vendus à la France ot les autres à l'Autriche. Il ne savait pas jusqu'à quel point il était trahi par eux; mais, de leur trahison, qui est allée jusqu'à l'invraisemblable, il ne doutait pas. Un des traits les plus extraordinaires de ce prince, c'est que l'infidélité de ses agents, en matière de politique étrangère, lui était absolument indifférente. Il écrit sur le rapport d'un ministre : « Vous aimez trop les guinées ; » sur un rapport d'un autre ministre : « Vous aimez trop les louis, » mais il ne renvoie ni l'un ni l'autre. Il lui plaît même que messieurs les Mazarins, comme il disait, reçoivent, des souverains étrangers, ce que la Chétardie appelle « des marques de sensibilité et des preuves essentielles de reconnaissance ». « Je sais, disait-il, que beaucoup de gens sont gagnés par la France, et je les connais tous. A la bonne heure ! Si la France veut être assez sotte pour leur donner des pensions, ils n'ont qu'à les prendre.

i. nolteabourg, A.-E. Prusse, 1726, 28 juin; Sauvcterro, 1727, 26 noftt.

L'argent restera dans le pays et eux et leurs enfants le dépenseront..., mais ils se trompent, s'ils croient me mener par le nez. » On dirait qu'il ne voit dans ces trahisons qu'un moyen d'importer du numéraire. Au reste, il voulait qu'il y eût toujours deux partis dans son ministère, et il reçut un jour fort mal les impérialistes, "{ui lui demandèrent de congédier un collègue anglofrançais. Il écoutait lun et l'autre parti, et se réservait la décision, qui était toujours, en somme, de ne rien risquer et de ne pas agir*.

Quelles sont enfin les raisons de cette inaction? II semble qu'il y en ait eu plusieurs. Certainement, il devait en coûter beaucoup au roi de Prusse d'exposer au péril de si beaux soldats, si bien habillés, si bien équipés et qui faisaient à la perfection l'exercice ù. la prussienne. Nous savons d'ailleurs que le moindre déplacement de troupes troublait la comptabilité de ses receveurs et l'exacte proportion des recettes et des dépenses ; le Plus qu'il s'agissait d'obtenir chaque année était compromis, perdu peut-être, voire môme remplacé par un Minus. Mais, de môme qu'il savait risquer un capital, quand il avait l'espérance d'en tirer un bel intérêt, Frédéric-Guillaume aurait aventuré ses soldats, s'il avait vu jour à gagner une province. Or il savait que personne n'était sincèrement disposé à lui venir en aide, et qu'il pourrait bien, à l'heure décisive, se trouver seul contre tous. L'héritage de Juliers et de Berg était l'objet principal de son ambition; mais la France ne se souciait

1. Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1126; 26 marà; Sauveterre, il30, 27 mai; La Chélardie, 1734, 27 avril, etc., etc.

pas de voir la Prusse & Dusseldorf ; la Hollande redoutait encore davantage ce voisin si puissamment armé ; le roi d* Angleterre, électeur de Hanovre, et qui prétendait aux grands rôles en Allemagne, n'y voulait point accroître la puissance de la Prusse ; Tempereur surveillait depuis longtemps avec inquiétude le progrès des Hohcnzollem, et il avait des motifs particuliers de ne point mécontenter les compétiteurs du roi à la succession des duchés. Frédéric-Guillaume avait donc affaire à très forte partie. Quand il pensait aux périls qu'il pouvait courir, il était comme pris de vertige. La Prusse n'était pas solide encore, il le savait bien. Il la sentait vivre et s'agiter en lui; il la nourrissait; il la fortifiait et l'animait de son «sprit ; son activité prodigieuse secouait l'inertie de ses «ujets disparates ; ses bureaux et son armée organisaient un Etat et fabriquaient une patrie, mais l'œuvre n'était pas achevée. Ce Frédéric-Guillaume a été le premier vrai Prussien de Prusse : ils sont des millions aujourd'hui, ces Prussiens : il était peut-être bien le seul en son temps, et -si, un siècle plus tard, il a paru possible, comme a dit Henri Heine, que Napoléon sifflât pour que la Prusse n'existât plus, il aurait suffi que Frédéric-Guillaume fît un faux pas pour que la Prusse ne naquît point.

Il n'osait donc pas agir seul, et, en même temps, il avait trop de fierté pour entrer, comme un simple appoint, dans une combinaison. Les façons des grandes puissances l'irritaient. La France, rAngleterrc, l'Autriche, la Hollande, le prenaient de haut avec lui, habituées qu'elles étaient à mener le monde. Il les appelait les « quadrilleurs » et, tout en les redoutant, se moquait d'elles. S'il traitait avec

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elles, il voulait que ce fût d'égal à égal. Il s'en explique très franchement, au moment des négociations delà ligue de Hanovre. Je ne veux pas « entrer en guerre, dit-il, pour le bien de messieurs les Hollandais, pour qu'ils puissent vendre le thé, café, fromage et porcelaine plus cher. Je veux savoir le pot aux roses.... Le pot aux roses, c'est qu'on fera Ja guerre à l'empereur, et qu'on lui enlèvera des provinces; mais à qui tomberont-elles par partage, les provinces prises à l'empereur?... Si je fais des conquêtes, me maintiendra-t-on, ou faudra-t-il que je rende tout? Et si je rends tout, qui me paiera mes dépenses de la guerre? J'entends savoir tous les secrets également, comme le roi Très Chrétien et le roi de la Grande-Bretagne, et régler avec eux tout ce qui se passera, et comme partie, non comme subalterne et inférieur... Si je dois accéder dans cette alliance de Hanovre, je n'y veux pas entrer comme galopin*. » Il avait des raisons très précises pour parler ainsi ; il se souvenait des affronts faits à son sûeul, le grand électeur, et à son père, Frédéric P', des conquêtes qu'il leur avait fallu rendre, des traités signés, après des guerres où ils avaient combattu, sans même qu'ils fussent admis à discuter leurs intérêts.

Il ne veut pas agir seul, et il se déplaît dans toutes les compagnies : que lui reste-t-il donc à faire? D'abord à pester contre toutes les puissances : il s'en donne à cœur joie. Un jour que, pendant tout un dîner, il a parlé à bâtons rompus des affaires du continent « il termine le repas en faisant boire à tout le monde une rasade h la

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