LA RELIGION DE FRÉDÉRIC- GUILLAUME
Contre la haine publique, contre ses souffrances, ses douleurs et ses passions, Frédéric-Guillaume cherche son refuge en Dieu. Sa foi est sincère, émue, ardente ; elle a de grands élans, mais elle est simple aussi et pratique. Il n'y veut point d'érudition, et s'irrite des disputes des théologiens. Il malmène professeurs et prédicateurs qui résistent à sa volonté de réconcilier les deux confessions luthérienne et calviniste. « La différence entre nos deux religions évangéliques, dit-il, n'est qu'une querelle de prêtres. Extérieurement, la différence est grande, mais quand on examine bien, on voit que la foi est la même sur tous les points, sur la grâce, sur la communion. Seulement, parmi les prédicateurs, les uns font la sauce plus amère que les autres. Que Dieu pardonne à tous les prêtres ! Car ils rendront compte au tribunal de Dieu, ceux qui ameutent les rats d'école pour mettre la désunion dans la vraie parole de Dieu. Les vrais pasteurs, ceux qui disent que l'on doit être tolérants les uns envers les autres et s'appliquer seulement à augmenter la gloire du Christ, seront sauvés. Car on ne dira pas (au jour du jugement) : Es-tu luthérien, ou es-tu réformé (calviniste)? On dira : As-tu observé mes commandements, ou as-tu été un bon Dispiitator ? On dira : Dans le feu, au diable, les disputateurs ; mais, vous qui avez observé mes commandements, venez avec moi dans mon royaume.
LE PÈHE DU GRAND FRÉDÉniC 127
Que Dieu nous donne à tous sa grâce ! Qu'il donne à tous ses enfants évangéliques d'observer ses commandements. Quant à ceux qui sont cause de désunion, que Dieu les envoie au diable.
Autant que les disputes théologiques, il détestait la vaine éloquence, « les façons de dire oratoires, les mots artistes, allégoriques et fleuris... les répétitions inutiles, les explications diffuses des textes... » Par un ordre de cabinet, il interdit Tusage de la rhétorique « à tous les pré« dicateurs âgés de moins de quarante ans », ceux qui ont passé cet âge étant incapables de changer leurs habitudes. Il défend aussi de prêcher plus d'une heure, sous peine d'une amende de 2 thalers. Une heure, c'est assez pour donner une « explication courte et édifiante des textes, pour trouver des conclusions et encore des conclusions, qui touchent les cœurs de l'auditoire et les convainquent ». Le devoir du pasteur est « d'éveiller de claires idées dans l'entendement, et d'incliner la volonté au bien, non de montrer leur art et leur érudition ». C'est d'enseigner « le christianisme actif, thàtiges Chns^ tenthum^ ».
Frédéric-Guillaume entend par christianisme actif, celui qui sert dans la vie pratique, telle qu'il la comprend. Ce qu'il appelle tirer d'un texte des conclusions, c'est, par exemple, exciter à l'héroïsme ses grenadiers, après leur avoir lu l'histoire de David tuant Goliath, ou de Benaja qui, avec un bâton, assomme un Egyptien armé de pied en cap. Des deux Testaments, l'ancien est
!. Fôrster, t 11, pp. 339, 340, 342, 343.
le plus propre à ces « applications » au service du roi de Prusse. Aussi son Dieu est-il le Dieu d'Israël, le Dieu 4es armées, celui qui, dans sa colère, punit pour se venger. Frédéric-Guillaume a dû être sensible à la poésie <le la Bible, comme h la musique de Haendel, et tressaillir au chant de certains psaumes, mais son oreille était sotirde aux douces paroles de TÉvangile et aux paraboles mystiques. S'il avait jamais médité les invitations évangéliques à la pieuse inertie et à la sainte paresse sur le «ein du Seigneur, il n'eût pu réprimer une protestation intérieure. Les textes qui parlent des oiseaux du ciel, nourris par la main divine, et des lis vêtus de splendeur, bien qu'ils ne filent point, lui auraient paru d'une appli- •cation dangereuse. Ses yeux sont -ils tombés sur le récit -de la visite de Jésus chez Lazare? Il a dû vite tourner la page, pas assez vite pour ne pas donner raison à Marthe •contre Marie, car à la place du Seigneur, il aurait battu Marie. Il a, du reste, confessé son impuissance à comprendre la charité du Christ.
« Vous n'allez pas m'enseigner, dit-il au pasteur Francke, que si l'on me donne un soufflet, je dois tendre l'autre joue. » — « Les paroles du Christ sont là, répond le pasteur, et ne peuvent être changées. » Francke explique alors que le Seigneur ne commande pas absolument J'offre de l'autre joue, et qu'il a voulu seulement interdire la vindicte privée. « — Oui, reprend le roi, nous sommes ■dans une situation terrible ; si nous voulons tout laisser faire, nous passons pour des fainéants et des lâches; si nous voulons nous venger, nous courons le péril de perdre notre âme ou de perdre celle d'autrui. Que faire? — « Je
sais bien ce que jo ferais, dit Francke. » Le roi : « Je le sais aussi. Tu dirais (à celui qui t'attaquerait) : Mon cher ami, cela me fait de la peine que vous soyez tombe dans le péché. Dieu vous le pardonne ! » Francke : v Précisément, et ce que je ferais, d'autres le peuvent faire. » Le roi : « Oui, mais pas moi. Pour moi, cela ne va pas ! ' »
Ce n'est donc pas le Dieu de miséricorde que Frédéric - Guillaume invoque dans ses courtes prières, ou consulte dans de longs entretiens intimes. Un jour, il a fait à Ilgen, qu'il accusait de partialité à l'égard de l'Angleterre, des reproches si violents que le malheureux s'est mis à pleurer, puis s'est évanoui, ce qui a terminé la délibération. Le roi déclare « qu'il va monter à cheval pour prier Dieu». Il chevauche, "pendant quatre heures, absolument seul, à travers champs. « A son retour, il vomit toutes les horreurs imaginables contre le roi d'Angleterre et ses ministres, disant qu'il tirerait d'eux une vengeance éclatante. » Rottenbourg, qui tient d'Ilgen le récit de la scène, ajoute : « Le temps et la pudeur ne me permettent pas de répéter les infamies et les obscénités dont il a chargé son discours. »
Le chrétien, à qui son Dieu inspire de telles fureurs, ne trouvera pas de repos dans sa foi. Ici encore, jusque dans sa religion, Frédéric-Guillaume est inquiet. Il sait bien que son devoir est « d'étendre l'honneur de Dieu et le royaume de Jésus- Christ ». Il voudrait que ses sujets sentissent dans leur cœur la parole de Dieu, comme il la sent dans le sien. Mais il n'est pas content de lui. « Jo
t. Kramer, Nette DcUrâge, pp. 118-9.
suis un méchant homme, disait-il à Francke. Si je suis bon un jour, je redeviens méchant le lendemain. » Il craint pour le salut de son âme, et il a peur de Tenfer, peur du diable. « Ah ! oui, c'est bien difficile d'aller au ciel ! Ya, es ist schwer in Himmel zu kommen! » Difficile pour un roi surtout, qui est responsable non seulement de ses péchés, mais encore de ceux qu'il laisse ou fait commettre. C'est pourquoi, dans les moments de mélancolie^ il parlait d'abdiquer : « Je ne vois pas d'autre moyen de faire mon salut, et je voudrais tant faire mon salut! * » Il se voyait alors retiré dans sa maison de Wusterhausen, avec dix mille écus par an. Il partagerait entre sa femme et ses filles le soin du ménage : « Moi, je prierai Dieu et j'aurai soin de l'économie de la campagne. »
Il semblait né en effet pour cette vie de gentilhomme campagnard. Il aurait à merveille exploité sa terre; il l'aurait améliorée chaque année. Il aurait défriché ce bois, desséché ce marais, établi une brasserie ou une distillerie, construit de nouveaux bâtiments, et assuré la vente de ses produits. Il aurait tenu tout son monde sous une discipline exacte, se mêlant de tout, même de la lingerie, de la cuisine et des confitures. Il aurait éi& sur le dos de tout le monde à la fois, criant, injuriant,, frappant. Il eût été le plus passionné chasseur parmi les Jun/cer du Brandebourg. Il eût tenu tête aux plus forts mangeurs et buveurs, dans les repas pantagruéliques. Le
1. Kramcr, pp. 174 et 184. — Ce journal du séjour de Francke, À Wustfîrhausen, écrit par lui-même, est un document sûr et d'un gran 1 intérêt. — Pour les projets de retraite, voir Mémoires de la Margrave^ p. 83. Il est plusieurs fois question de ces projets dans la correspoa- •dance des ministres de France,
soir, il aurait fumé sa pipe avec des voisins et avec ses gens, longuement discuté sur l'ensemencement, sur l'engrais, parlé de chasse, comparé les mérites des vins et des bières, et discuté sur la grâce et le péché originel. 11 aurait prié Dieu avec les siens et tout seul, lui demandant, en toute simplicité, d'épargner la grêle à ses moissons, et de la réserver aux champs d'autrui. Il aurait chanté les psaumes à l'église et à la maison, et trouvé dans la Bible des applications de christianisme actif pour ses intendants et ses serviteurs. Il aurait économisé sur ses dix mille écus, et ajouté à cette économie la plus-value annuelle de ses terres, car, chaque année, il aurait produit ein Pins. Il se serait enfin endormi dans le Seigneur, laissant à son héritier les plus belles terres du pays, et un bon magot pour les faire mieux valoir, pour acheter tel domaine dont il avait eu envie, ou pour gagner les procès qu'il avait toujours eu envie de faire à tel ou tel, sans oser l'engager, parce qu'il s'est toujours défié de la justice et des juges, et que la crainte de perdre a calmé sa passion de gagner.
Frédéric-Guillaume a été, sur le trône, ce gentilhomme fermier. Il a gouverné son royaume, comme un propriétaire, son domaine. Au lieu d'arpents, ce sont des milles et des milles carrés qu'il a défrichés ou desséchés; au lieu de granges et d'écuries, il a bâti des villes. Roi, au lieu de particulier, les objets de son activité ont grandi, aussi ses qualité et ses défauts, ses passions bonnes et mauvaises, ses joies et ses douleurs. Mais c'est toujours lui qui est en scène, et de toute sa personne, de son étrange personne. Son intelligence,
claire et forte, quand elle s'applique aux choses qu'elle connaît, et sur lesquelles elle a autorité directe, est capable de voir tous les détails un à un, chacun pour lui, mais aussi à sa place dans l'ensemble. Elle est éprise du réel, du visible, du tangible; dédaigneuse de tout luxe et contemptrice de tout idéal. Toujours occupée à ordonner, elle est pleinement satisfaite par la contemplation d'un régiment modèle, où tout a sa place, bataillons, compagnies, sections, hommes, et, sur chaque homme, chaque pièce de l'uniforme ou de l'armement; où le geste de l'individu n'est qu'une fraction d'un mouvement d'ensemble; où tous les regards se fixent au nombre de pas voulu.
Comme ce régiment, le roi commande l'agriculture, l'industrie et la religion, mais il est troublé par la moindre résistance au classement et k la mise en rang. Il ne sait pas trouver le mode juste de relations avec les puissances extérieures. Au moindre accroc, il perd patience, il se lamente, il souffre. Alors, il se divertit par le grotesque, par la caricature, et par un certain goût du drôle élevé jusqu'au fantastique, ou bien il se soulage par la colère et par l'orgie, ou bien enfin il crie vers Dieu sa prière et ses plaintes. Il est, à quelques moments près, sincère, honnête, franc, n'ayant ni assez d'empire sur lui-même pour dissimuler, ni le temps d'arranger des mensonges. Son mépris du convenu, son dégoût pour l'apparence vaine, sont des vertus de prince : il va tout droit au fait, au réel. Son application et son activité ont une telle intensité qu'elles ont pénétré les hommes et les pays sur lesquels elles se sont exercées, pour en faire un
être qu^il a marqué de son empreinte. La Prusse des bureaux et des casernes, dévote au Dieu des armées, obstinée au travail, fière d'elle-même jusqu'à l'orgueil, disciplinée jusqu'à la servitude, est bien celle que Frédéric-Guillaume a entantee dans ia douiour.