PREMIERS SYMPTOMES ET CAUSES DU CONFLIT
Au mois de mars 1724, Frédéric-Guillaume et son fils honoraient de leur présence une fête donnée par le général von Grumbkow, un des principaux ministres de la cour de Prusse. Le roi dit tout à coup, en montrant le prince royal : « Je voudrais savoir ce qui se passe dans cette petite tête. Je sais qu'il ne pense pas comme moi, dass er nicht so denkt wie Ich ; il y a des gens qui lui donnent d'autres sentiments que les miens et Texcitent à tout blâmer; ce sont des coquins. » 11 répéta le mot, et s'adressant à son fils : « Fritz, écoute ce que je te dis. Entretiens toujours une bonne et grande armée; tu ne peux pas avoir un meilleur ami, et, sans cet ami, tu ne peux pas te soutenir. Nos voisins ne désirent rien tant que de nous faire faire la culbute. Je connais leurs intentions; tu apprendras à les connaître. Crois-moi, ne pense pas à la vanité; attache-toi au réel, halte dich an das Réelle, Aie une bonne armée et de l'argent. En cela con-
sistent la gloire et la sécurité d'un prince. » Ce disant, il donnait à Fritz de petites tapes sur la joue, qui devinrent de plus en plus fortes et finirent par ressembler à dec soufflets *.
Au moment où se produit ce premier témoignage du désaccord entre le père et le fils, le prince royal a douze ans. La mésintelligence est complète déjà, et elle est publique. Les ministres étrangers en informent leurs cours, et leurs dépêches commentent les paroles du roi.
La nature du prince ne supporte pas les tours de force que son père lui impose. Le roi le fatigue, le harasse, si bien que l'enfanta Tair vieux, comme s'il avait fait beaucoup de campagnes, et marche le dos voûté. Le roi veut l'habituer à la dure : toute marque de faiblesse ou de délicatesse le met en colère. 11 a fait une scène terrible à son fils pour lui avoir vu porter des gants à la chasse, un jour qu'il gelait à pierre fendre. Un autre jour, il a désigné le cheval que Fritz devait monter ; Técuyer a fait remarquer que la bête n'avait pas de bouche : le roi l'a brusqué et fait taire ; mais, au sortir de Polsdam, un coup de vent abat le chapeau de Sa Majesté, ce qui fait prendre le mors aux dents au cheval du prince, qui a la présence d'esprit de quitter les étriers et de se jeter à terre. Il se blesse aux genoux, à la hanche et au cou. La garde de son épéc lui a tellement frôlé les côtes qu'il crache le sang. Au retour, la reine s'est exclamée ; elle a gémi, pleuré. Le roi en est exaspéré; il ordonne que son fils paraîtra le lendemain, à la garde montante. Le prince y fut en effet,
1. Rapport de Suhm, ministre de Saïc, daas vou Weber, Aus vier Jahrhunderten [Neue Folge), t. Icf, p. 104.
tout blessé, hors d'état de passer le bras dans la manche de son justaucorps.
Le prince a Thumeur « à l'élégance, aux aises de la vie, à la magnificence ». Il n'a guère le moyen de satisfaire ces goûts, mais il fait, pour cela, tout ce qu'il peut. Il n'aime pas à manger avec ces fourchettes de fer à deux fourchons, qui sont en usage dans les cabarets d'Allemagne, et qui ressemblent à une arme défensive. Le roi Ta surpris un jour mangeant avec une fourchette d'argent à trois fourchons. Il l'a battu*.
Si quelque fée avait permis à Frédéric-Guillaume de faire trois souhaits, le jour de la naissance de son fils, il les aurait trouvés sans chercher une seconde : « Que mon fils soit bon économe, bon soldat, bon chrétien. » Mais Fritz n'est point porté k l'économie. Le roi veut qu'il tienne « le compte de ses ducats », comme il le faisait luimême jadis, avec une exactitude qui désespérait sa mère, inquiète de le voir « avare en un âge si tendre », mais Fritz fait faire cette commission par d'autres. Il ne veut pas apprendre a à se retourner avec son argent* ». Bien plus, il est désintéressé, libéral, charitable. Dans un voyage qu'il vient de faire, la ville de Magdebourg lui a offert le présent qu'elle doit, selon la coutume, au prince héritier, qui la visite pour la première fois; il l'a refusé. Forcé par son père de le reprendre, il a déclaré qu'il le garderait jusqu'à son avènement, pour le distribuer
1. Rapport de SeckendorlT, Fôrster, H, 2^ part., p. 43, cl dépôches de Rollenbourg, A.-E. Prusse. 1726, 26 mars et 28 dcc. ; 1727, 26 avril.
2. Koser, p. 25 et la note correspondante de l'appendice, p. 223, où se trouvent aussi des indications sur les preiT'^res dettes de Frédéric.
ensuite entre les pauvres habitants accablés d'impôts. La ville de Stassfurt a voulu « l'honorer de deux cents ducats » à son passage : il a ordonné de distribuer cette somme aux pauvres et défendu à ses gouverneurs de souffler mot au roi de cette générosité *.
Fritz n'aime pas les militaires. 11 les trouve grossiers et ridicules, et préfère à leur compagnie celle des hommes « qui savent quelque chose ». Il fait des niches aux généraux. Un jour, en Westphalie, il a dîné en compagnie du roi, au château de Rosendaal, chez le général von der Mosel. Après le dîner, on va partir en chasse. Le vieux général, qui a bu plus que de raison pour faire honneur à ses hôtes, essaie de se mettre en selle, mais le prince lui a fait attacher les étrîers trop court : il regarde la scène et s'en amuse*. Or le roi aimait bien les farces, mais pour les savants et les professeurs.
Fritz restera-t-il bon chrétien? Le professeur Francke est parti fort inquiet h ce sujet de sa visite à Wusterhausen. Seul, au milieu de l'empressement général, Frédéric ne lui a pas adressé la parole. « On dirait presque, écrit le pauvre homme dans son journal, qu'il a quelque chose. » Frédéric le fait appeler seulement le cinquième jour ; il reçoit de très mauvaise grâce son compliment, et lui dit en tout huit paroles. Francke attendait des remerciements pour des opuscules très édifiants qu'il lui avait envoyés : ce fut le gouverneur qui remercia^ siu* quoi le prince sortit de la chambre. Le lendemain, à table, le roi n'étant pas là, le pasteur s'aperçoit que