‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 3 sur 112 · I PRÉFACE · texte numérisé non relu

I PRÉFACE

templer ; quand les régiments de Frédéric-Guillaume sortaient de leurs garnisons, c'était pour la parade des grandes revues ; ils y rentraient ensuite. Ce roi avait, il est vrai, de bonnes raisons pour ne point risquer dans des entreprises son capital militaire ; il avait en outre une religion, peur de Dieu et peur du Diable. L'envie de gagner des « pelletées de sable », lui faisait commettre des péchés de concupiscence, mais sa conscience de chrétien et des scrupules d'honnête homme l'auraient gêné, si l'occasion de quelque infamie audacieuse s'était oflerte à lui.

Ce roi est mort en 1740. Un autre lui a succédé, à la fois différent et semblable^; semblable par la façon de gouverner, de produire et d'encaisser la pièce d'or, de régler le progrès de son armée sur le progrès de ses finances, et par l'attention prodigieuse au détail des choses ; différent par la faculté qu il avait de se décider à agir, par la puissance et le génie qu'il manifestait dans l'action, par le mépris de toute loi divine ou humaine, pair la tranquillité de ce mépris.

En 1740, s'est opérée la conjonction d'une force, l'armée prussienne, d'un homme résolu à s'en servir, Frédéric II, et d'un accident qui a donné carrière à cette force et à cet homme : l'ouverture de la succession d'Autriche. Cette rencontre a déterminé toute la destinée de la Prusse.

4. Duc de Broglie, Frédéric II et Marie-Thôix^sc, 1. 1, pp. 30 et 43.

niÉFACE vif

A la place de Frédéric-Guillaume V\ qui a créé la force, mettez un roi comme Frédéric 1", un jouisseur de dignité royale, qui la dépense en fôles de mîignificence et en formules d'orgueil : vous supprimez la Prusse probablement; à coup sûr, vous rajournez. Mêliez, après le roi sergent, un honnête homme médiocre, ou, tout simplement, un honnête homme : Marie-Thérèse recueille la succession paternelle, garantie par un faisceau de traités aulhen* tiques et clairs, et la Prusse ne monte pas du troisième rang au premier. Tout le cours de Thistoire est changé.

Frédéric-Guillaume I" et Frédéric II ont collaboré pour une pari égale à composer le caractère el la physionomie de la Prusse. Le père est un autocrate de droit divin, un prêlre en même temps qu'un soldai et qu'un roi, Thomme de la consigne et de la prière. Il a donné un pli aux corps et aux âmes de ses sujets; il les a moulés, corps et âme, dans une attitude et dans un uniforme. Le fils est un des esprits les plus hbres qui furent jamais, soldat lui aussi, mais en même temps homme de lettres; autocrate, mais philosophe. La Prusse militaire et savante, le Berlin des casernes et des écoles, où l'université voisine avec l'arsenal, oii la statue de Humboldl fait face à celle de Blûcher, procèdent de Frédéric-Guillaume, le roi sergent, et du ^rand Frédéric, le roi philosophe; et les casernes, et

▼m PRÉFACE

Tuniversité, et Tarsenal, et les slatues de philosophes et de maréchaux s'élèvent autour et à Tombre du palais du roi.

Force singulière, faite de liberté dans la pensée et de discipline dans l'action, où les plus hardies conceptions naissent dans Talignement, et y demeurent.

Le principal intérêt de l'histoire de la jeunesse de Frédéric, est qu'elle nous montre la lutte des éléments contraires, dont la fusion constituera la Prusse. Depuis que Frédéric est sorli de l'enfance, jusqu'au jour où, marié malgré lui, il commence ^ vivre chez lui, « loin de Jupiter et de la foudre, » le père et le fils sont en lutte continue. Ils ne sentent que leurs dissemblances. A de rares moments près, où ils entrevoient la justice qu'ils se devaient, ils se haïssent el se méprisent; le fils désire la mort de son père; le père promet une belle récompense au messager qui lui apportera la nouvelle de la mort de son fils. Ils ne savent pas ce qu'ils valent l'un et l'autre, ni qu'ils travaillent, chacun à sa façon, aussi nécessaires l'un que l'autre, à « décider », comme dira Frédéric, l'être indécis de la Prusse.

J ai raconté en détail l'histoire de la jeunesse de Frédéric jusqu'au mariage, qui l'a émancipé *. J'étais

1. Je me propose de publier une histoire de Frédéric, depuis son mariage jusqu'à son avènement. Cette seconde période de ?a vie est très différente de la première : Frédéric, à peu près libre, mêle à Tétude des lettres et de la philosophie celle de la politique. n arrête des idées et des plans. C'est la veillée du règne.

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