Kramer, Neue Beitrage^^pç
Borcke, de ne le point divertir: « J'aurais plutôt besoin de divertissements moi-môme pour dissiper ma mélancolie; » il le supplie de ne pas mourir: « La mort est la chose que je crains le plus pour mes amis et le moins pour moi-même *. »
A la cour et dans le royaume, Topinion prend parti contre le roi pour l'intéressante victime. Il semble en effet que le prince n'ait commis d'autre crime que de ne pas ressembler à son père. Nous ne pouvons lui en vouloir de préférer une fourchette d'argent à la fourche de fer; de mettre des gants, quand il gèle; d'être libéral; même de se moquer d'un vieux général ivre et d'un pasteur qui croit aux revenants ; à plus forte raison « d'être porté pour les sciences et d'aimer k causer avec ceux qui savent quelque chose. » Ce père prosaïque, et qui veut enfermer dans le i< réel » un enfant de douze ans, auquel il dénie le droit de rien admirer et de rien aimer en dehors du militaire et de « l'économie » ; ce brutal, qui injurie et frappe à propos de rien, a l'air d'un méchant maniaque et d'un tyran abominable. Mais, pour être tout à fait juste et mesurer exactement à chacun la part de responsabilité qui lui revient dans la catastrophe prochaine, il ne faut pas conclure si vite.
Il faut d'abord regarder autour du père et du fils, étudier le milieu où a grandi Frédéric, les influences qu'il a subies, puis scruter ses actes, interroger ses intentions, découvrir, dès l'éveil, sa jeune personnalité, qui
i. Voir Briefe Friedrich des Grossen und seiner erlauchten Brader.. . an die GeàrOder P.-W, und F. L, P. von Borcke. Ces lettres sont écrites eu français.
n'est pas aussi simple que celle de son père. 11 y a des gens, disait le roi, qui lui « donnent d'autres sentiments que les miens ». Quelles sont ces gens?
Nous savons déjà que, sans le vouloir, les maîtres de Frédéric lui inspirent les idées et les habitudes d'esprit les plus contraires à celles du roi. La nature de l'enfant est tout ouverte à leur influence : en la recevant, il suit un instinct. De lui-môme, il ajoute aux lectures permises les lectures défendues. Son esprit s'accoutume ainsi à vivre dans un monde différent de celui qu'il a sous les yeux. Il n'y a point de personnage comparable à Frédéric-Guillaume dans le Télémaque^ ni dans les romans de chevalerie. Tous les buveurs, fumeurs, et traîneurs de sabre de Berlin et de Potsdam étaient singulièrement grossiers auprès des sages antiques et des chevaliers aventureux et galants. Mais Frédéric n'a pas été élevé que par des professeurs, et il nous reste à placer auprès des maîtres, en leur qualité d'éducatrices et d'inspiratrices du prince royal, deux personnes, qu'il aimait et dont il était aimé tendrement, la reine et la princesse aînée Wilhelmine.