LA MÈRE DE FRÉDÉRIC
La reine Sophie-Dorothée était une personne imposante. Elle était grande et forte; sa taille qui avait été <t une des plus belles du monde », avait rapidement pris
de Tampleur, et il avait fallu, pour elle, élargir les fauteuils. Elle avait le port noble et majestueux. Sa figure n'était point belle : « Ses traits étaient marqués, et il n'y en avait aucun de beau. » Elle savait être aimable, affable, simple, mais toute sa physionomie disait Torgueil d'être reine et née dans la maison de Hanovre. Elle avait des commencements de qualités intellectuelles : « un esprit brillant, mais qui semble promettre plus de solidité qu'il n'en possède, » et le goût des arts et des sciences, auxquels elle n'était pourtant pas « trop appliquée ». Sa passion maîtresse était l'ambition *.
Elle aurait voulu faire, de toutes façons, figure de grande reine, être bien vêtue d'abord, comme au temps, où, jeune fille, elle brillait dans le luxe et l'élégance de la cour de Hanovre, qui se piquait d'être fort policée. Son trousseau et sa toilette de mariée avaient été commandés à Paris chez les meilleurs faiseurs. M°* la duchesse d'Orléans en avait surveillé la confection, et Louis XIV, qui daigna regarder ces jolis objets, exprima le vœu qu'il y eût en Allemagne beaucoup de princes, capables d'enrichir ainsi les marchands de sa capitale. Nul doute que la reine aurait ep grand plaisir à se faire habiller à Paris. Il lui aurait plu d'être bien logée, royalement, avec de gracieux bibelots autour d'elle, comme les aimait le monde élégant du xvni® siècle. Elle s'était fait bâtir, dans un faubourg de Berlin, aux bords de la Sprée, une maison, avec une galerie de porcelaines et des chambres décorées de glaces, si jolie qu*on la nommait Monbijou :
1. Le portrait que la margrave tic BaireuUi fait de sa mère (p. 15) est assez exact. Voir Koser» pp. 11-13.
mais ce logis était étroit, et la reine ne passait qu'uno petite partie de sa vie dans ce Trianon. Comme elle avait un « grand usage du monde », elle aurait souhaité de présider à une cour, où le cérémonial aurait marqué sa dignité royale, à des bals où des centaines de couples so seraient inclinés devant elle, à une table de jeu, où elle aurait joué, avec beaucoup d'or, jeu de reine. Elle aurait, donné des concerts de belle musique, et tenu cercle de lettrés et de savants, avec qui elle aurait conversé dans la seule langue que Ton pût parler en pareille compagnie, le français *.
Malheureusement, ce que la reine aimait, le roi le détestait et Sophie-Dorothée était, comme on dit, fort mal tombée. Son mari avait horreur des modes françaises,, au .point qu'il faisait porter aux condamnés déclarés infâmes les chapeaux galonnés et les bourses de cheveux, afin de dégoûter les Berlinois d'imiter M. le ministre de France, qui se parait de ces beaux atours. Il donnait lui-môme l'exemple de la simplicité. Après s'être habillé d'abord comme un bon bourgeois, il avait pris, pour ne plus la quitter, la tenue de colonel. Il avait le plus grand soin de ses affaires ; dès qu'il rentrait dans son cabinet, il mettait des manchettes et un tablier. Il a fait à la reine plus d'un riche cadeau, mais il voulait que sa femme fût vêtue simplement, comme il convient à une femme allemande. Il savait bien pourtant qu'il ne pouvait vivre tout comme un particulier, et qu'il lui fallait faire honneur au roi de Prusse; il avait donc acheté de la vaisselle d'or
1. Fraiicke remarque que lorsque la reine préside à la table, en l'ab- Bf^DCd du roi, elle parle « le plus souvent en français »
et d'argent, des lustres de cristal et d'argent, des tables d'argent et des fauteuils d'argent. 11 était très fier de ce mobilier, qui lui avait coûté gros et qu'il avait commandé lui-même, pensant d'ailleurs sans doute que tout n'était pas perdu, et que le métal était toujours là, en cas de besoin. Mais ces belles choses n'étaient que pour les jours d'apparat; il n'aimait ni les palais, ni les meubles de luxe. De toutes ses résidences, celles qu'il préférait <Staient ses maisons de chasse. Pour son usage personnel, il avait des chaises et des fauteuils en bois. 11 n'était pas donneur de fêtes ; le bal qu'il préférait était, je pense, celui de la fête anniversaire de la bataille de Malplaquet. Après le dîner, où les cors de chasse et les hautbois se faisaient entendre, et dont les santés étaient accompagnées de salves de canon, la reine et les princesses se retiraient. On dansait entre hommes. Le roi prenait la main d'un officier, choisissant de préférence un survivant de Malplaquet, par exemple, Pannewitz, qui avait reçu sur la tête, dans cette chaude journée, une belle estafilade * ; mais le bal de cour, le bal froid et cérémonieux, il ne pouvait le souffrir. Il n'aimait pas que la reine tînt cour tous les soirs, et Sophie-Dorothée n'était tranquille que pendant ses absences qui étaient heureusement assez fréquentes. Encore, avec ce terrible homme, avait-elle toujours à redouter quelque surprise. Un soir, le roi arrive de Prusse, sans être attendu, comme de coutume. Il y avait bal à Monbijou : furieux, il part pour Potsdam. sans môme avoir vu sa femme ni ses enfants.