‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 34 sur 112 · Fôrster, I, p · texte numérisé non relu

Fôrster, I, p

Les visites de princes — à condition que Thôte ne fût pas le tsar Pierre, qui a laissé à Monbijou, où il est descendu, « la désolation de Jérusalem » — procuraient à Sophie-Dorothée quelques jours heureux. Elle passa toute une. belle semaine, à la fin de mai 1728, lors de la venue du roi de Pologne à Berlin. Quand Auguste II lui rendit visite, elle le reçut à la porte de sa troisième antichambre. Il lui donna la main et la conduisit dans sa chambre d'audience, où les princesses lui furent présentées. « Un air affable et poli accompagnait toutes ses actions. » Gomme il ne pouvait rester debout, car il était fort cassé parles débauches, la reine lui «offrit d'abord de s'asseoir, ce qu'il ne voulut de longtemps pas faire, mais enfin, à force de prières, il se plaça sur un tabouret. La reine en prit un autre et s'assit vis-à-vis de lui. » Les princesses étant demeurées debout, le roi leur « fit beaucoup d'excuses sur son impolitesse ». Il dit à chacune d'elles « quelque chose d'obligeant », et, quand il se leva, ne souffrit pas que la reine le reconduisît. Le lendemain dimanche, il y eut présentation solennelle dans les grands appartements du château. La reine s'avança d'un côté de la galerie, accompagnée de ses filles, des princesses du sang, et de sa cour, pendant que les deux rois s'avançaient de l'autre. Toutes les dames de la ville étaient rangées en haie, parées splendidement. A côté du roi et des trois cents personnes de sa suite, grands de Pologne et de Saxe, vêtus avec ampleur et magnificence, Frédéric-Guillaume et les Prussiens faisaient pauvre mine, avec « leurs habits si courts, qu'ils n'auraient pu servir de feuilles de figuier à nos premiers pères, et si étroits

qu'ils n'osaient se remuer. Leurs cheveux étaient poudrés, mais sans frisure, et tortillés par derrière avec un ruban ». Malgré tout, la cérémonie des présentations fut brillante. Depuis le feu roi, on n'avait jamais vu au château « un plus beau coup d'œil ». Pendant plusieurs jours, les fêtes se succédèrent : il y eut force parades et revues, mais aussi des dîners à la « table ronde », ou à la « table figurée », disposée de façon que les convives dessinassent des lettres ou des objets. Tous les soirs, la reine tint cour et l'on dansa. Pendant ces journées heureuses, la reine de Prusse se sentait régner*.

C'étaient de rares bonnes fortunes que celles-là : vivre avec des hommes qui savaient donner la main aux dames, s'excusaient de s'asseoir devant elles, et trouvaient sans peine des mots aimables. Les hôtes partis, il fallait rentrer « dans le néant », et même payer les frais de la visite. Quatre jours avant que le roi de Pologne prît congé, le roi de Prusse avait signé l'ordre « d'observer toute l'économie possible » ; il réduisait la dépense quotidienne, qui était de 93 thalers, à 70 ou 72 quand il se trouverait à Wusterhausen et la reine à Berlin; à 55, quand Leurs Majestés seraient réunies. Il interdisait les envois de Hambourg, d'où venaient les gourmandises, et recommandait seulement que l'on ne manquât point de lui servir « du bon bœuf, de bons poulets gras, et d'autres choses semblables* ».

Cette économie était un des grands tourments de la reine. A gagner quoi que ce fût sur son mari en cette

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