‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 35 sur 112 · Ordre du roi, Fôrster, I, p · texte numérisé non relu

Ordre du roi, Fôrster, I, p

matière, il ne fallait pas même songer. Inutile de lui parler des libéralités et largesses des autres princes, du beau luxe de la cour d'Angleterre, par exemple ; il était, lui, un roi pauvre, et disait : « Nous autres guerdins, nous ne devons pas allonger la couverture plus qu'elle n'est longue, w La reine devait donc se contenter de 80,000 thalers par an, sur lesquels il lui fallait prélever la dépense des vêtements et du linge de la famille, qui était nombreuse. Elle était toujours à court. Il dut lui arriver souvent d'exprimer sa sympathie pour les bonnes œuvres par de bonnes paroles et de s'excuser, comme elle fit avec Francke «de n'avoir pas son argent sur elle ». Elle s'endettait et ne savait comment s'acquitter. Aussi parlait-elle avec un soupir d'envie d'autres femmes plus heureuses, à qui rien ne manquait : « Quand on a l'esprit content, disait-elle, et que tout vous rit, cela donne des idées bien différentes que quand on est toujours dans l'oppression*. »

Il fallait bien qu'elle se pliât à toutes les habitudes de son mari. Elle subissait les conversations du dîner, le rabâchage des affaires, les grosses plaisanteries, et le spectacle des buveries quotidiennes. Plus souvent qu'à son gré, elle assistait aux revues : l'admiration du militaire était pour elle obligatoire. A Wusterhausen, elle était ahurie par le tohu-bohu des chasses. Il n'y avait point d'heure fixe pour le dîner : la cuisine devait s'arranger pour servir, vingt minutes après que le roi avait commandé de mettre la table. Ce pouvait être à neuf

1. Paroles de la reine à Grumbkow, Fôrster, III, p. 111. La reine parla aussi de Monbijou et « dit qu'elle devait beaucoap ».

heures, à midi, à trois heures. Pour n'être pas surprise, la reine ordonnait à ses domestiques d'être toujours aux aguets et de l'avertir de tout ce que faisait le roi. Elle savait l'ordre de son mari sitôt qu'il était donné. Alors sa grave et lourde personne s'agitait, se trémoussait h s'habiller en hâte * .

Elle souffrait des sautes d'humeur de son mari, qui s'en prenait à elle, quand il y avait quelque trouble dans ses affaires, ou bien quand il s'imaginait avoir des sujets de jalousie, faisait alors des scènes terribles, puis, tout à coup, se réconciliait avec des effusions de tendresse, dans des tête-à-tête brusques. La reine le grondait alors, et lui prédisait qu'il « recommencerait » bientôt, ce qu'il ne manquait pas de faire.

Sophie-Dorothée aurait voulu jouer son rôle dans la politique. Quand elle présidait à la table, en l'absence du roi, l'Europe donnait le sujet de la conversation. La reine avait résolu de satisfaire « l'orgueil et la hauteur de la maison de Hanovre » par le mariage de ses enfants. Nous retrouverons tout à l'heure l'histoire de ces projets de mariage, qui ont été la source des plus grands chagrms de Sophie-Dorothée. 11 suffit de marquer ici que cette prétention d'être une femme d'État ajoutait à tant d'autres une cause nouvelle de conflits avec le roi. Ainsi cet honnête ménage, qui donnait aux cours corrompues d'Allemagne et d'Europe une si belle leçon, ne s'entendait absolument sur rien. La reine a été, tous les jours de sa vie, ou peu s'en faut, mécontente. Gomme elle n'avait

r Fôrstcr, I, p. 3i8.

aucune solidité dans le caractère, aucune constance, si ce n'est dans sa passion fixe, Tambition ; comme, enfin, elle était inhabile à se faire des amis et à mériter des sympathies et des dévouements, elle fut comme une isolée, dans la cour de Prusse; elle la détesta, et n'y vit que des ennemis. De bonne heure, regardant vers l'avenir, elle remit au temps, où « le roi viendrait à manquer », le plaisir dé vivre, comme il lui plairait, et d'être reine.

En attendant, elle s'emparait de ses enfants, prétendait qu'ils fussent à elle seule, et, tout jeunes qu'ils étaient, ieur inspirait ses rares affections ci ses antipathies nombreuses.

LA SŒUR aînée

Wilhelmine, sa fille aînée, s'est fait connaître à nous dans ses propres mémoires. Ce document historique est suspect, non sans motifs. L'écrivain a été pris en flagrant délit d'erreurs, qui ne sont pas toutes involontaires, il s'en faut. Mécontente de son sort, tombée au rang de femme d'un principicule, elle qui crut quatre fois épouser un roi, médiocrement heureuse chez elle, tourmontée par la nostalgie des grandeurs presque possédées, philosophe malgré elle, la princesse s'est vengée en plus d'un endroit de ses déconvenues par des méchancetés ; sans compter qu'elle a fait de la littérature dans ses mémoires, de la littérature d'imitation, et qu'à vouloir se régler sur Mademoiselle de Montpensier, elle a perdu le

sens de la vérité vraie. Mais il ne faut pas aller jusqu'à dénier toute valeur historique aux Mémoires de la Margrave, Sur beaucoup de points, ses témoignages sont confirmés par d'autres. Elle avait une faculté remarquable de voir les personnes et les choses, et de peindre ce qu'elle avait vu. Sa malignité naturelle ajoutait à la vérité, pendant qu elle regardait, y ajoutait encore quand elle écrivait, si bien qu'il est prudent, comme dit Carlyle, de retrancher de son total 25 p. 100, si l'on veut avoir le chiffre exact ; mais il ne s'agit ici que d'interroger Wilhelmine sur elle-même : elle se révèle dans ses mémoires avec plus de sincérité qu'elle ne se l'est imaginé*.

Elle est très précoce. A peine a-t-elle connu son grandpère, mais elle se souvient qu'elle le charmait par ses singeries, et que le bon prince s'amusait avec elle des journées entières. Elle tire vanité de sa vivacité enfantine, qui attirait sur elle l'attention de tout le monde. Elle avait certainement, comme elle dit, une grande facilité à apprendre, et une mémoire angélique. Elle a été rélève de la Croze et de beaucoup d'autres maîtres, auxquels elle a fait honneur. Elle parlait l'anglais, l'italien, et notre langue mieux que n'a jamais fait Frédéric, chez qui l'on reconnaît, au moins dans ses écrits de jeunesse, l'accent étranger. Elle était extrêmement fine, fine mouche, comme dira plus tard son frère. A huit ans déjà, elle savait déjà bien regarder. La descrip-

1. Il est très légitime d'interroger la margraye, au moins sur elle-même. Sur la critique des mémoires, voir Ranke, Zur Krilik preuêsUeher Memoirerif au t. XXI V, de ses SùmmtlicheWerke ; Droysen, Geschichle der Preussischen Politik (IV, 4) ; Pierson, KÔnig Friedrich Wilhelm I von Prtussen, m den DenkwUrdigkeilen der Markgrafin W'ilhelmine von Baireulh,

tion qu'elle fait de la visite du tsar Pierre à Berlin, en 1718, doit être la réminiscence assez exacte de ses impressions*. Elle a vu le tsar arriver, tendre la main au roi, en lui disant : « Je suis bien aise de vous voir, mon frère Frédéric » ; la reine repousser ce grand barbare, quand il voulut l'embrasser; la tsarine baiser la main de la reine, et lui présenter les quatre cents soi-disantes dames de sa suite, femmes de chambre, cuisinières, blanchisseuses, qui portaient presque toutes un enfant richement vêtu sur leurs bras, et, lorsqu'on leur demandait si c'était le leur, répondant avec fort salamalecs à la russienne : « Le tsar m'a fait l'honneur de me faire cet enfant. » Elle a bien détaillé la tzarine « petite et ramassée, fort basanée » sans air ni grâce : « Son habit avait été acheté à la friperie ; et il était à l'antique et fort chargé d'argent et de crasse. Le devant de son corps de jupe était chargé de pierreries... Elle avait une douzaine d'ordres, et autant de portraits de saints et de reliques attachés tout le long du parement de son habit, de façon que, lorsqu'elle marchait, on croyait entendre un mulet.. » Cette forme et cette façon de dire, Wilhelmine les a trouvées plus tard, quand elle est devenue un écrivain, mais la petite fille a vu certainement la friperie, la crasse, les ordres, et reconnu le tintement du mulet.

Elle est extrêmement coquette, voulant plaire toujours, et, en toute occasion, cherchant des succès. Elle en eut un très grand avec le tsar. Elle avait bien appris la leçon qu'on lui avait faite, et lui parla de sa flotte et de

i. Mém, de la Margrave^ pp. 33 et suivantes.

ses conquêtes, d'un tel ton que le grand homme dit à la tsarine qu'il céderait volontiers une de ses provinces, pour avoir une enfant comme elle. Elle l'avait fort amusé, en se débattant contre ses rudes baisers : « Vous me déshonorez, lui criait-elle! »

Il ne faut pas se fier à elle. Elle charme son grand-père Georges P' et la suite anglaise par ses manières et en leur parlant leur langue. Elle étonne des hôtes polonais, dont elle s'est étudiée à prononcer les noms sans les écorcher. Elle fait Tempressée auprès du pasteur Francke, prend une mine pieuse, et demande à ce brave homme de lui envoyer, en souvenir, des livres de piété. Mais dans ses mémoires, elle se moque de tous ses visiteurs, même de son grand-père, le roi Georges, et elle appelle le pasteur « ce chien de Francke ! »

Elle excelle aux mines et contorsions, et pratique dans la perfection Fart de s'évanouir. Elle se laisse tomber de sa chaise, en disant : « Je me meurs, » et contrefait si bien la morte pendant une heure, qu'on envoie chercher le médecin. Elle a soin de reprendre ses sens, avant son arrivée, et se met dans son lit, où elle a caché des pierres de térébenthine chauffées : ses mains brûlantes faisaient, dit-elle, accroire à chacun qu'elle avait beaucoup de fièvre et de chaleur. Elle est si maîtresse d'elle-même qu'à table, dans le moment des plus véhémentes querelles de famille, alors qu'il est question de son mariage et de sa personne, elle a l'air aussi tranquille que si l'on parlait du grand Turc*.

1. Seckendorff, dans un rapport au prince Eugène, FOrster, HI, 339, confesse son admiration pour cette tenue.

Enfin elle laisse voir, en dépit d'elle, Torgueil de sa naissance, et elle est très hautaine avec ses airs de philo* sophe; il faut donc convenir que Wilhelmine, peinte par elle-même, est une petite personne qui a quelques défauts graves, outre ses défauts mignons.

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