LA MÈRE, LA FILLE ET LE FILS
Revenons maintenant à Frédéric. Jusqu'à l'âge de sept ans, il a vécu avec sa mère et avec sa sœur. Sa grande sœur le faisait travailler avec lui; avec lui, elle jouait et bavardait. Après même que Fritz eut été mis sous l'autorité d'un gouverneur, il voyait la reine et Wilhelmine plus souvent que le roi. La reine se vantait de l'éducation de son fils, comme de son œuvre personnelle. Elle l'aimait tendrement : Fritz est peut-être même le seul être qu'elle ait vraiment aimé. Elle souffrait des mauvais traitements dont l'enfant était accablé ; elle essayait de le défendre et de se mettre entre le roi et lui. Quant à Taffection qu'échangeaient le frère et la sœur, elle était, dans ces années de jeunesse, sincère et vive. « Jamais, dit Wilhelmine, tendresse n'a égalé la nôtre ».
La mère et la sœur ont aidé Frédéric à ne point aimer son père. Un enfant comme Fritz lit sur le visage de sa mère ses sentiments, même quand elle ne parle pas. Et la reine parlait beaucoup, le plus souvent, pour se plaindre. Ce n'est pas seulement Wilhelmine, ce sont
les ministres étrangers qui l'attestent, sa conversation était une jérémiade perpétuelle. Est-il vrai qu'elle ait pris saillie pour sa principale confidente ; qu'elle ait imaginé dans sa « mélancolie mortelle » de a recourir » à cette enfant; qu'elle ait d'abord essayé sa discrétion, pour lui confier ensuite ses chagrins ; qu'elle lui ait nommé tous ses ennemis, c'est-à-dire « les trois quarts de Berlin » ; qu'elle l'ait instruite de toutes les cabales de la cour ; qu' elle l'ait habituée à la haine et à la dissimulation ; qu'elle lui ait donné matière à découvrir « par beaucoup de réflexions des choses très chagrinantes » ; qu'elle Tait mise enfin dans des situations où cette jeune Tille se demandait qui elle trahirait, et si ce ne serait pas sa mère ? Je crois pour ma part, que s'il y a de l'exagération dans ces pages des mémoires, si graves contre la reine, le fond en est vrai.
En tout cas, les enfants voyaient bien que, sur toute chose, leur mère « pensait autrement » que le roi. Ils s'apercevaient que, lorsque le maître du logis était absent, la maîtresse donnait un autre ton à la maison. Ils avaient par la reine l'idée d'une vie toute différente de celle qu'ils menaient, où ils seraient mieux vêtus, mieux logés, où ils mangeraient avec des fourchettes d'argent une nourriture plus délicate, et seraient traités en enfants de roi. L'orgueil, déjà visible chez Wilhelmine, et que nous découvrirons bientôt chez Fritz, c'est « la hauteur de la maison de Hanovre », qu'ils ont héritée de leur mère.
Il était inévitable que la reine obligeât ses enfants à opter entre leur père et leur mère, pour leur mère. Wilhel-
LE GOiNFLIT ENTRE LE PÈRE ET LE FILS 155
mine raconte une scène curieuse. Elle venait de passer par une suite de maladies, dysenterie, jaunisse, fièvre pourprée, où elle avait failli laisser la vie : le roi et la reine lui avaient même donné avec mille larmes leur bénédiction. Le roi, heureux de sa convalescence, lui permit de demander une grâce ; elle le pria de lui faire quitter sa robe d'enfant : la grâce fut accordée sur l'heure, et quelques jours après, Madame la petite princesse royale essayait son premier manteau. « Je me mettais devant mon miroir, à me contempler, et je ne me croyais pas indifférente avec mon nouvel habillement. J'étudiais tous mes gestes et ma démarche, pour avoir Tair d'une grande personne. En un mot, j'étais très contente de ma petite figure. Je descendis triomphante chez la reine. » Hélas! Du plus loin que la reine l'aperçut, elle se mit à crier : « Ah ! mon Dieu, comme elle est faite l Voilà, en vérité, une jolie figure! Elle ressemble à une naine comme deux gouttes d'eau ! » Wilhelmine eut un grand chagrin de vanité, mais la reine lui apprit la moralité de cette petite histoire : « Elle me dit qu'elle m'avait ordonné de m'attacher uniquement à elle, et que, si jamais je m'adressais au roi pour quoi que ce fût, elle me promettait toute son indignation*. » La scène est certainement vraie. Peut-être faut-il appliquer au propos prêté à la reine le procédé de la réduction de 2S p. 100, mais nous verrons bientôt Sophie-Dorothée se conduire comme si ses enfants n'appartenaient qu'à elle seule.
Représentons-nous, à présent, dans cette cour, l'inti-