‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 39 sur 112 · Kramer, Neue Beiirâge.,.^ p · texte numérisé non relu

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LE CONFLIT ENTRE LE PÈRE ET LE FILS 159 j

LES PROJETS DE MâRIâGE POUR FRÉDÉUIG ET WILHELMINE

Depuis longtemps, les familles de Hanovre-Angleterre et de Prusse s'étaient promis de perpétuer par de nouvelles alliances leur étroite parenté. Il avait été convenu que Wilhelmine épouserait son cousin germain, le duc de Glocester, fils du prince de Galles et petit-fils du roi Georges P', et que Frédéric épouserait la princesse Amélie, sœur du duc de Glocester. Les deux mères, la reine de Prusse et la princesse de Galles s'entretenaient de ces projets dans leur correspondance; les enfants même échangeaient des lettres et de petits cadeaux. C'était pour Sophie-Dorothée un article de foi que sa fille serait reine; elle l'élevait « pour porter une couronne », comme elle disait souvent. Elle se consolait de la petitesse de sa vie, en pensant qu'elle serait un jour la mère de la reine de la Grande-Bretagne et du roi de Prusse, et qu'elle ferait enfin figure dans le monde.

En 1725, quand le roi de Prusse entra dans l'alliance de Hanovre, le moment sembla propice pour consacrer par un

1. Sur les mariages, voir la correspondance de Seckendorff a>rec le prince Eugène, dans Fôrster, au t. II, seconde partie (Urkundenbuch) et t. 111, depuis la p. 75; les extraits de rapports des ministres de Prusse à Londres, dans Raumer, Beiirâge zur Neueren Geschichte, 111, pp. 493 et suiv. Je me suis surtout servi de la correspondance inédite des ministres de France à Berlin, A.-E. Prusse, années 1125 à 1132. Voir Roser, pp. 14 et suiv. ; Ranke, pp. 91 et suiv.

engagement formel les promesses officieuses qui avaient été échangées de part et d'autre. Le roi de Prusse, en quittant Herrenhausen, où il s'était rencontré avec son beau-père le roi Georges, y laissa la reine, qu'il avait chargée de négocier les doubles fiançailles. Cette affaire de famille paraissait très facile à régler, mais le roi Georges, pour des raisons diverses, dont la meilleure était qu'il ne pouvait conclure un acte si grave sans l'agrément du Parlement, se contenta d'assurances affectueuses et de promesses verbales ; il refusa l'écrit demandé par le roi de Prusse. Ce premier relard,dès Touverture des démarches officielles, fut très funeste. L'année d'après, Frédéric-Guillaume changeait de politique et se liait à l'empereur par un traité. Les projets de mariage ne furent pas abandonnés pour cela, mais le désaccord politique en rendait le succès plus difficile. Georges P' étant mort en 1727, les difficultés s'accrurent, en raison même des sentiments que professaient l'un pour l'autre le nouveau roi Georges II et son beau-frère de Prusse. A la fin de l'année, l'affaire était considérée comme rompue.

Rien de plus simple que cette histoire, mais elle se compliqua tout de suite d'intérêts politiques et d'intrigues inouïes. Une alliance de famille comme celle-là ne pouvait pas ne pas être un événement dans la politique européenne. Elle faisait entrer la Prusse dans un des deux systèmes qui se partageaient le continent; elle la mettait du côté de la France et de l'Angleterre contre l'empereur. L'empereur essaya de l'empêcher; la famille royale et la cour de Prusse devinrent alors un des champs de bataille de la diplomatie.

L'empereur était représenté auprès du roi par un agent d'une grande habileté, dont nous avons rencontré le nom plus d une fois déjà, le général comte de Seckendorff. Frédéric-Guillaume s'était pris pour lui d'une grande estime et d'une vive amitié pendant la campagne des Pays-Bas, en 1709, et la campagne de Poméranie, en 1715. 11 souhaitait fort les visites que le comte lui faisait souvent, et fut heureux de le voir s'établir à la cour de Prusse, ce qui advint en 1726. Seckendorff n'était point chargé de la représentation officielle de la cour de Vienne à Berlin. Il était à titre d'ami auprès du roi de Prusse, qui le considérait comme un de ses officiers et le voulait avoir constamment en sa compagnie. Seckendorff se prêtait de bonne grâce à toutes ses volontés, et se pliait à toutes ses habitudes. Il était le principal fournisseur de grands hommes de Sa Majesté. Il mangeait et buvait comme Elle, au point de se rendre malade, et d'être obligé de temps à autre de se retirer de la cour pour prendre des médecines. Il était assidu au collège du tabac; grand causeur, il pouvait donner la réplique au roi sur tous les sujets qui plaisaient à ce prince : sur la guerre, car il était un bon soldat « brave comme son épée »; sur la religion, car bien qu'au service de l'Autriche, il était protestant dévot. Il savait son Écriture, et il était capable de discourir sur les matières théoiogiques et casuistiques avec un savant comme le professeur Francke. Il avait, d'ailleurs, l'air d'un parfait homme, « l'encolure et les propos d'un bon fennier, et 1 on s'y serait mépris, sans le cordon bleu de Pologne et Thabit uniforme des grands grenadiers. » Mais le bon fermier était un finaud très retors. Il étudia son roi de Prusse,

et bientôt le connut autant que personne*. Il apprit Tari de laisser passer les orages, si fréquents à cette cour, sans s'inquiéter du tonnerre, de calmer la défiance toujours en éveil du souverain, et d'amuser une impatience qui voulait être servie « dans les vingt-quatre heures ». Il demeurait avec le roi, lorsqu'il y avait quelque négociation engagée, de dix heures du matin à minuit « pour ne pas perdre l'occasion de lui insinuer quelque chose d'utile ». Il l'enveloppa d'intrigues et de trahisons. A la cour de Prusse, tout le monde, ou à peu près, était à vendre, ou déjà vendu. Il s'informa des prix, dressa un tarif des consciences, et envoya à son gouvernement le relevé des sommes payées par la France et par l'Angleterre, afin que l'empereur, en offrant davantage, pût devenir le dernier enchérisseur*.

Seckendorff fit son principal allié du général comte de Grumbkow. Grumbkow vivait continuellement avec le roi, puisqu'il était « chargé du détail de la guerre ». Il s'était rendu indispensable au maître par de rares qualités. Il était très entendu en affaires de tout« sorte, militaires, diplomatiques, économiques, très délié, inépuisable en expédients. Il excellait à négocier, parce qu'il avait « du liant dans l'esprit, de la politesse, l'usage du monde, des connaissances, beaucoup d'esprit, et qu'il parlait pertinemment de toutes choses », avec une physionomie ouverte, gaie, distinguée. Il possédait à fond son

1. La Chétardie, qui na jamais vu « tant d'Excellences en un si petit endroit », fait les portraits des ministres de Prusse, parmi lesquels il compte Seckendorir, A.-Ë. Prusse, 1732, 11 oct.

2. Toute la correspondance de Seckendorff est remplie de ces marcliandages. Voir Koser, p. 15.

Jupiter, comme il appelait le roi, méprisait au fond la grossièreté du personnage, en avait parfois la nausée, mais le subissait avec grâce, très habile à calmer Jupiter, ou à faire monter sa colère en bouillons. Au demeurant, un des hommes les plus malhonnêtes qu'il y eût dans les cabinets européens, « sans principes, sans foi, » vendu à la cour de Vienne, en attendant qu'il se fît acheter par la France, se faisant payer gros, mais habile à mériter sa pension annuelle et des cadeaux extraordinaires par les services qu'il rendait. Il livrait à Seckendorff jusqu'aux secretissima de l'Etat et de la famille, l'avertissait des démarches qu'il fallait faire, du moment propice, et, comme dit Seckendorff, de la façon de présenter les choses à Sa Majesté, « pour les lui rendre savoureuses, um ihm die Sache sckmeckhaft zu machen^ ».

Avoir Grumbkow, c'était beaucoup, car il était « le favori » de Frédéric-Guillaume, et possédait le secret du roi, mais Seckendorff aurait voulu s'assurer de tous ceux qui vivaient habituellement avec le maître. Il n'osait offrir des ducats aux militaires, qui étaient incorruptibles ; mais, comme les officiers du régiment de Sa Majesté étaient mal payés, et qu'ils aimaient à boire, Seckendorff, quand il était à Potsdam, les invitait à dîner une fois par semaine. Ces messieurs vidaient quarante ou cinquante bouteilles de vin, dont chacune coûtait 1 florin 40 kreusers, et « cela leur semblait bon ». Pour les généraux et les colonels, il suppliait sa cour de lui procurer des géants, dont il pût leur faire cadeau ; car c'était,

4. Sur Grumbkow, la dépêche de la Chétardie, du 11 oct. 1732, cil6o plus haut.

pour un chef de régiment, un titre à la faveur du roi que de lui présenter de grandes recrues à la revue d'inspection. D'ailleurs, personne n'était négligé. A la tabagie, le professeur et fou de cour, Gundling, disserte sur le droit public, et, chaque fois qu'il traite « d'une matière impériale », flatte le penchant du roi, en contestant ou rabaissant les droits impériaux ; « il insinue à son maître de faux principes. » Vite « une chaîne d*or de quelques centaines de florins, à laquelle pendra une médaille », pour ce Gundling. Enfin, « il faut gagner môme les plus petites gens de cette cour. » Le concierge Eversmann, encore un confident du roi qui, par malheur, dit Wilhelmine, n'en avait que de malhonnêtes, devient pensionnaire de Sa Majesté Impériale.

Par ces moyens, l'honnête fermier tenait son roi de Prusse. Il ne faut jamais, disait-il, le laisser échapper des mains, aus den Hànden gehen lassen. De fait, il ne le lâchait point. Il surveillait tous ses mouvements, notait toutes ses paroles, redoublant d'attention à mesure que le vin déliait la langue du roi, da mehr Wein kam dazit. Et le lendemain, ce compagnon d'armes, ce coreligionnaire, cet ami de cœur de Frédéric-Guillaume, envoyait son rapport au prince Eugène et à l'empereur, à moins que quelque soûlerie ne lui eût donné un trop grand mal de tête : « Comme Sa Majesté, écrit-il un jour au prince Eugène, a soupe chez moi et s'est montrée très gaie jusqu'à minuit, et qu'on a bu avec quelque excès, ein toenig excessive^ je ne suis pas en état d'écrire aujourd'hui beaucoup. »

Peu de temps après son installation en Prusse, Secken-

dorfî adressait à la chancellerie de Vienne, entre autres questions, celle-ci : « Peut-on dépenser quelque chose pour empêcher le mariage projeté entre une princesse pinissienne et le duc de Glocester, et combien peut-on y mettre ? Wie viel angewendet ivej'den darf? » — Dans le cas où Ton arriverait à faire faire un autre mariage à la princesse royale de Prusse, « peut-on promettre une récompense considérable, einen ansehnlichen Recompens, à celui qui mènerait à bien le mariage*? » Cela s'appelle bien poser une question. Or la cour de Vienne voulait à tout prix, avons-nous dit, rompre les projets d'alliance. SeckendorfT se mit donc à la besogne. Les cours d'Angleterre et de France, bien qu'elles eussent aussi leurs pensionnaires en Prusse, ne disposaient pas d'aussi puissants moyens d'action que l'Autriche, et ne mettaient pas à faire réussir les mariages autant de zèle que la cour de Vienne à les traverser; l'Autrichien eut donc raison de ses adversaires.

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