LE ROI ET LES PROJETS DE MARIAGE
Suivons à présent, dans le dédale des intrigues, le roi, la reine et leurs enfants. Le roi désire vivement les mariages. Ceux de ses ministres qui sont dévoués à la France disent et répètent que « le seul procédé pour
i. Fôrsler, IL Urkundenùuch, p. 133,
obtenir son alliance est de porter le roi d'Angleterre à agréer le double mariage ». Dès qu'il apprend que la France a fait quelques démarches à Londres, il remercie, et « les larmes lui viennent aux yeux ». Un jour, l'envoyé de France, se promenant avec lui dans le jardin de Wusterhausen, lui parle de la possibilité d'obtenir du roi Georges une promesse écrite. Le roi était dans un accès de fureur contre l'Angleterre; il ne tarissait pas d'injures, et serrait le bras à son compagnon, lorsque celui-ci le voulait interrompre. Au mot de promesse écrite, il se calme tout d'un coup et s'arrête : « Répétez, dit-il, répétez, » et, pour mieux entendre, il lève sa perruque. A l'avènement de son beau-frère Georges II, il a envoyé h Londres un négociateur, et il demande à la France de travailler « au rétablissement des mariages ». Seulement il fait le contraire de ce qu'il faudrait pour atteindre l'objet qu'il désire. Il sort de l'alliance de Hanovre, pour passer du côté de l'empereur. Il commet force excentricités, qui donnent lieu aux Anglais de se plaindre de son « étrange conduite ». Il ne manque pas de rejeter tous les torts sur autrui. Quand il a reçu d'Angleterre, en novembre 1727, la réponse qu'il aurait dû prévoir, qu'il ne fallait pas « commencer le roman par la queue », et qu'avant de parler mariage, il fallait régler les affaires, il traite publiquement son beau-frère « de petit génie de pauvre espèce ». Il invite à dîner le résident anglais, et, à table, fait lire une relation bouffe du couronnement de la reine d'Angleterre. Le résident fait semblant de ne pas comprendre l'allemand : le roi traduit en français, et, lui tendant la feuille : « Tenez, lui dit-il,
voilà votre reine d'Angleterre, que Polichinelle mène par la main aux marionnettes, et qui lui fait boire de Teaude-vie. Que dites- vous de cela* ? »
Sa conduite est, comme à Tordinaire, compliquée avec des mobiles très simples. Il sent bien que ces alliances sont pour la famille royale de Prusse — royale depuis si peu de temps — honorables et même glorieuses. L'Angleterre était si grande, depuis qu*elle avait vaincu Louis XIV! De toutes les puissances qui avaient combattu « le bon combat » de la réforme^ elle était la plus considérable ; puis elle était si riche ! Un prince de Galles, une princesse royale d'Angleterre, c'étaient donc de beaux partis pour la fille et le fils « d'un roi guerdin » ; mais ce guerdin est fier. Il a une haute idée de sa maisoû, et foi en l'avenir qu'il lui prépare. Il pense que, si le trône d'Angleterre est le plus illustre du monde, les Hanovriens ne valent pas plus que lui. Ce beau -frère, Georges II, dont il ne peut « digérer la hauteur », il l'a connu, avons-nous dit, au temps où ce grand seigneur n'était encore que le petit-fils d'un duc de Hanovre, récemment promu à l'électorat. Sa Wilhelmine aussi est un beau parti: « La demoiselle, disait-il, vaut le monsieur. » Aussi ne veut-il pas faire l'empressé. Il sait que le ministre de France travaille aux mariages, mais jamais il ne lui en parle le premier. Il c
1. Dépêches de Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1725, 1« et 2 avril; 1726, 8 oct.; 17Î7, 15 juillet; de Sauveterre, 4727, 9 nov., 10 et 27 déc. La dépêche où Rottenbourg raconte sa conversation avec le roi dans le jardin de Wusterhausen (8 oct 1726) est très curieuse. Le roi confesse à Seckendorff lui-môme l'envie qu'il a eue des mariages : « C'est vrai, j'ai été bon hanovrien à cause du mariage... » Fôrster, III, 339.
« une sorte de timidité une honte et une répugnance
à faire des avances *. »
Il a d'autres raisons encore d'être circonspect ; bien que le roi d'Angleterre et lui déclarent tour à tour que les mariages doivent être traités comme une simple affaire de famille, tous les deux savent bien que la politique n'en peut être exclue. Alors Frédéric-Guillaume est en proie aux troubles qui le tourmentent, dès qu'il s'agit de prendre un engagement. Grumbkow et Seckendorff ont beau jeu à lui représenter, dans les moments où il attend vainement la déclaration du roi d'Angleterre, que celui-ci le trompe, se moque de lui, ne vise qu'à le « déshonorer », et à le séparer de l'empereur, pour, ensuite, « le ruiner de fond en comble ». Enfin Frédéric- Guillaume n'est pas homme à rien sacrifier des intérêts de sa maison pour marier sa fille. Il veut au contraire y gagner quelque chose. Il emploie son procédé habituel : « Qu'est-ce que vous m'offrez? » Il veut la garantie de la succession de Berg; quand l'empereur la lui a promise, il fait le fier avec l'autre parti. « Il punira le roi d'Angleterre d'avoir trop tardé, dit-il au ministre de France; il le forcera à venir lui demander sa fille avec instance et sans condition : « Sa dot serait trop forte, puisqu'elle me ferait perdre Berg. » Enfin ce singulier père d'une fille ^ marier dit tout le fond de sa pensée : « Je ne veux lui donner que quelque peu de pierreries, de vaisselle et d'argent. » Bref, il met Wilhelmine aux enchères et prétend, après s'être fait assurer les plus beaux avantages,