LE PARTI DU PRINCE
Je prie le lecteur de croire que je n'ai pas l'intention d'excuser la conduite de Frédéric-Guillaume. J'essaye seulement de retrouver l'état de cette âme, au moment où elle commençait à s'habituer aux grandes brutalités.
1. Sur les scènes de famille, Rotlenbourg, A.-E. Prusse, 1725, 20 et 30 oct.; 1726, 21 févr., 19 avril, 21 juin, 12 août.
Il faut, à présent, suivre, dans les mêmes eaux troubles, la reine et ses deux aînés. Tous les trois sont engagés avec passion dans l'affaire des mariages. Ils ont assurément le droit de les désirer, de se défendre contre la cour de Vienne, contre Grumbkow et contre Seckendorff, et de haïr et de mépriser ces deux personnages, que Wilhelmine accuse d'avoir été « à deux de jeu pendant leur jeunesse » et d'y avoir fait leur fortune. Les deux compères assiègent le roi sans cesse et le circonviennent; on comprend donc que la reine se soit mise dans la faction opposée, et qu'elle ait prodigué ses grâces à du Bourgay, ministre d'Angleterre, et à Rottenbourg, ministre de France, mais le terrain était scabreux : l'affaire étant politique, il fallait prendre garde d'usurper sur les droits de la Majesté royale et de glisser dans la trahison.
Or la reine, en même temps qu'elle prie, supplie, et qu'elle intrigue à Londres, se met sur le pied de Tintimité avec Rottenbourg. Non seulement elle lui « conte une partie de ses malheurs, et n'envisage de ressources pour sa sûreté que dans les bontés » du roi de France, mais elle le consulte sur la conduite à tenir avec Grumbkow; elle le tient au courant de toutes les nouvelles. Elle s'entend avec lui pour empocher l'entrée au ministère d'un impérialiste, et lui indique les moyens d'entretenir avec elle des « correspondances secrètes ». Elle lui montre les lettres qu'elle envoie en Angleterre, et les fait expédier par lui « pour plus de sûreté ». Elle veut le charger, au moment où il va quitter la cour, d'une mission pour le roi d'Angleterre, qui est à Hanovre. Bref
elle se sert d'un agent politique étranger, pour pratiquer une politique contraire à celle de son mari*.
Sophie-Dorothée ne s'en pas tenue là. Elle s'était habituée à ridée que le roi ne vivrait pas longtemps, et se faisait comme un devoir de songer à l'avenir. Elle traitait avec Rottenbourg ce sujet délicat. Un jour, elle lui explique « les mesures qui lui sembleraient bonnes à prendre, si le roi venait à mourir fou ». Le ministre de France répond que ce sont là « des conversations inutiles et dangereuses », et qu'une indiscrétion exposerait Sa Majesté aux dernières rigueurs, mais, en môme temps, il donne ses conseils : « La conduite la plus raisonnable, pour le présent, est d'inspirer de bons sentiments au prince royal et de le porter à montrer autant de bonté que le roi son père montre de rigueur à tout le monde, et surtout de dissimuler avec les amis du parti impérial, de peur qu'ils n'insinuent au roi avec quelque apparence de raison que l'on veut former un parti du prince royal contre lui*. »
Le mot était prononcé : parti du prince royal. Rottenbourg savait alors que le prince était tout prêt à entrer dans ses vues et qu'il allait môme au-devant de ses désirs. Frédéric, en effet, recherchait Rottenbourg. Un mois avant cette conversation avec la reine, celui-ci avait écrit à sa cour : « Le prince rojal me comble de politesses, et, sans que je me sois jamais livré à lui sur rien du tout, il me dit, il y a quelques jours, qu'il savait
1. Rottenbourg, A.-E. Prusse, 1726, 21 juin et 19 cet., 1727, 8 mars et 2t juin.