Mém, de la Margrave
Guillaume a inauguré, il y a vingt ans, Tempire d'Allemagne.
Wilhelmine et Frilz souffraient à Wusterhausen de la médiocrilé de l'installation et de la petitesse des chambres, ou, « pour mieux m*expliquer, des galetas » où leurs Altesses Royales étaient indignement logées. Ils souffraient surtout du perpétuel contact avec le roi. Dans cette petite maison, on vivait les uns sur les autres.
Frédéric essayait de se désennuyer par la lecture et parla correspondance. Il écrivait souvent au lieutenant Borcke.
Son amitié croissait pour ce jeune officier. Il lui exprimait ses sentiments en termes d'une tendresse singulière : « Personne ne vous aime et estime autant que je fais... Donnez-moi la moitié du réciproque égard àTamitié. »I1 s'excusait de le fatiguer de ses chagrins et de son incommode affection. Comme Borcke était malade, le prince menaçait Tengcance des médecins de sa colère, s'ils ne guérissaient pas le « cher Bork » ; il leur prédisait, avec une réminiscence de Molière, « la gaunice et de cetc jonice derivra Tidropisie qui les feras tomber dans une fièvre consomente, cela la engendrera la pulmonicité qui les fera crever à la fain. » Il revenait sur la crainte d'importuner son ami : « Mon enuyeuse tcndrese s'échape et vous découvre ces sentiments d'un cœur qui est rempli de vous et qui ne se pet apaiser qu'en sachant que vous êtes pleinement persuadé de la tendre amitié avec laquelle il vous adore. »
Il est assez sûr de cet ami, que le roi cependant a chargé de le surveiller, pour s'ouvrir à lui sans réti-
LE COiNFLlT ENTRE LE PÈRE ET LE FILS 191
cences. « Le roi, lui écrit-il, continue d*êlre de mauvaise humeur, il gronde tout le monde, n'est content de personne, pas seulement de lui-même... Il est encore terriblement fâché contre moi... » Le prince se plaint de toute la vie qu'il mène. Il s'ennuie à la chasse : « Demain il y a chasse par force, et après-demain est dimanche, et lundi il y a chasse par force. » Il s'ennuie à la tabagie, où son plaisir est « d'ouvrir des noix, plaisir fort digne du lieux que nous occupons ». Il s'ennuie des bouffonneries des fous du roi et de la conversation de tous les hôtes : « Nous avons ici la plus sot asemblage d'une compagnie fort bigarrée et fort mal choisies, car les humeurs, ni les ajes, ni les inclinaisons de ceux qui la composent ne s'accordent, ce qui fait qu'il n'y a pas de discours suivi. » Il est las de ses journées et voudrait ne les avoir pas vécues: « Je me suis levé à 5 heur ce matin et il en est à présont minuit. Je suis si las de ce que je vois que je le voudrais efacer de ma mémoire comme si cela n'y avait jamais été. »
Par moments, il paraît résigné : « Lon aprent enfain par la longe du tems à devenir sans souci je le sui à cet heure et malgrai tout ce qui me peut arriver, je joue de traverse, je lis, et j'aime toujours mes amis plus que moi-maime, » mais ni la lecture, ni la musique, ni l'amitié ne parviennent, malgré qu'il en ait, à le remettre en bonne humeur et patience : « Nous avons tous les jours des maudites scènes ici, j'en suis si las que je voudrais plutôt mendyer mon pain que de vivre pluslongteims sur le pied où je suis. » Il a une façon singulière de parler d'un danger que le roi a couru : Il ne s'en est fallu « que
(le la largeur d'un pouse pour nojcr le roi avec tout lo bajajc * ». . '
La crise des mariages, où nous allons revenir, avait recommencé; le roi ne décolérait pas. Frédéric voyait « qu'il n*y avait pour ainsi dire aucune espérance de raccommodement » entre son père et lui, et ne souhaitait plus qu*une « suspension d'invectives ». Il fit une tentative pour obtenir celle trêve; n'osant parler au roi, il lui écrivit. Il s'excuse d'abord de ne pas aller trouver son cher papa; il avait peur de recevoir un accueil plus mauvais encore qu'à l'ordinaire, et que la prière qu'il avait à lui adresser ne l'irritât. Il le suppliait donc par lettre d'être gracieux pour lui. Il l'assurait que, dans sa conscience longuement examinée, il ne trouvait rien à se reprocher. S'il avait fait, sans le savoir ni le vouloir, quelque chose qui eût ofTensé son cher papa, il implorait très humblement son pardon. Il espérait que son cher papa renoncerait à cette haine cruelle {grausamen Hass)^ qu'il laissait voir par toute sa façon d'être et de faire. Il ne pouvait se résigner, après avoir toujours cru avoir un gracieux père, à ridée que le contraire serait vrai. 11 avait donc la confiance et l'espoir que son cher papa réfléchirait sur tout cela et redeviendrait gracieux pour lui; en tout cas, il l'assurait que même, dans la disgrâce, il était avec un respect très humble et filial, de son cher papa, le très ooéissant et très fidèle fils et serviteur. Ce langage si humble, à circonlocutions serviles, exaspéra le roi, qui prit sa plume lui aussi, et, comme s'il était heureux