‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 52 sur 112 · Driefe Fr. des Gf\.., pp. 12 et suiy · texte numérisé non relu

Driefe Fr. des Gf\.., pp. 12 et suiy

d'avoir une occasion de dire ce qu'il avait sur le cœur, déversa tous ses griefs : « Il a, écrivît-il, — avec la forme méprisante de la troisième personne, — une tête volontaire et méchante; il n'aime pas son père. Un fils qui aimo son père fait la volonté de ce père, non seulement en sa présence, mais même quand il n'est pas là pour tout voir. U sait bien que je ne puis souffrir un gars efféminé, qui n'a pas une seule inclination virile, qui ne sait pas monter à cheval, ni tirer, qui, par-dessus le marché, est malpropre sur son corps, ne se fait pas couper les cheveux, et se fait friser comme un fou. Avec cela grand seigneur, Gérot, ne parlant à personne qu'à tel ou tel, point affable, ni populaire. Il fait des grimaces avec son visage, comme s'il était fou. U ne fait ma volonté en rien que par force. U ne fait rien par amour filial. U n'a d'autre plaisir que de suivre sa tête. Voilà ma réponse ^ »

Ainsi correspondaient d'une chambre à l'autre, sous le toit deWusterhausen, ce père et ce fils. Six semaines environ passèrent. Los journées devinrent de plus en plus sombres; les scènes se multipliaient ; alors le prince essaya d'un moyen héroïque. C'était à Wusterhausen encore, au dîner de la fête de saint Hubert, que le roi aimait à célébrer joyeusement. Frédéric était assis en face de son père et de sa mère, à côté de Suhm, ministre de Saxo. Il se mit à boire beaucoup, contre son habitude : « Je serai pour sûr malade demain, dit-il à Suhm ». Bientôt, le vin lui montant à la tête, il se plaint à son voisin de sa vie d'esclave. Il le supplie do lui procurer, par l'intervention

i. Œuvres de Frédéric le Gr., t. XXVII, 3« partie, pp. 9 et 10.

in LA JEUNESSE DU GRAND FRËDËRIC

du roi de Pologne, la permission de voyager. Il parle si haut qu'on Tentend de l'autre cdlé de la table. La reine inquiète fait signe à Suhm de le calmer, mais le prince parlai! toujours, et, montrant le roi, il répétait : « Pourtant je l'aime I » a Qu'est-ce qu'il dit, demande le roi à Suhm? Suhm répond que le prince est ivre et n'est pas responsable de ses paroles. « Bah ! réplique le roi, il fait semblant,, mais qu'est-ce qu'il dit? » — « Le prince dit que, bien que le roi le force à trop boire, il l'aime beaucoup». «Ilfaii semblant, répète le roi. » Suhm donne sa parole que le prince est ivre de bon vrai. « Je viens de le pincer,, dit-il, et il n'a rien senti. » Frilz reprend un moment une figure sérieuse, mais il tombe dans un nouvel accès. La reine se retire ; Suhm conseille au prince d'aller se coucher; le prince répond qu'il ne partira pas avant d'avoir embrassé la main de son père. Le roi, qui prend goût à la scène, lui tend en riant une main ; le prince demande l'autre; il les couvre de baisers, attire son père vers lui. L'assistan<% éclate en applaudissements. Alors^ Fritz fait le tour de la table, va se jeter aux genoux de son père, lui parle sans fin, en Tembrassant toujours. Il lui déclare qu'il l'aime de tout son cœur, qu'il a été calomnié par des gens qui ont intérêt à brouiller la famille, qu'il aimera et servira le roi toute sa vie. — « Bon! BonT disait le roi; qu'// soit seulement un homme d'honneur. » Tout le monde pleurait d'attendrissement. Enfin, le prince fut emmené*.

Le soir, à la tabagie, on remarqua que le roi était trè&

i. Rapport de Suhui, Drojscn, IV, 4, 398-401.

gai. Fritz qui se mel à boire, Fri(z qui se grise ! Yoilà une nouveauté. Est-ce que ce garçon-là prendrait des « inclinations viriles » ? Mais le père avait de la peine à croire à une transformation si rapide. On lui persuada que le prince avait joué la comédie, ce qui est possible, probable même .

Les témoins obligés de cette vie de famille n'en pouvaient plus supporter le spectacle. Les deux gouverneurs Finkenstein et Ealkstein demandèrent leur congé avec instance. Ils l'obtinrent, au mois de mars 1729. Le roi attacha deux nouveaux officiers à la personne de son fils : le colonel von Rochow et le lieutenant von Keyserlingk * ; il a choisi le premier à cause de son caractère sérieux, le second, parce qu'il est plus « alerte ». Dans une instruction pour Rochow, il répète que le prince n'aime que les occupations et les plaisirs de paresseux. Le colonel lui représentera donc « que toutes les occupations efféminées, lascives et féminines, sont hautement inconvenantes pour un homme ; elles sont bonnes pour des fats et des damoiseauxj mais un damoiseau est un chiffon, un maraud, une tête à gifles... Le prince, dans sa démarche, son langage et son rire, grimace tout le temps. A cheval, il se lient courbé. Or quelqu'un qui laisse pendre sa tête entre ses oreilles et qui est branlant, n'est qu'une loque. Rochow lui arrachera sou bonnet de nuit, et lui donnera plus de vivacité. Le prince porte haut : il faut lui apprendre à

1. Noua retrouverons plus tard Reyserlingk parmi les intimes de Frédéfie. Ce jeune officier avait un esprit brillant; après des études & rUniversité de XOnigsberg, il avait voyagé. Le roi, en plaçant auprès du prince ce Jeune homme « alerte », comme il dit, a certainement voulu faire plaisir à son flls.

être poli et obligeant pour tout le inonde, lui inspirer une humeur sincère et ouverte, Tamencr à interroger tout le monde, grands et petits, car c'est la façon de tout apprendre et de se rendre malin. » Le roi ordonne enfia que son fils continue le régime accoutumé de prières et de lectures des livres saints, et qu'il obéisse à l'avenir volontiers, de son plein gré, non plus avec un visage maussade, car, obéir avec un visage maussade, ce n*eU pas obéir. Bref, Rochow doit employer tous les moyens pour faire du prince un brave garçon, un honnête homme, un officier. S'il ne réussit pas, ce sera un grand malheur '.

Ce fut un grand malheur, car Rochow ne devait pas mieux réussir que ses prédécesseurs.

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