LA REPRISE DE LA NËGOGIATION DES MARIAGES
Au moment où Frédéric essayait à deux reprises de se réconcilier avec son père, les intrigues du double mariage avaient repris leur cours *. Elles se compliquèrent bientôt d'une brouille avec le Hanovre. Dix Hanovriens ayant été enlevés et incorporés au service de la Prusse, des recruteurs prussiens furent arrêtés en Hanovre. Sur ces entrefaites, des paysans prussiens avaient coupé et
i, Koser, pp. 24-5.
2. Pour les documents relatifs au mariage, voir p. 159, note 1.
emporté les foins d'uue prairie do la fronlière, dont la possession était contestée entre le Hanovre et le Brandebourg ; des paysans hanovriens allèrent enlever ces foins et les rapportèrent dans leurs granges. C'était aussi grave que la querelle rabelaisienne des fouaciers de Lerné, mais Frédéric-Guillaume perdait patience, à la moindre contrariété qui lui venait de son beau-frère d'Angleterre ; sa sensibilité à l'endroit de ses recruteurs était extrême ; enfin l'Europe s'agitait dans une de ces crises, d'où pouvait sortir un conflit général. De Vienne, où l'on se croyait tout près de la guerre, on attisait « le feu prussien, pour y faire cuire ses œufs * ». Le roi, furieux et irrésolu toujours, était en tempête continue. Des accès de goutte le surprirent au même temps.
Sur ce fond de misères, de colère et de souffrances, se déroula la comédie matrimoniale.
Ce fut, comme dit Wilhelmine, toujours « la même chanson ». Le roi veut avoir d'Angleterre une réponse catégorique. Dès son arrivée à Wusterhausen, à l'automne de 1728, il a déclaré à la reine qu'il était « temps de fondre la cloche pour sa Guilelmine et de savoir enfin ce que les Anglais en voulaient faire, car il entendait n'être pas leur dupe plus longtemps ». Ainsi, « écrivez sur le champ que l'on vous mande positivement à quoi je peux ni'en tenir sur l'article, parce que je prendrai des mesures ailleurs. » La reine écrit, et dans les termes les plus pathétiques, à sa belle-sœur la reine d'Angleterre. Elle ne reçoit d'elle que de vagues réponses. On l'assure, en octobre, qu'elle
i. Koscr, pp. 3f-32.
peut être certaine du désir où l'on est de terminer les alliances et de ramener l'harmonie des deux cours ; mais, en décembre, on lui déclare que, si Ton est finalement résolu au mariage de la princesse Wilhelmine, « c^est à la condition que celui du prince son frère se fasse en même temps. » Or le roi de Prusse continuait à désirer l'établissement de sa fille en Angleterre, mais il ne voulait prendre aucun engagement pour son fils.
II trouvait le prince trop jeune, et ne se souciait pas d'avoir pour bolle-fille une princesse grande dame, habituée au luxe d'une cour opulente. Il craignait d'émanciper son fils, et, plus encore, de lui faire un plaisir. Il fit donc la sourde oreille aux propositions, et comme la reine, « une nuit qu'ils étaient réveillés l'un et l'autre., voulut profiter du moment pour lui demander une réponse agréable aux réponses venues de Londres, il la repoussa avec rudesse et se mit à l'injurier, elle et les Anglais, dans des termes dont rougirait la pudeur. Il ajouta que les Anglais n'agissaient que pour elle, et non pour lui, et que son fils, qu'elle aimait si tendrement, n'était qu'un coquin qui voulait s'échapper par le mariage, mais qu'il saurait bien le retenir*. » Il faut convenir qu'il jugeait bien des dispositions de son fils et de celles de l'Angleterre, qui semblait en effet n'agir que par pitié pour la reine de Prusse.
Pendant toute l'année 1729, l'affaire traîna, l'état de la politique générale ne permettant pas de démarches suivies. Les deux partis restaient sur leurs positions : la
i. Sauveterre, A.-E. Prusse, 1729, 7 février, longue dépôche où est résumée toute celte reprise de négociatlous.
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«our de Londres ferme à vouloir la double alliance, le roi de Prusse demandant une déclaration pour Wilhelmiao seule, et menaçant de la marier malgré elle, s'il no recevait pas satisfaction. Il avait une liste toute prêle de préiendants, dont il jetait à lout propos les noms au visage Je la reine. Celle-ci essayait de gagner du temps et toujours « attendait des réponses d'Angleterre », qui arrivaient, mais qu elle n'osait montrer. Seckcndorff et Grumbkow circonvenaient de plus en plus le roi. Ils avaient poussé la trahison au point d*avoir corrompu Reichenbach, le propre ministre de Prusse à la cour de Londres; ils le faisaient travailler contre les mariages, et le guidaient par des instructions dans cet infâme manège.
La reine, Frédéric et Wilbelmine, continuaient à faire de la politique occulte. Nous ne savons plus aussi bien leurs menées, depuis que Rottenbourg a quitté Berlin; Sauvclerrc, qui le remplace, est un moindre personnage, moins bien en cour, moins entreprenant, peureux même. Il a pourtant gardé des relations avec les ministres amis de la France, surtout avec Cnyphausen, qui lui donne des informations sûres. Il est en confidence réglée avec le ministre d'Angleterre, qui est le grand recours de la reine \ Les dépêches des deux, ministres montrent qu'aussi bien que Scckendorff et Grumbkow, la reine et le prince intriguent à Londres, à Tinsu du roi.
La reine conte à du Bourgay les conversations de son
1. Suivre, en même temps qae les dépêches de Sauveterre, celles des iDioistres d'Angleterre, Raumer, Neue Beilrâje, loc, cit. Ccat la reine qui est la principale source d'informations. Hic racoute tout, même les «cènes d*alcôve«
mari, lui montre les IcLlres qu'elle écrit, et le charge d'expédier des courriers h son gouvernement ; elle prétend même dicter à Cnyphausen des dépêches. Cnyphausen et du Bourgay se récusent à bon droit. Alors elle « prend son mouchoir et se met à pleurer ». « Faut-il que je sois malheureuse, s'écrie- 1- elle, et qu'on n'ait guère de compassion pour moi en Angleterre! » Elle mvoque aussi la pitié de la France ; elle fait demander à Sauveterre de solliciter les bons offices de sa cour auprès de celle d'Angleterre « dans la situation douloureuse oU elle se trouve ». Elle n'en pouvait dire davantage « par rapport aux précautions qu'elle était obligée de prendre, mais l'unique moyen qu'elle concevait de la sauver était que notre cour l'appuyât de son secours. »
De France, on répondait : « Assurez la reine que nous avons vivement senti sa situation; nous nous porterons au succès de tout ce qui lui paraît désirable ». On ordonnait à Sauveterre de « savoir de la reine elle-même^ pour mieux régler nos démarches, le progrès des soins qu elle continuera d'employer pour vaincre les obstacles qui se rencontrent encore à ce qui serait l'objet de se3 désirs ». La reine s'empresse de témoigner sa reconnaissance. Elle est « très sensible à l'amitié qu'on lui montre et à laquelle elle s'est toujours attendue. Ce qui sert de soulagement à ses maux est d'en être bien persuadée... Elle ne se relâchera jamais de l'amitié qu'elle porte à la France et elle élèvera le prince dans lés sentiments de reconnaissance qu'il doit avoir un jour ». Sophie-Dorothée se croyait au-dessus de la politique de son mari, et même de toute la politique. Comme si le monde enliejr
devait s'accorder pour satisfaire « Tambilion de sa fille, qui avait été élevée dans Tespérance d*épouser le prince de Galles », elle disait qu*elle était lasse de voir Witliclmine en but d'épouser tel ou tel parti indigne, et concluait par celte menace : « Si vous ne faites pas qu'on me laisse en repos, je bouleverserai r£urope. » Cette hauteur, cet entêtement, les maladresses qu'elle commettait, l'art où elle excellait de mal placer ses con* fidences, désespéraient ses alliés et ses complices. Du Bourgay et Sauveterre l'accusent de tout gâter. « Elle rebute les gens qui lui sont attachés ; » elle <c précipite » trop ses démarches; elle est, dit Cnyphausen a malheureuse par sa faute ' ».
Parmi les prétendants du roi élait le margrave de Schwedl, prince brandebourgeois, d'une branche issue du grand électeur. Ce projet d'alliance, qui faisait horreur à la reine et à sa fille, ne plaisait guère à la famille du jeune margrave : la mère de celui-ci à qui le roi « a fait visite pour lui faire l'offre du mariage », a remercié du grand honneur, mais s'est excusée sur la peine qu'elle causerait à la reine, et à la princesse royale, « dont les sentiments avaient été élevés à porter une couronne. » Elle s'est ensuite expliquée avec la reine. Elle lui a dit qu'elle redoutait beaucoup pour son fils ce beau mariage : « Le roi ne donnera pas plus de 30,000 écus de dot. Il traitera son gendre en vassal et en sujet. Il le fera
1. Sauveterre, A.-E. Prusse, 1729, i7 et 20 déc. ; 1730, 14 janv., 4 et 19 mars, 8 avril. La menace de « bouleverser l'Europe » est dans une lettre adressée « à une personne de la ville », dont Sauveterre donna la copie.
espionner pour veiller sur sa conduite avec son épouse. Et qu'arrivera-t-il, quand le prince royal régnera? Il sera un ennemi de mon fils, qui fera bien mieux d'attendre, et n'aura pas de peine à trouver une dot de 200,000 écus. » Le roi s'était adressé aussi au prince d'Anhall, oncle du margrave; Anhalt lui-même s'était excusé poliment. La crainte du ressentiment do Frédéric retenait donc la famille de Schwedt. Le prince royal la confirma dans ces sentiments. Il écrivit au prince d'Anhalt « par une personne affidée », pour lui dire que s'il empêchait le mariage, il pouvait compter « sur sa reconnaissance et sur celle qu'il porterait à sa famille, qu'il considérerait comme la sienne propre ».
Frédéric avait une correspondance secrète avec la cour anglaise ; il recevait des lettres du prince de Galles par des occasions sûres. Il avait trouvé le moyen de concilier les dispositions contraires des deux cours : l'Angleterre veut le double mariage, et le roi de Prusse, le mariage simple ? Que l'Angleterre se contente, pour le moment, de l'union du prince de Galles avec Wilhelmine. Le prince donne et réitère par écrit « sa parole d'honneur de n'épouser jamais que la princesse Amélie »; il se promet donc à l'insu et contre la volonté de son père. Il croit, lui aussi, que la politique du roi ne le regarde pas*. Au mois d'août 1729, en un moment où l'on est si près d'une guerre avec le Hanovre, que quarante mille Prussiens ont été mobilisés, le prince qui est dans les rangs
1. Saiiveterre, A.-E. Prusse, 1729, 13 et 30 août; 1730, 3 et 15 janvier, 4 et 28 févr., 13 août. G. f., Mém. de la Margrave, aonées 1729 et 1730, nolamtucDt pp. 140, 141, 150.
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de l'armée, prèle à marcher, « fait passer des assurances très secrètes de son amitié au roi d'Angleterre et au prince de Galles, leur disant qu'il est bien persuadé de la justice que Ton rendra toujours à ses sentiments, malgré les conjonctures présentes*. »
Tout cela, le roi ne le savait pas exactement. Un homme, un roi, pouvait-il s'imaginer qu'il fût possible de le duper à ce point? Un de ses ministres, Cnyphausen, livre ses secrets à la France et à l'Angleterre; un autre, Grumbkow, les vend à rAntriche et emploie contre son maître le propre envoyé de celui-ci à Londres. La reine et le prince royal négocient contre lui. C'est peut-être le plus étrange chassé-croisé d'intrigues qui se soit vu jamais. Frédéric- Guillaume devinait pourtant une partie de la vérité : « Je sais, petit coquin, tout ce que tu fais pour te soustraire à ma férule, mais c'est en vain que tu crois y réussir, disait-il, à son fils. » Il ajoutait : « Je te veux tenir en lisière et te mortifier encore du temps ^ » Et la cour de Prusse devint un enfer, oti tout le monde endura des tourments de damné.
La reine est toujours dans les transes, les larmes et les accès de colère. Dans un des moments où elle était le plus pressée par le roi d'obtenir les réponses d'Angleterre, elle « résolut de tomber malade ». Elle « commença par se plaindre le matin, et pour faire plus d'éclat, elle affecta de tomber en défaillance. » Elle soutint plusieurs jours ces simagrées; puis elle devint malade tout de bon, et comme elle était grosse alors, fut en péril de mort. Le