‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 55 sur 112 · A.-E. Prusse · texte numérisé non relu

A.-E. Prusse

car la reine n*était pas aimée, la cour, la ville et les étrangers s'apitoyaient sur le sort du prince royal ; mais Frédéric persistait dans toutes les habitudes odieuses à son père. Il dit un jour que son habit uniforme était « son suaire », et le mol, répété par quelque espion, entra comme une flèche empoisonnée dans le cœur du roi. Celui-ci se vengea sur une robe de chambre de brocard d'or dont il le trouva vêtu un jour, et qu'il jeta au feu avec un grand éclat de colère . Enfin Frédéric, au témoignage de sa sœur, s'habituait à la mauvaise vie. « Un des pages du roi, nommé Keith, était le ministre de ses débauches. Ce jeune homme avait si bien trouvé le moyen de s'insinuer auprès de lui, qu'il l'aimait passionnément et lui donnait son entière confiance. Frédéric avait avec lui des « familiarités » dontWilhelmine bl&mait l'inconvenance : il s'excusait en disant que le page lui servait d'espion et lui rendait de grands services. Le roi, à qui ce Kcilh paraissait suspect, l'envoya comme officier dans un régiment qui était en quartier au pays de Clèves. Comme il fallait à Frédéric, des amis, des confidents et des complices, Keith fut remplacé par le lieutenant Katte, dont « le regard, dit Wilhelmine, avait quelque chose de funeste * ». Nous retrouverons bientôt le lieutenant Keith et le lieutenant Katle.

Pour payer les plaisirs défendus, mais aussi les livres et la musique, Frédéric avait fait des dettes. Le père fut informé paf la réclamation d'un créancier, à qui étaient dus 7,000 thalers. Il ne s'emporta point comme on aurait

i. Mém. de la Margrave, pp. 110 et 133, 134.

pu s'y attendre ; i[ eut même un mot d'avare opulent : « Ce n'est pas l'argent qui me manque, » et il s'offrit à payer « avec plaisir», si son fils voulait « changer de conduite et prendre un cœur honnèle ». Mais la révélation du créancier lui fut assurément douloureuse. Il publia un édit contre le prêt aux mineurs, portant que quiconque prêterait de Targen taux mineurs de la famille royale serait passible des travaux publics, et même de la mort, selon l'occurrence. L'acte commis par Frédéric était, à ses yeux, un vrai crime ajouté à tous ceux qu'il lui reprochait déjà ^ C'en élait un, et non le moins grave, de pratiquer l'esprit à la française, de faire « des bons mots » et de prendre des airs de moquerie. Frédéric et Wilhelmine se moquaient de leur père, dans leurs tête-à-tète qui continuaient. Wilhelmine était tombée gravement malade au commencement de l'année 1729. Sa mère, qui s'entendait en feintise de mal, crut d'abord qu'elle jouait la comédie. Elle la força de se lever et la mena chez le roi, qui, s'apercevant qu'elle était bien changée, crut la guérir en la forçant à boire un grand gobelet de vieux vin du Rhin extrêmement fort. Le délire la prit. On la traita d'abord comme pour une fièvre chaude, jusqu'à ce que la petite vérole se manifestât. Elle fut alors enfermée, comme une prisonnière d'État, mal soignée par une femme de chambre, abandonnée de tous, excepté de son frère. Le prince, qui avait eu la petite vérole, la venait voir deux fois par jour en cachette. Ils charmaient leurs entretiens par des médisances.

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