‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 56 sur 112 · Koser, pp · texte numérisé non relu

Koser, pp

Wilhclmîae convient qu'ils s'oxerçaient surtout à la satire, et que « le prochain n'était pas épargné ». Ils avaient lu ensemble le Roman comique de Scarron, et ils en faisaient l'application à leurs ennemis de « la clique impériale ». Ils appelaient Grumbkow, la Rancune; Seckendorff, la Rapiniëre, et le prince de Schwedt, Saldagne. La reine avait pour gouvernante une très brave femme, M"* de Kamken : « Quoique nous estimassions fort cette dame, dit Wilhelmine, nous ne pouvions nous empêcher de saisir son ridicule et de nous en divertir. Comme elle était fort replète et d'une figure semblable à celle de M*"* Bouvillon, nous la nommions ainsi. Nous en badin&mes plusieurs fois en sa présence, ce qui lui donna la curiosité de savoir qui était cette M"* Bouvillon, dont on parlait tant. Mon frère lui fit accroire que c'était la camerera de la reine d'Espagne. A notre retour à Berlin, un jour qu'il y avait . appartement, et qu'on y parlait de la cour d'Espagne, elle s'avisa de dire que les camerera mayor étaient toutes de la famille des Bouvillon. On lui fit des éclats de rire au nez, et je crus que je m'étoufferais pour ma part. » Cette gaieté à la française, ces farces d'esprit, ces « lurlupinades », étaient odieuses au roi qui avait une autre façon d'humour, et n'aimait la raillerie que pratiquée par lui. Il devait se douter qu'il avait sa part de quolibets. Ses enfants, entre eux, l'appelaient d'un nom, qu'ils avaient trouvé aussi dans le Roman : « Nous nommions le roi Ragotin •. »

Wilhelmine raconte des scènes comiques ou terribles.

i Mém. de la Margrave, pp. 129, 130.

Un jour, le roi, revenant de la chasse, est sur le point •de la surprendre avec Fritz chez la reine, où il leur avait interdit d'aller. Le prince se cache dans une niche où il y avait une certaine commodité ; la princesse se fourre sous le lit de la reine, qui était fort bas. Ils tiemeurent dans leur cachette, tout le temps que le roi reste assis sur le fauteuil, où, de fatigue, il s'est endormi. Une autre fois, il a jeté des assiettes à la tète de ses enfants. Le dtner fini, comme Wilhelmine passe devant lui, il lui décharge un coup de béquille formidable qu'elle évite. Il était alors dans un accès de goutte, et se faisait rouler dans un fauteuil. Il poursuivit quelque temps sa fille « dans son char », mais ceux qui le traînaient lui donnèrent le temps de s*évader\ Pourtant il n*a pas porté encore la main sur sa fille. Il n'a encore frappé -que Frédéric, mais il le frappe de plus en plus. Ici le témoignage de Wilhelmine est confirmé, précisé par d'autres. Depuis longtemps, le roi battait son fils, mais ces brutalités devenaient plus odieuses, à présent que l'enfaut était un jeune homme, et qu'il prenait la conscience ^t l'orgueil de sa dignité de prince royal. En décembre 4729, le roi en vint aux dernières violences. « Un jour, «comme le prince entrait dans sa chambre, il le battit •à coups de canne, le prit à la gorge et aux cheveux, le jeta par terre, et l'obligea à lui baiser les pieds et à lui demander pardon. Cette scène atroce se renouvela. Le roi étalait sous les yeux des officiers, des généraux, des domestiques, de tout le monde, l'humiliation de son fils, et il

1. Mém, d: la Margrave, p. 132. Toutes ces scènes sont absolument "vraisemblables. Voir aussi pp. 151, 152.

le bravait, il insultait à sa misère : « Un autre officier, disait-il, à qui le visage du roi déplairait, pourrait prendre son congé, mais lui, le prince, était obligé de rester. » Il allait jusqu'à interdire à son fils toute espérance d'un sort meilleur. 11 lui annonçait qu'il deviendrait plus sévère de jour en jour : « Vous savez, ajoutait-il, que je tiens parole *. »

C'est ainsi qu'il poussait et provoquait Frédéric à mettre à exécution un projet qui lui était venu à Tesprit, il y avait longtemps déjà. « J'ai quelque lieu de croire, écrivait Roltenbourg en juillet 1728, qu'il médite de s'échapper. Je lui on ai déjà vu former le projet autrefois. Il était même incertain s'il se retirerait en Franco ou en Angleterre. » En France, on craint de le voir arriver. (V En quelque endroit que le prince songeât à se retirer, écril-on à Rottenbourg, par retour de courrier, il y serait certainement fort embarrassant*. » Mais le prince ne se souciait pas de l'embarras où il mettrait les autres, pas même du péril certain où sa fuite exposerait sa mère et sa sœur. Quels que fussent ses torts, il ne pouvait plus longtemps supporter Tignominie de son existence. A chaque scène nouvelle, il devait avoir envie d'en finir. L'idée parait avoir été arrêtée dans son esprit à la fin de l'année 1729. Le roi, qui en eut vent, recojnmanda au colonel Rochow de redoubler sa surveillance.

Frédéric, en effet, guettait toutes les occasions. Il avait mis sa sœur dans la confidence de ses projets. Un soir,

1. SauTeterre, A.-K. Prusse, 1729, 25 juin et 6déc.; 1730, 15 févr. — Koser, pp. 29 et 30.

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