‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 60 sur 112 · Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, l" avriU · texte numérisé non relu

Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, l" avriU

encore des propos du roi, qui suivirent. Il disait que « sa fille étail laide et couperosée, mais qu'à la réserve]de cela^ c'était une honnête flil % qui serait fidèle et satisferait son mari, quoique, généralement parlant, sa pensée était que toute femme était capable d'amour; que si, d'ailleurs, on l'avait voulu prendre, il y a trois ans, on l'aurait eue plus belle. » Et Ton but énormément ^ On fit de grosses plaisanteries sur l'échange du ducat d'Allemagne et de la demi-guinéc d'Angleterre. A la fin, on se mit à danser; même les domestiques faisaient des cabrioleà. Fm bon père, le roi songeait à la joie de Wilhelmine. Il aurait voulu que le bruit se fût répandu que tout était rompu, pour pouvoir faire à sa fille une surprise agréable. « Soyez assez bon pour rester tranquille, dit-il à Hotham, jusqu'à ce que j'aille à la ville. Je voudrais devant vous demander à ma fille son consentement. »

Le chevalier ne demandait qu'à rester tranquille, car il « n'était pas habitué à ces vivacités ». Il n'en croyait ni ses oreilles ni ses yeux, et il était très embarrassé, car il avait mission de négocier le double mariage» La cour d'Angleterre, il est vrai, « considérant le soulagement de la reine de Prusse, » lui avait permis d'accorder le simple mariage immédiat, mais à condition qu'il y aurait promesse entre le prince royal de Prusse et la princesse Amélie. Cette seconde partie de sa mission, sir Hotham voulait l'insinuer doucement, pas tout de suite,

1. Cette étrange scène a été racontée par Hotham & Saavelerre, (A.-E. Prusse, 8 avr.) qui est mis au courant par Hotham, du Bourgay et Cnyphausen de tout ce qui s'est passé pendant le séjour d'Hotham. Voir les dépêches anglaises dans Raumer, Neue Beilragef loc. cit., et Corlylft liv. VIL

en prenant son temps et en choisissant l'heure. Il ne pouvait prévoir ce toast brusque du dîner. Et le moyen, une fois qu'il avait été porté, de glisser une restriction, d'arrêter cette procession du baise-genou de Sa Majesté, de jeter de l'eau froide sur la sarabande? Le chevalier était d'autant plus inquiet, quHl avait entendu Grumbkow, au diner, après la première question : « Faut-il vous féliciler,sire? » ajouter àmi-voix : «Et redoubler, sire? » Le roi avait répondu : Non.

Le lendemain, sir Hotham était appelé à la conférence des ministres, qui, tout de suite, lui demandèrent s'il avait plein pouvoir pour régler la dot et le contrat. Décidément il trouvait qu'on allait bien vite en besogne. Il commença par répondre qu'il devait, avant toute chose, coucher par écrit la conversation échangée entre Sa Majesté et lui, et la transmettre à sa cour. Puis il écrivit au roi, pour le prier de lui permettre de traiter avec lui directement.

Ce fut assez pour que la faction adverse reprît courage, après avoir été, au premier moment, démontée. Elle avait redouté à Tavance la mission extraordinaire et s'était efforcée d'en prévenir les effets. Grumbkow avait écrit à Reichenbach, pour lui dicter le ton et le sens de sa correspondance. Reichenbach ne devait pas manquer d'avertir qu'à Londres le bruit courait que le roi de Prusse était travaillé au profit de l'Angleterre par des ministres de Berlin et a autres souterrains » : les « souterrains », c'était la faction de la reine, la reine elle-même et ses enfants. Afin que son complice parût bien informé,

L Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 8 avr.

Grumbkow l'instruisait des « choses de Berlin » : « Le roi, lui disait-il, vous prendra pour un sorcier et doublera la bonne opinion qu'il a do vous. » Entre autres nouvelles, il donnait celle-ci : « La mère du prince royal aflFectait toujours d'être fort mal, mais on la verrait sur pied, dès que l'affaire serait faite, » c'est-à-dire le mariage conclu. 11 promettait à Reichenbach, pour le rassurer contre les dangers du jeu, que le roi ne l'abandonnerait jamais. Le roi, il est vrai, pouvait mourir, et le prince royal ne manquerait pas alors de se venger de ses ennemis, mais le cas était prévu : « Si le prince royal vient au pouvoir, vous serez pourvu à Vienne », disait-il à Reichenbach. Grumbkow lui-même avait ménagé sa retraite du côté devienne. En cas de péril, la» clique impériale » de la cour de Berlin aurait filé sur l'Autriche.

Reichenbach suivit à la lettre les instructions de Grumbkow. Un jour, il fait savoir au roi de Prusse l'horrible conduite de ce prince de Galles, à qui l'on destine la princesse Wilhelmine, et qui ruine sa santé dans des débauches avec des actrices et des filles d'opéra. Un autre jour, il touche le point le plus sensible, en mandant que la cour d'Angleterre ne cherche qu'à faire de la Prusse uno province dépendante, « et que, le mariage accompli, il y aura à Berlin un parti qui liera les mains au roi \ »

Ces dépêches avaient été échangées avant l'arrivée de sir Ilolham à Berlin. Elles n'avaient pas empêché le roi de bien recevoir l'envoyé, mais elles l'avaient certainement troublé. Dès le lendemain du fameux dîner, il avait

i. Dépèches de Grumbkow et de Reichenbach, dans Carljrle, Uv. VII, 2.

défendu à ses minisires de traiter du double mariage : « Je ne veux pas entendre parler du double mariage; d'ailleurs, il n'en est pas question dans la lettre de ma femme. » Quand il sut que sir Hotham usait de moyens dilatoires, il commença de s'inquiéter, comprit que sa joie avait été prématurée et défendit de parler en public de co mariage, qu'il avait été si prompt à publier. Mais la nouvelle s'en était partout répandue. Le soir même du dîner de Charlotlenbourg , elle avait été portée au château de Berlin à la reine et à la princesse : « J'étais tranquillement dans ma chambre, écrit Wilhelmine, occupée à mon ouvrage et à faire lire. Les dames de la reine, suivies d'une cohue de domestiques, m'interrompirent et, mettant un genou en terre, me crièrent aux oreilles qu'ils venaient saluer la princesse de Galles. Je crus bonnement que ces gens étaient devenus fous. Ils parlaient tous à la fois, pleuraient, riaient, sautaient, m'embrassaient. » Puis ce furent les sœurs qui arrivèrent, félicitèrent et embrassèrent. Wilhelmine se rendit chez la reine, qui, dans sa joie, l'appela « ma chère princesse de Galles » et titra la Sonsfeld, gouvernante de la princesse, de Milady. Wilhelmine, si nous l'en croyons, était demeurée froide au milieu de cet enthousiasme. Elle aurait été si peu émue des félicitations qu'elle aurait dit, en continuant toujours son ouvrage : « N'est-ce que cela? » Elle a joué la comédie, si elle a paru faire fi d'un bonheur ardemment espéré, mais à sa joie devait se mêler quelque inquiétude. Ce n'était pas la première fois que sa mère l'appelait « la princesse de Gelles », etia désillusion n'avait jamais manqué de venir. Avant do se réjouir pour de bon, il fallait

au moins attendre quelque déclaralion du roi. Rien ne vint le lendemain. Le surlendemain, le roi qui était à Berlin « ne fil aucune mention de ce qui s'était passé * ».

Cependant Frédéric-Guillaume, (out on écrivant sur la demande d'audience de Si r Hotham : « Cela ne veut pas dire le double mariage? » avait consenti à traiter avec lui en tète-à-tëte ; Hotham préparait son discours et la façon d*y introduire le double mariage. Il tournait même un compliment à l'adresse de Wilhelmine. Il lui dira <c qu'il sait bien qu'il y a (rois royaumes en Angleterre, qui l'attendent avec une grande impatience, mais qu'il peut lui assurer que celle du prince de Galles surpasse infiniment toutes les autres* ».

Tout alla bien d'abord. Dans un premier entretien qu'il eut avec le roi, à Potsdam, l'envoyé anglais plaça le discours qu'il avait médité. II commença par rappeler les dispositions du roi de la Grande-Bretagne dans le différend au sujet des recruteurs, et la démarche qu'il faisait en ce moment « par l'envoi d'un ministre pour traiter d'une affaire qui devait le plus toucher S. M. » Puis il lui demanda 3*il ne se sentait pas porté « à payer de quelque retour ». Il insista délicatement sur ce point que ses instructions ne portaient pas qu'il dût parler du « retour ». C'était seulement « l'effusion de cœur et de sincérité qu'il sentait pour la personne du roi qui le faisait parler ainsi ». Le roi comprit très bien l'insinuation, ne se fâcha pas, sourit au contraire : « J'entends bien ce que vous voulez dire. J'y songerai mûrement.

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