Hotham, 25 avril 1730, Raumcr, loc. ciL
Galles est moins aimé du public, depuis qu*il prend les manières de son père. Tantôt il habille de la belle façon le prince de Galles, dont il conte l'histoire amoureuse, et la princesse Amélie qu'il traite de femme ambitieuse, orgueilleuse, capricieuse et moqueuse. Avec le prince de Galles, dit-il, la princesse royale de Prusse aura besoin de toute la sagesse de Salomon. Quant à l'Amélie, elle déplaira certainement au roi. Enfin il mettait la plus perfide des armes aux mains de Grumbkow, quand il lui révélait rengagement secret pris par Frédéric de n'épouser que la princesse Amélie: « Dès lors, ajoutait-il, la reine d'Angleterre est pour laisser faire le simple mariage, sûre comme elle est de l'avenir... Tout le monde dit que Sa Majesté Prussienne est tenue par le nez. »
Cette confidence valait son poids d'or ; Grumbkow en usa avec une perfidie savante. Il se garda de dire qu'il la tenait de Reichenbach, que sir Hotham accusait, en ce moment-là, de manigances secrètes. En contant la chose au roi, il assura la tenir d'un de ses espions, ami de Cnyphausen. Il raffinait ainsi ses mensonges : faire croire aq roi que c'était par Cnyphausen qu'il était trahi. C'était un chefd'œuvre. Le roi, en apprenant la correspondance de son fils avec la cour d'Angleterre, entra en fureur. Grumbkow en écrit tout joyeux à Reichenbach. Il ne manque pas d'habiller Wilhelmine sur le patron qui servait à Reichenbach pour la toilette de l'Amélie. Le roi, dit-il, « veut se débarrasser de Wilhelmine, parce qu'elle est laide, maigre et couperosée. » Au fond, connaissant son maître et confiant en la puissance de ses intrigues, il n*a pas d'inquiétude: « Si longtemps que vivra le commandant de Potsdam
(le roi), le prince royal n'épousera pas une Anglaise'. » Grumbkow a cerlainemenl assisté le roi dans la semaine de la délibération, alors que son mallre, sur le point de se résoudre, se débattait dans ses doutes. Enfin, après avoir médité sa décision^ qu'il a changée deux ou trois fois dans les dernières quarante-huit heures, Frédéric-Guillaume fait donner à sir Hotham sa réponse oralement, car, TAnglais n*ayant rien écrit, il ne veut non plus rien écrire. Il se disait tout prêt à conclure le mariage de sa fille avec le prince de Galles, mais il renonçait, pour son fils, à la combinaison hanovrienne; il no voulait point, d'ailleurs, marier celui-ci avant que le conflit entre l'Angleterre et l'empereur ne fût apaisé, et il se réservait de fixer la date. Enfin il demandait la garantie de la succession aux duchés de Berg et de Juliers. Il ne pouvait croire évidemment que ces propositions seraient acceptées. Hotham, en les transmettant à sa cour, les déclare honteuses; il considère que tout est fini ; c'est aussi l'opinion du ministre de France : <( Les propositions de Londres ont été rejetées, celles de Berlin ne seront pas acceptées. » Déjà M. de SeckendorfF a repris le haut du pavé *.
Le prince ro} il suivait avec inquiétude cette négociation, où était intéressée la destinée de sa sœur et la sienne. Quand il sut que le succès en était compromis, il écrivit à sir Holham pour le prier d'être son interprète auprès de la cour d'Angleterre et de la supplier, de sa part, d'accepter les propositions de son père, quelles qu'elles
*1. Correspondance du mois d'avril 1730, Carlyle, loc. cit. 2. CorrespoQdance du mois de mai, t6td., et Sauvctcrre, A.-E. Pnisso 1730, 26 mai.
fussent. Il 8'engageail de nouveau à n'épouser que la princesse Amélie : il mourrait plutôt que de manquer à cette promesse. Il était donc inutile, disait-il, d'insister pour le double mariage. Ce qui importait par-dessus tout, c*élait que la négociation présente ne fût pas rompue : si elle Tétait, son père ne manquerait pas de forcer sa sœur et lui à contracter d'autres mariages. Quelques jours après, Frédéric écrivait à sir Hotham une seconde lettre, plus pressante, toute suppliante. Il sait que le roi a été informé de sa correspondance secrète avec la cour d'Angleterre et « s'attend à de terribles choses ». Déjà il est traité « d'une manière inouïe ». Le roi est bien résolu à ne pas consentir au double mariage. Le prince en donne la raison, tout en regrettant d'avoir à dire des choses qu'il « devrait cacher à toute la terre ». m Pour vous parler franchement, la vraie raison que le roi a de ne pas vouloir donner la main à ce mariage, est qu'il me veut toujours tenir sur un bas pied, et me faire enrager toute sa vie, quand l'envie lui en prend. » Le prince ne veut pas exposer la princesse Amélie à partager une pareille existence. Il croit donc qu'il vaut mieux finir seulement le mariage de sa sœur, et ne pas même demander d'assurances au roi sur l'autre affaire : « d'autant plus que sa parole n'y fait rien; suffit que je réitère les promesses que j'ai déjà faites au roi mon oncle. Je suis une personne de parole. »
De pareilles lettres émouvaient peut-être le cœur du roi et de la reine d'Angleterre, mais le gouvernement anglais n'a pas coutume de se laisser conduire par des motifs de
i. Lettre communiquée par Hotbam k sa cour, Carlyle, loc. ctï.
sensibilité. La réponse fut donc que les relations de l'Angleterre avec l'empereur et les droits à la succession aux duchés de Berget de Juliers n'avaient rien à voir avec des mariages, qui devaient être conclus sans politique^ et que le cabinet de Londres s'en tenait au double mariage.
Ce n'est pas à Berlin que sir Charles Hotham communiqua la réponse de sa cour au roi de Prusse. Il avait suivi Frédéric-Guillaume en Saxe, où ce prince s'était rendu, à la fin de mai, pour assister aux fêtes que le roi de Pologne célébrait à Mûhiberg. Là, parmi le spectacle d'une armée de 30,000 hommes paradant en habits neufs, et jouant, dans la fumée de la poudre, les passages de fleuve, les combats et les assauts; dans la foule des princes, des principicules, des diplomates et des curieux accourus de toute TAllemagne; en pleine splendeur des repas pantagruéliques, un drame secret se joua entre le roi de Prusse, le prince royal etTarabassadeur d'Angleterre. Sir Charles Hotham remit au roi de Prusse un mémoire écrit, contenant la réponse de sa cour. Par écrit, le roi signifia la sienne. De part et d'autre, on se refusait toute concession. Il était donc évident que la négociation allait être rompue. De ces pourparlers diplomatiques, le roi et son fils ne se disaient mot, mais tous les deux pensaient au même objet, et de plus en plus s'exaspéraient l'un contre l'autre. Le prince sentait plus vivement que jamais la honte de sa servitude, dans ces journées oii les honneurs dusà sa naissance lui étaient rendus par l'Europe assemblée.
Les fêtes se succédaient, plus merveilleuses les unes que les autres. Le dernier jour, le roi Auguste donna à dîner à son armée. Trente mille hommes mangèrent et
burent, sur deux lignes de tables, à Pextrémilé de chacune desquelles était un trophée, composé de la tète d'un bœuf, dont la peau recouvrait comme une draperie le» quartiers r6tis de l'animal. Enlre les deux rangée3r chevauchèrent les Majestés de Prusse et de Pologne, et leurs deux fils, salués par les vivats et les bonnets jetés en l'air. Puis les deux rois et les deux princes allèrent prendre place & une lable, d'où ils dominaient cette ripaille immense. Au dessert des Majestés, apparut la merveille de la journée. Une lente, gardée par des cadets^ laissa tomber ses toiles, et l'on aperçut un gâteau long' de quatorze aunes, large de six, qui avait absorbé six cents œufs, trois tonnes de lait, une tonne de beurre, etc., etc. Sur un signal donné par le grand architecte de Sa Majesté polonaise, un charpentier, armé d'un couteau gigantesque, dont il portait le manche sur son épaule, pratiqua des entailles dans les flancs du monstre» La distribution du roi des gâteaux aux tables des princcset des hôtes de distinction acheva le festin. Alors lescolonels et les officiers de chaque régiment, précédés de leur musique, épée nue, défilent devant les deux Majestés et les deux Altesses. Chaque gproupe s'arréto devant la table ; à chaque groupe, les rois portent une santé, en vidant un verre de vin (après tant d'autres). Les officiers ont aussi des verres, qu'ils jettent en Tair, aprè:^ avoir bu. Soixante pièces do grosse artillerie accompa^ gnaient les toasts ^ C'était une fantaisie élrang? ot colossale, une débaucha