‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 71 sur 112 · Koscr, p · texte numérisé non relu

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une forteresse'. Nous n'avons pas le droit de penser qu'aucun sentiment humain ne se mêlait à la fureur du roi. Il y a dans le billet à M** de Kamken de la sensibilité étrange, mais qui est de la sensibilité.

De Wesel encore, le roi avait envoyé Tordre d'arrêter Ealte. Celui-ci était demeuré tr^s tranquille à Berlin, pensant que le prince avait renoncé à son projet, puisque lui, l'indispensable compagnon, n'avait pu le rejoindre.il était allé passer la journée du 15 août à la campagne, par permission du feld-maréchal Natzmer, chef du régiment des gendarmes. Il fut arrêté le lendemain matin*.

La reine et Wilhelmine passèrent des journées terribles en attendant le retour. Inquiètes sur le sort du prince, le souvenir de leurs intrigues devait les faire trembler pour elles-mêmes'. La scène de l'arrivée fut épouvantable : « Nous accourûmes tous pour lui baiser la main, dit Wilhelmine, mais à peine m'eut-il envisagée que la colère et la rage s'emparèrent de son cœur. Il devint tout noir, ces yeux étincelaient de fureur, et l'écume lui sortait de la

1. Guy Dickens, l'J août, dans Raumer, pp. 518, «19 ; Sauvelcrre, A.-E. Prusse, 1730, 10 août.

2. Il y a une- légende de Tarrestation de Kattc. Ceux qui étaient chargés de l'arrêter Tauraient averti, et ils auraient retardé Texécutioa de l'ordre royal, pour lui donner le temps de partir. Il serait resté pour diverses raisons, que donne Théodor Fontane, pour ne citer que lui dans les Wanderungen durch die Mark Bvandenhurg , t. II (4* édit.), pp. 307, 308. Koser détruit cette légende (appendice, p. 232), mais je ne m'explique pas que Katte ait pu détruire des papiers au moment de son arrestation, bei der Arrestirung, comme dit le jugement de KOpcnick.

3. La margrave raconte (pp. 192 et suiv.) qu'une cassette, remplie de lettres écrites par la reine et par elle au prince royal, fut mystérieusement portée après l'arrestation de Katte chez la comtesse Fink, qui la remit à la reine : que ces lettres ont été détruites par la reine et par elle, et remplacées par d'autres. Si incertains que soient les détails, le fait est vrai ; il est venu à la connaissance de Seckendorff.

bouche. « Infâme canaille, me dit-il, oses-lu te montrer encore devant moi? Va tenir compagnie à ton coquin de frère. » El il frappa si fort que la princesse tomba par terre ; il voulut la piétiner; la reine, ses frères, ses sœurs^ les dames se rangèrent autour d'elle. Il la laissa, mais, pendant que la reine se tordait les mains et courait éperdue, que les frères et sœurs dont le plus jeune avait quatre ans pleuraient à genoux, il vomissait des injures contre sa fille*. Au même moment, Katte traversait la place du château, entre quatre gendarmes. Comme il levait la tête, il aperçut Wilhelmine, qu'on avait assise sur une chaise dans l'embrasure d'une fenêtre : il la salua.

Le roi n'avait pas espéré mettre la main sur Katte ; lorsqu'il avait donné l'ordre de l'arrêter, il le croyait en fuite, comme Keith. Pour ravoir celui-ci, il avait fait l'impossible. 11 avait envoyé à sa poursuite un colonel, qui le découvrit à la Haye. 11 prescrivit à Meinertshagen, son ministre dans cette ville, d'obtenir la permission d'arrêter le déserteur. Le pensionnaire de Hollande refusa d'abord, puis, quand le ministre eut exposé toute l'affaire, autorisa l'arrestation, pourvu qu'elle ne se fît pas dans le quartier de lord Chesterfield, ambassadeur d'Angleterre. C'est là que Keith s'était réfugié : Meinertshagen ne trouva que ses éperons à l'hôtel des Drei Schnellen. Le 18 août, KeiLh s'embarquait à la barbe du ministre, à Schevcningen, où il avait été conduit dans une voiture de l'ambassade. A Londres même, le roi voulait le faire enlever. Il

1. La scène a été certainement de la dernière violence. Guy Dickens, 3, 5 sept. 1730, Raumer, p. 523, et Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 7 sept.

ordonnait à Dcgenfeld, en lui promettant une bonne récompense, eine gùte Récompense de faire tout son possible pour le découvrir, et il envoyait le signalement du fugitif : taille moyenne, étroit, maigre, un peu pâle, brun, louche fort. Mais Keith demeura hors des atteintes de Frédéric-Gui llauroe^ Katle élait donc le seul témoin, le seul complice connu: le roi s'acharna contre lui. Il lui fit subir, le 27 août, lui-même, le premier interrogatoire. Quatre autres suivirent jusqu'au 9 septembre.

Katte, qui n'avait montré aucune émotion le jour de l'arrestation, garda son calme. Il avoua le projet formé au camp de Saxe, les conversations avec le prince et les négociations avec Guy Dickens, les entrevues avant le départ pour le voyage. Il ajoutait, pour sa défense, les conseils qu'il avait donnés au prince de renoncer au projet ; il faisait remarquer que, comme il avait l'argent entre les mains, Son Altesse ne pouvait s'enfuir, insinuant ainsi qu'il l'aurait retenue au dernier moment. Ces aveux ne suffisaient pas à Frédéric-Guillaume, qui cherchait des preuves d'intentions plus criminelles. Il voulut faire mettre Katle à la torture, mais il renonça, sur la vive opposition de Grumbkow, à cette barbarie. Enfin, le 20 septembre, dans un dernier interrogatoire, à la demande : — « Convient-il, que s'il avait pu, il se serait échappé? » — Katte répondit : « Si le prince était parti, je l'aurais suivi, mais j'ai toujours cru qu'il ne partirait pas. » Il disait vrai, sans doute. Il est probable qu'il avait appris avec plaisir que la permission de voyager lui était refusée. Il crut que le prince

l. VttM%%,Urkundenbuchzu der Lebensgeschichte Friedrichs des Grosten^ II, pp. 156-7.

allait revenir, cl qu'il reprendrait avec lui cette vie cachée d'amitié et de confidence, qui les aiderait tous les deux à attendre Tavènement. Mais il avait avoué qu'il aurait, au besoin, suivi le prince. Le même jour, son valet déposa que, deux jours environ avant l'arrestation, sur Tordre de son maître, il avait recouvert de papier les galons d'argent, d'un habit gris fait pour le prince.

Sur cet aveu et cette déclaration, l'instruction conclut, on ce qui concernait Katte, que, jusqu'au dernier moment,il avait voulu déserter.

L'instruction se poursuivait en même temps contre le^ principal accusé. Le roi avait décidé que son fils serait conduit non plus à Spandau, mais à Ciistrin. Il ordonna qu'il fut interrogé avant d'arriver à cette forteresse, à Mittenwalde, par une commission composée des généraux Grumbkow et Glasenapp, du colonel von Sydow, des. auditeurs Mylius et Gerbett. A en croire les bruits qui coururent, il fut très insolent. II aurait refusé à Grumbkow de lui remettre son épée, ajoutant qu'il la pouvait aller prendre d'ailleurs, dans la chambre à côté, sur une table. Il se serait amusé à faire sa déposition avec une telle* vitesse de paroles, que la plume de Grumbkow ne pouvait le suivre. A la question: pourquoi il avait voulu s'évader? il aurait répondu : « Vous devez le savoir mieux que personne, et être plus capable d'en rendre raison à votre maître. » A une objection de Grumbkow sur une de ses réponses, il aurait répliqué : « Écrivez donc, puisque vous n'êtes pas ici pour autre chose '. » Ce sont là des

1. Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 11 sept. Voir Koser, à l'appendice,. p. 233.

propos inventés, car Grurabkow ne conduisait pas Tîntcrrogaloire, mais il esl certain que le prince se montra très « railleur et très gai, Imtiff tind frôhlich^ » et qu'il voulut avoir l'air de diriger les débats. Il fit inscrire au protocole qu'il avait tout dit, sans réticences et sans attendre les questions. II avait en eiïet demandé plusieurs fois aux commissaires : « Est-ce tout? Voulez-vous encore savoir quelque chose ? » Il ne daigna pas implorer pour lui grâce ni clémence, mais il intercéda pour Katte, disant que le malheureux avait été séduit par lui.

Deux jours après, le prince était écroué à la forteresse de Ciislrin. Le général von Lepell, gouverneur de la place, avait reçu les ordres du roi: « Tenez-vous bien en garde, car il est très rusé, et il aura cent inventions pour se tirer de là. » Ce fut la prison, dans toute son horreur. Tenu au secret, dans une absolue solitude, le prince s'ennuyait. « Il essaya d'une des cent inventions, » et demanda la permission de communier. Il n'en avait certainement pas la moindre envie et voulait seulement se distraire, en même temps que flatter le roi. Le roi répondit : « Il n'est pas encore temps ; il faut d'abord que le conseil de guerre ait fini : après, il sera temps. » Ces mots avaient peut-être un sous-entendu terrible. Le roi commande ensuite qu'il ne soit laissé au prisonnier ni plume ni encre; le prince ne sortira jamais de la chambre : un laquais lui apportera son dîner et son souper; le dîner coûtera six groschens et le souper quatre. Il lui fait enlever sa flûte et défend qu'on lui en procure une autre \

i. 7 et 8 sept. 1730, Preusa. Urkundenàuch, loc. cU.^ pp. 15D, <51.

Cependant les commissaires préparaient un second interrogatoire, et Tauditeur général Mylius dressait une liste de questions. A cette procédure de juristes, le roi ajouta un supplément de sa façon, cinq questions inusitées en justice. Mylius hésitait à les introduire; il voulait êlro couvert par un ordre du roi contre toute responsabilité ultérieure. « J'ai dicté moi-même ces articles à mon secrétaire, écrivit le roi. Je vous commande d'cxéculer mes ordres, sous ma responsabilité. » Le grand interrogatoire eut lieu, le 46 septembre. Le prince avait fini avec les cent soixante-dix-huit premières questions, qui portaient sur le projet de fuite, sur les négociations relatives au mariage et sur les événements des dernières années. Vinrent les questions du roi.

D. Que mérite-t-il, et à quelle peine s'attend-il? — R. Jo me soumets à la grâce et à la volonté du roi,

Z). Que mérite un homme qui brise son honneur et complote une désertion ? — i?. Je ne crois pas avoir manqué à rhooneur.

Z). Mérite-t-il de devenir roi? — R. Je ne puis être mon propre juge.

D. Veut-il qu'on lui fasse cadeau de la vie ou non? — jR. Je me soumets à la grâce du roi et à sa volonté.

Z). Comme il s'est rendu incapable par le bris de son honneur de succéder au trône, veut-il, pour conserver sa vie, abdiquer sa succession et y renoncer, de façon que cette renonciation soit confirmée par tout l'empire romain? — R. Je ne tiens pas tant à la vie, mais Sa Majesté Royale n'usera pas envers moi de tant de rigueur.

Questions redoutables, qui laissaient voir Tétat d'esprit

et les intenlions du suprême juge, le roi. Réponses étonnantes, — après la fatigue de cet interrogatoire, — d'un accusé de dix-huit ans, admirables par la précision des paroles qui disent tout exactement ce qu'elles veulent dire, et par cette façon de dignité, de fierté même, qui sait ne rien compromettre. Le prince avait habilement glissé dans la première partie de l'interrogatoire des expressions de regret, et plaidé la circonstance atténuante de sa jeunesse. A la fin, troublé peut-être par les dernières questions, et ne voulant pas laisser partir les commissaires sur ce « je ne tiens pas à la vie », il fit une déclaration dont il demanda l'insertion à la suite du protocole. <( Il reconnaissait qu'eu tout, pour tout, sur tous les points, il avait eu tort; que ce qui lui faisait le plus de peine, c'était le chagrin qu'éprouvait Sa Majesté ; qu'il priait Sa Majesté de croire que son intention n'avait jamais été criminelle; qu'il n'avait pas cherché à faire la moindre peine à Sa Majesté Royale; qu'il se soumettait en tout à la grâce et volonté du roi : que Sa Majesté pouvait faire de lui ce qui lui semblerait bon; qu'il lui demandait pardon. »

En recevant le protocole, le roi déchira l'annexe, où élait la demande de grâce. Il rendit la prison plus rigoureuse, comme pour se venger de l'habileté et du sangfroid de son fils. Il envoya au général gouverneur une instruction « sur la manière dont le prisonnier prince Frédéric doit être surveillé, de façon qu'il ne puisse déserter de la prison », avertissant ledit général, dans l'intilulé même de la pièce, qu'il le faisait responsable sur sa tête, de l'exécution de ses ordres : « Doit la porte

(de la chambre) où se tient le prisonnier prince Frédéric, être bien fermée jour et nuit, et deux grands verroux y être suspendus; les clefs, le général Lepell les aura en sa garde. Tous les matins, à huit heures, on ouvrira, et alors deux officiers entreront pour savoir si tout est bien; un chauffeur du poste apportera à l'arrêté, dem Arreslanten^ un bassin et un verre d*eau pour se nettoyer, et il enlèvera de la chambre les malpropretés; lout cela ne devra pas durer plus d^un demi-quart d'heure ; alors les officiers sortiront et tout sera fermé solidement. A midi, on lui apportera à manger, et, tout de suite, la porte sera fermée. Le soir, à six heures, on ouvrira encore, et on lui apportera quelque chose à manger. Les plats et les assiettes sales (du dîner) seront emportés, et, tout de suite, lout fermé. Le matin, en apportant Feau, les plats et les assiettes sales de la veille au soir seront emportés. Ainsi trois fois par jour la porte sera ouverte, et chaque fois, elle ne restera pas ouverte plus de quatre minutes, et, chaque fois, deux capitaines assisteront à l'ouverture et à la fermeture. En ce qui regarde les sentinelles, vous en mettrez autant qu'il sera nécessaire, car vous êtes pour cela responsable. Les capitaines qui feront ouvrir et fermer les portes ne devront pas, sous peine de la plus grande disgrâce, parler au prisonnier. S'il leur demande quelque chose, ce qui se passe ici et là, ce qu'il y a de nouveau dans le monde, ils ne répondront rien, et ceci est mon ordre strict, et ils doivent s'y conformer et être responsables sur leur tête ^ » Les geôliers (le roi avait adjoint au général Leqell un

i. 19 sept. 1730. Preuss, Urkundenbuch.,.^ t. Il, p. i5:K

colonel) médîlèrent Tordre du roi et trouvèrent qu'il n'avait pas Irut prévu : « Le très gracieux ordre de V. M. est bien arrivé, mais, comme en verlu dudil, personne ne peut demeurer plus de quatre minutes auprès du haut Arrestantj et ne peut être présent, pendant qu'il mange, nous devons demander en toute soumission : i° s'il faul lui laisser couteau et fourchelte et pour combien de temps; 2* combien de bougies par jour doivent lui être données. » Le roi répond : « Pas de couteau, ni de fourchette. Faite» couper auparavant son manger. » Il oublie de parler des bougies, mais, quelques jours plus tard, recevant les comptes (( de la subsistance de son Altesse rojalo », qui montaient pour quatre semaines, y compris le blanchissage, le logement et la nourriture en ville du laquais, ei les verroux mis à la porte, à 32 thalers, 3 groschens ei 3 pfennigs, il les approuva et les régla, mais ordonna qu'à l'avenir les bougies fussent remplacées par des chandelles *.

Ce redoublement de rigueurs inquiète Je prince. Il me semble, dit-il un jour aux deux capitaines de service, que je suis encore plus sévèrement gardé. Il voulut revoir des visages, parler et entendre parler. Le tour de la communion n'ayant pas réussi, il demanda à être entendu de nouveau par la commission. Le roi, après avoir hésité quelques jours, renvoya les commissaires à Cùstrin, mais il chargea Grumbkow de dire au prince des du* relés : « Si ce coquin demande des nouvelles de moî^ de ma femme, de mes enfants, vous lui direz que pcr-

1. 20 et 22 sppt.., 5 oct. 1730. Preuss, Urkundenbuch..,, t. II, pp. 154 etl!;9.

sonne ne pense plus à lui, que ma femne ne veut plus entendre parler de lui, que WilhelmineestencoffréeàBer* lin et sera bientôt envoyée à la campag^ie... »

Les instructeurs virent bientôt que le prince n'avait rien à leur dire. Comme il avait commencé par rappeler que^ d'après le dernier interrogatoire, le choix lui était laissé entre la renonciation à la couronne et la mort ou la prison perpétuelle, ils lui firent observer que, do prison perpétuelle, il n'avait pas été question. « Alors, répliquat-il, toutes mes réflexions n'ont plus de raison d'être. Une longue prison me paraissait une chose intolérable. Si je dois perdre la vie, je prie qu'on me le donne à entendre en temps utile. Quant à la renonciation, si je croyais recouvrer par là les bonnes grâces du roi, je me soumettrais à sa volonté. Je puis assurer aussi que le roi fera de moi ce qu'il voudra, comme il voudra; je ne l'en aimerai pas moins. Le respect et l'amour pour lui demeureront toujours dans mon cœur. » Évidemment, il voulait se faire rassurer. Les commissaires lui donnèrent probablement de bonnes paroles, car il se vit tout de suite hors d'affaire, et leur confia deux désirs qu'il avait : « Je prends la liberté de prier Sa Majesté de me faire porter de nouveau mon habit uniforme et de me permettre de lire des livres bons et utiles. » Puis, Grumbkow ayant fait la commission du roi : « Si la reine aussi, dit-il, a détourné de moi sa grâce, je prie le roi de faire que la grâce et l'amour do ma mère me soient rendus. »

Le prisonnier s'était donc donné le plaisir d'une conversation; il avait trouvé, par la même occasion, le moyen de flatter son père au point le plus sensible, en rede-

260 LA JEUNESSE DU GRAiND FRÉDÉRIC

mandant cet uniforme que, naguère encore, il appelait mon « suaire ». Il espérait le toucher par la promesse d'une soumission, qui serait allée jusqu'à la renonciation au trône. Il savait enfin que le roi lui reprochait de n'aimer que la reine : prier son père de le réconcilier avec sa mère, c'était une <c invention m fort jolie.

Le roi répondit : a D'un si mauvais officier, je ne veux pas dans mon armée, à plus forte raison dans mon régi-. ment. »

Quelles sont les dispositions intimes de Frédéric-Guillaume ? Il est en proie à des pensées sinistres et commet des actes atroces. L'instruction a révélé une petite intrigue amoureuse de Frédéric avec Elisabeth Ritler, fille d'un Cantor de Potsdam. Un soir, en flânant dans les rues avec le lieutenant Ingersleben, le prince a attiré cette jeune fille hors de la maison. Il l'a visitée plusieurs fois, eu l'absence de son père; il a joué des duos de clavier et de flûte avec elle, et lui a donné quelques ducats et une robe bleue. Le roi, dès qu'il apprend cette histoire, envoie chez Elisabeth Ritter une sage-femme et un chirurgien, qui la trouvent innocente. Il n'en signe pas moins les deux ordres suivants : « S. R. M. ordonne au conseiller de cour Klinte de faire fouetter demain la fille du Cantor, qui est ici en état d'arrestation, et de la faire transporter ensuite dans «lafilerie »de la prison de Spandau. Elle sera d'abord fouettée devant la maison de ville, ensuite devant la maison de son père, puis dans tous les coins de la ville. » — « Au gouvernement de Spandau. S. M. ordonne, par la présente, au gouverneur de Spandau, que la fille du Cantor de Postdam, qui va être envoyée à Spandau, y soit

reçue dans la filerie pour rélernilé ^ » Les ministres étrangers qui transmettent à leur cour des nouvelles comme celles-là se demandent s'ils seront crus.

Tout ce qui, de près ou de loin, a touché à Frédéric ou Ta intéressé, éprouve la fureur du roi. Un des interrogatoires de Katte a révélé l'existence de la bibliothèque secrète, si chère au prince, qui avait donné des ordres pour qu'elle fût transportée, après sa fuite, en Angleterre. Le roi fait appeler le bibliothécaire, qui était un pauvre diable de marguillier, l'interroge une heure et demie, lui demande entre autres choses s'il y a des livres d'athéisme, et combien le prince le payait par semaine. Quand l'homme lui a répondu « vingt sols », le roi éprouve un moment de satisfaction : « Ce n'est pourtant pas trop, dit-il. » Il se fit mener ensuite au local qui contenait les quinze armoires, ouvre quelques volumes, puis ordonne d'effacer le F couronné sur la reliure des livres, et d'encaisser le tout. Le chargement fut expédié à Hambourg au résident de Prusse, avec ordre de vendre les livres « pour le mieux », sans dire la provenance. Le résident dressa un catalogue, où il inscrivit les livres dans le désordre où ils étaient, et, parmi eux, le catalogue même que Frédéric en avait dressé. Comme les livres, les maîtres furent punis. Duhan fut exilé à Memel avec le marguillier bibliothécaire '.

En même temps, les serviteurs du prince étaient congédiés ; ses voitures et ses chevaux étaient vendus. Le

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