‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 74 sur 112 · GuyDickeus, 25 sept. 1730, Raumer, p · texte numérisé non relu

GuyDickeus, 25 sept. 1730, Raumer, p

Là tentative D'ÉVAw.oN et le CHATIMENT 267

à perdre le prince et cherché des chemins qui le menassent à Téchafaud? Sans doute, s'ils avaient reçu la nouvelle que Frédéric était mort en prison, la tristesse qu'ils auraient montrée, les larmes qu'ils auraient trouvées n'eussent trompé personne. Mais ces coquins n'étaient pas sanguinaires. Ils n'avaient point l'audace du vrai crime. Ils étaient d'ailleurs assez avisés pour comprendre qu'il n'était point si facile de trouver le moyen de la mort en cette affaire. Ils prévoyaient que Frédéric sortirait vivant du péril, où ils avaient contribué à le conduire. Déjà, ils pensaient au lendemain ; ils allaient jusqu'à se préparer un rôle de conciliateurs et d'instruments de grâce. Grumbkow se félicitait de n'avoir pas été du voyage où le prince avait élé arrêté. Seckendorff prétend même s'employer à calmer le roi, à réfuter, un à un, ses arguments. En tout cas, il ne veut pas avoir l'air de triompher de ses ennemis. Un jour le roi, après le renvoi deCnyphausen,lui dit: « Eh bien! j'ai fait maison nette? » Il se contente de répondre quelques mois « de son ton enrhumé ». Deux fois, pendant la crise, il se rend dans ses terres, en homme désintéressé, inoffensif *.

Personne n'a conseillé au roi de faire mourir son fils. L'idée lui est venue ccrlainement à l'esprit, et revenue avec obstination. Don Carlos d'Espagne et Alexis de Russie ont passé sans doute dans sa cervelle en désordre, parmi les fantômes nocturnes, mais sa conscience, après tout, valait mieux que celle de Philippe d'Espagne et du tsar Pierre. Puis, il était obligé plus qu'eux de compter

1. Les rapports de Guy Dickens et de Sauveterre, en sept, et oct. 1730, sont pleins de détails sur l'attitude de Grumbkow et de Seckcndorir.

avec Topinion du monde. II se préoccupait de ce que dirait l'Europe, de ce qu'elle disait déjà. Un de ses griefs contre Frédéric et sa coterie était « qu'on faisait tout le possible pour le représenter au monde comme un tyran ^ ».

Dans toute l'Europe, en effet, il « n'était bruit que des cruautés du roi de Prusse». Les États-Généraux, la Suède, la Saxe ont écrit en faveur du prince royal des lettres d'intercession. Le roi de Suède supplie Frédéric-Guillaume, placé entre ses devoirs de roi et ses devoirs de père^ d'écouter son cœur paternel. « Votre famille, vos peuples, les protestants, toute l'Europe, attendent cette décision de votre naturelle bonté et vous conjurent de la prendre. » De Londres, Degenfeld, qui a remplacé Reichenbacb rappelé, écrit « que la cour est consternée » ; que « tous les bons protestants de la nation sont troublés et profondément attendris ; chacun attend de la sensibilité de Sa Majesté qu'elle donne libre cours à son cœur paternel... et qu'elle rende sa grâce et faveur au prince, pour la consolalion de la religion protestante*.»

Le roi, il est vrai, reçoit mal ces démarches. Le ministre de Suède, qui a depuis la fin d'août la lettre de son roi, n'a pas osé la remettre aux mains de Frédéric-Guillaume. Il la fait parvenir à son adresse seulement un mois après. Le roi écrit en marge un seul mot : « Reponatur », c'est-à-dire, à classer.

1. Guy Dickens, 16 sept. 1730, Raumer. loc, cit., pp. 522-4, rapporte nnc curieuse conversation de Seckendorff sur les dispositions d^esprit du roi Frédéric-Guillaume.

2. Lettre du roi de Suède, du 25 août 1730, dans Rauraer, pp. 536, 537. — Lettres de Degenfeld, 19 et 29 sept., Preuss, Urkundenbuch^ t. II, pp. 156-7 et 160.

Ginckel, plus hardi et mieux en cour, s'esl acquitté de la commission des « Hautes-Puissances ». « Ouï, a répondu le roi, je sais bien que tout lo monde veut me faire passer pour un brutal, et que le prisonnier a voulu colporter cela dans toute l'Europe. » Il feint donc d'être insensible à toutes ces rumeurs comme à toutes les prières, et fait dire par ses ministres qu'il n'admet pas « que qui que ce soit se' mêle de ses affaires domestiques ». Cependant, il est troublé. Il pense à faire une déclaration publique, et prépare un manifeste aux puissances ^ Enfin, il n'était pas aussi mattre qu'il disait, de décider seul en cette affaire domestique. Il n'était pas seulement roi; il était électeur de Brandebourg; Frédéric n'était pas seulement l'héritier de la couronne royale de Prusse : il était l'héritier d'un électorat de l'empire. La cour impériale, il est vrai, ne se pressait pas d'agir. A la fin d'octobre seulement, elle faisait demander au roi s'il lui serait agréable qu'elle s'entremit entre lui et son fils, mais elle ne pouvait pas, et Frédéric-Guillaume le savait bien, se désintéresser du sort « d'un membre si éminent de l'empire ».

Toutes ces considérations extérieures, «'ajoutant aux scrupules de sa conscience, prémunissaient Frédéric- Guillaume contre les résolutions extrêmes. Il ne faut d'ailleurs pas juger de ses intentions vraies par ses propos : les violents se soulagent par des paroles violentes. Je n'oserais pas dire qu'il ne souhaitait pas, par moment, que son fils mourût dans sa prison, mais il était

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