‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 81 sur 112 · Fonlane, loc. cit., pp · texte numérisé non relu

Fonlane, loc. cit., pp

n'ai pas de temps à perdre ! » 11 voulait pourtant recopier sa lettre, écrite sur une feuille volante, mais, le pasteur lui ayant dit que son temps était trop précieux, il se contenta de prier le major de la faire mettre au net. Il mangea et but, et reprit avec le pasteur l'entretien spirituel. Sa piété s'y exaltant, il se faisait croire qu'il allait à Téchafaud avec joie, et que, s'il lui était permis de choisir entre la vie et la mort, il prendrait la mort, car jamais il ne se retrouverait aussi bien préparé qu'il l'était alors ! A dix heures, après s'être fait prier, il se mit au lit et dormit d'un ferme sommeil.

Le lendemain, pendant la route, il se défendit d'avoir jamais été un athée. A la vérité, il avait quelquefois soutenu la thèse de l'athéisme, mais pour faire briller son esprit, parce qu'il avait remarqué que, dans les vives causeries de société, cela paraissait charmant. On logea encore en route, car ce voyage vers la mort qui aurait pu s'achever en uu jour, se faisait, par ordre, avec une lenteur désespérante. Le soir, Katte fut tranquille, et but avec plaisir son café, qui éla't sa nourriture favorite.

Le 5 novembre, vers midi, on était en vue de Ciistrin. Comme l'escorte arrivait au pont de l'Oder, la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber, s'arrêta ; un rayon de soleil parut : « Voilà un bon signe, dit-il ; ici commence à luire pour moi le soleil de la grâce. » Voulait-il parler seulement de la grâce divine? Mais déjà le colonel Reichmann est là, pour recevoir livraison du prisonnier, à la porte de la forteresse. Il le prend par la main et le mène dans une chambre, au-dessus de la porte d'entrée; deux lits y avaient été préparés, l'un pour Katte, l'autre pour lo

pasteur. Schack apprit alors du colonel que l'exécution était pour le lendemain à sept heures, et qu'il devrait, escorté de ses trente gendarmes, mener le condamné jusqu'à un cercle de cent cinquante hommes pris dans la garnison. Aussitôt il se rendit auprès de KaLle, et lui dit avec un tremblement de cœur : « Votre Bn esl plus proche peut-être que vous ne le croyez. » Sans trembler, Kattc répliqua : « Quand ? » Et, sur la réponse du major : « Tant mieux ; plus vite ce sera, plus je serai content. »

Des âmes charitables s'employèrent à rendre plus douce celte dernière journée. Le général Lepell envoya un repas avec de la bière et du vin. Le président de la Chambre des domaines, Munchow, en envoya un second, avec du vin de Hongrie. Katte fit honneur aux deux repas. Le révérend Mûller manda auprès de lui son collègue, l'aumônier de la garnison de Cûstrin, dont il réclama l'assistance. L'entretien pieux recommença. La nuit était venue. A huit heures, Schack et d'autres officiers entrèrent dans la chambre, et ils prièrent et chantèrent avec les pasteurs et avec Katle. Une heure après, sur l'invitation des deux prêtres, qui voulaient rester seuls avec le condamné, ils se retirèrent.

C'est peut-être dans cette dernière soirée que Katte écrivit quelques lignes pour le prince. Il y disait qu'il sortirait du monde sans rejeter sur lui la cause de sa mort et sans lui en vouloir; que Dieu l'avait mené par un rude chemin, pour le réveiller et l'exciter au vrai repentir; que la vraie cause de son malheur élait son ambition et le mépris de Dieu. Il priait le prince de ne point concevoir

de colère contre le roi, puisque sa mort était un acte de la seule justice de Dieu; de se soumettre à la Majesté Royale de son père, qui était son seigneur et roi. Il l'adjurait par les blessures du Christ, d'être obéissant envcr.<i cette Majesté, et de se souvenir des promesses divines du quatrième commandement. Il espérait que son malheur apprendrait au prince le néant des desseins que Dieu n'a pas consentis, car le prince voulait combler Katte de bienfaits et de grandeur, et voilà où avaient mené ces beaux projets ! Que le prince rentre donc en lui-même et donne son cœur à Dieu^

Parmi ces conseils et ces exhortations à la piété envers le roi et envers Dieu, Katte glissait sa justification personnelle : il prenait le prince à témoin qu'il l'avait une fois adjuré de se soumettre à la Majesté de son père, en lui citant Texemple d'Absalou, et qu'il lui avait fait de vives représentations dans le camp de Saxe, et lors de la visite nocturne à Potsdam. Pourquoi ces lignes pour sa défense, qui sous-entendent des reproches à l'adresse du prince? Il me semble que, sans se l'avouer, le malheureux avait gardé quelque espoir. Un contreordre arriverait peut-être. Peut-être ce testament passcrait-il sous les yeux du roi, et le roi serait-il touche, en rencontrant parmi ces effusions de piété, cette protestation discrète.

Les heures passaient. A onze heures, Schack, qui ne

4. Cette sorte de testament destiné au prince est inséré dans un rap port du pasteur MûUer au roi, Beitrag zur Lebensgeschichle Friedrichs des Grossen, tvelcher eincn merkwUrdigen Briefwechsel ûber den ehemaligen Aufenthalt des gedachten Kônigs zu Cilstrin enthalt.

pouvail dormir, lenlra dans la chambre. Plus troublé que Katte, il avait besoin de se réconforler à son courage. Jusqu'à une heure, il pria et chanta avec lui. 11 crut voir alors à la couleur du visage du prisonnier que la chair et le sang livraient bataille à la volonté. A la prière du pasteur, Katte consentit à se mettre au lit vers trois heures, s*endormit et fut réveillé deux heures après, en entendant relever les sentinelles.

A la même houre, le colonel Reichmanu et un capitaine entraient dans la chambre du prince et l'éveillaient. Frédéric ignorait le jugement du conseil, la sentence du roi, et que son ami eût passé la nuit si près de lui. Nous ne savons pas bien comment il a vécu dans sa prison. On disait à Berlin qu'il était tombé malade, qu'ils menaçait ruine », et que les desseins de Grumbkow cl de Seckendorff, consentis par le roi, allaient s'accomplir. Grumbkow prétendait, au contraire, que le prince était très gai et bien portant; que, s'il restait au lit, c'était pour éviter la peine de se déshabiller; qu'il était toujours aussi impertinent : quand on lui a dit que sa dépense était réduite à 8 groschens, il a répondu qu'afiPamé pour aiïamé, il aimait autant l'être à Gûstrin qu'à Potsdam^ Il est probable qu'entre ces témoignages contradictoires, celui de Grumbkow est le vrai. Frédéric ne se croyait pas menacé de mort et il ne pouvait, à son habitude, se retenir dos plaisanteries dangereuses. Il souffrait surtout do l'ennui, mais des amis en adoucissaient la rigueur; malgré la défense du roi, on lui fit passer des livres, et Frédéric

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