‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 82 sur 112 · Sauveterre, à.-E. Prusse, 1730, 27 sept, et 21 oct · texte numérisé non relu

Sauveterre, à.-E. Prusse, 1730, 27 sept, et 21 oct

trouvait délicieux les livres, même lus dans un cachot, à la lueur d'une chandelle. Il avait aussi une plume et de Tencrc à sa disposition et le moyen de communiquer avec le dehors, car il adressait à sa sœur, le 1*' novembre, la lettre suivante :

Ma chère sœur,

L'on va m'hérétiser après le conseil de guerre qui va se tenir à présent; car il n'en faut pas davantage pour passer pour hérétique que de n'être pas conforme en toute chose au sentiment du maître. Vous pouvez donc juger saus peine de lajolie façon dont on m^accommodera. Pour moi, je ne m'embarrasse guère des anathèmes qui seront prononcés contre moi, pourvu que je sache que mon aimable sœur s'inscrit en faux là contre. Quel plaisir pour moi que ni verrous, ni grilles ne m'empêchent de vous témoigner ma parfaite amitié. Oui, ma chère sœur, il se trouve encore d'honnêtes gens dans ce siècle quasi corrompu, qui me prêtent les moyens nécessaires pour vous témoigner mes soumissions. Oui, ma chère sœur, pourvu que je sache que vous soyez heureuse, la prison me deviendra un séjour de félicité et de contentement. Chiha tempo ha vital Consolons-nous avec cela. Je souhaiterais du fond du cœur n'avoir pas besoin d'interprète pour vous parler, et que nous revissions ces heureux jours où voire principe et ma principissa se baiseront, ou, pour parler plus net, où j'aurai le plaisir de vous entretenir moi-

môme cl que rien ne peut diminuer mon amitié pour vous. Adieu. Le prisonnier *.

Chi ha tempo ha vita. C'était le secret de la patience de Frédéric. Il avait gardé en effet son impertinence, sa façon un peu précieuse de plaisanter, son sourire à la mode de France, mais d'une lèvre plus raide que la nôtre. Or ce furent des choses terriblement sérieuses que lui dirent, en l'éveillant, le colonel et le capitaine. « Seigneur Jésus, s'écria-t-il, prenez-moi plutôt ma vie! » Pendant deux heures, il gémit, pleura, se tordit les mains. Il envoya vers Katte pour lui demander son pardon. II implora un sursis de Texécution: une estafette aurait vite fait de courir à Wusterhausen, pour y porter, en échange de la grâce de Katte, sa renonciation à la couronne, son consentement à la prison perpétuelle pour lui-même, et même Toiïre de sa vie, s'il la fallait au roi. Mais les visages de ceux qui l'écoutaient disaient qu'il priait et pleurait en vain.

Cependant Katte avait reçu la communion. A Schack, revenu auprès de lui, il avait dit ses dernières volontés : il laissait ses vêtements à l'ordonnance du major, qui Tavait assisté, pendant la dernière nuit, lui avait fait son café et s'apprêtait à le servir sur TéchaFaud ; sa bible, à un caporal qui avait dévotement chanté avec lui le cantique : « Loin de mon cœur, les pensées ! » A sept heures, l'escorte des trente gendarmes était prête. « Il est temps, demanda le condamné? » « Oui. »

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