LA GRACE DU PRINCE
Du Heu de Texécution, le pasteur Mûller se rendit tout droit auprès du prince, qui crut voir entrer la mort. Millier essaya de lui parler, mais le voyant si faible et dans Tépouvante, il le laissa. Frédéric se remit à sa fenêtre, le regard appelé toujours vers le tas de sable, où le corps de Katte avait été laissé, recouvert d'un drap noir. A deux heures seulement, des bourgeois apportèrent un cercueil, où ils déposèrent la dépouille, qu'ils conduisirent au cimetière des officiers. Le prince les regarda faire. Mûller revint alors auprès de lui, et Tentretien dura jusqu'à cinq heures. A sept heures, il fut encore rappelé par Frédéric '.
Le roi avait prescrit à Millier sa tAche dans une lettre qu'il lui avait fait tenir, le 3 novembre :
« Je ne vous connais pas, mais j'ai entendu beaucoup de bien de vous, et que vous êtes un pieux et probe ministre et serviteur de la parole de Dieu. Gomme vous
1. Tout le récit de8 rapports du prioce avec Mûller est établi d'après les curieux documents contenus dans la brochure citée plus haut (p. 297, n» 1). — C»^tte brochure contient, outre la lettre du roi, qui va être cilée, cinq lettres de Mûller au roi (6, 7, 8, 10, 14 nov.), et trois lettres du roi à Mûller (8, 12, 17 nov.}.
allez à Cûslrin à l'occasion de l'exécution du lieutenant Kalte, je vous commande de monter, après l'exécution, chez le prince royal, de raisonner avec lui, et de lui représenter que celui qui abandonne Dieu, Dieu l'abandonne; et si Dieu l'abandonne et lui retire sa bénédiction, l'homme ne fait plus rien de bien, il ne fait plus que le mal.
« Qu'il rentre en lui-même; qu'il demande pardon à Dieu de tout cœur, pour le grave péché qu'il a commis, et pour avoir séduit des hommes, dont un a dû le payer par son corps et sa vie. Si vous trouvez le prince abattu, vous devez l'amener à tomber à genoux avec vous, et aussi les officiers qui sont avec lui, et à demander pardon à Dieu, avec des cœurs pleurant. Mais vous agirez de la bonne manière et avec prudence, car c'est une tête pleine de ruses et vous prendrez bien garde, si tout se passe avec un vrai repentir et un cœur brisé. Vous devez aussi lui représenter de la bonne manière dans quelle erreur il est plongé, en croyant qu'un tel est prédestiné de telle façon, cet autre de telle autre, de sorte que celui qui serait prédestiné au mal ne pourrait faire que le mal, pendant que celui qui serait prédestiné au bien ne ferait que le bien, et que rien ne pourrait être changé...
« Comme donc j'espère que la circonstance présente et l'exécution, toute fraîche dans son esprit, lui aura touché et amolli le cœur, je vous fais une affaire de conscience de faire tout l'humainement possible, de bien représenter au prince royal tous les passages de l'Ecriture sur la grâce, de le convaincre et de démontrer clairement vos paroles, et, comme c'est une tête ingénieuse,
de répondre à chacune de ses objections clairement, maïs pertinemment et à fond. Vous Tamënerez sur ce discours d'une bonne manière, sans qu'il s'en aperçoive. Si vous trouvez que le Prince royal est content de votre conversation, et qu'il accueille vos bonnes doctrines, et que cela lui va au cœur, vous resterez à Cûstrîn, et tous les jours vous monterez chez le prince et vous pénétrerez par votre parole jusque dans sa conscience, de façon qu'il rentre en lui-même et se convertisse de cœur à Dieu. Si vous ne trouvez pas d'accès, vous vous en irez et vous m'écrirez, et, si je vais à Berlin, vous viendrez me parler. Mais, si vous trouvez un cœur brisé, vous devez me l'écrire et rester là. »
Il faut rapprocher celte lettre de Tordre donné, le même jour, au général Lepell au sujet de Toxécution de Katle. Lorsqu'il a écrit ces deux documents, le roi avait pris enfin son parti. Non seulement, il est décidé à laisser vivre son fils, mais il ne pense plus à le déshériter : il lui rend le titre de Prince royal, qu'il évitait auparavant de iui donner. Après tant d'hésitations, il a choisi le supplice qu'il infligera au rebelle : il condamne Frédéric à l'émotion d'un spectacle terrible. Il a composé lui-même tout le drame, et prévu jusqu'au dernier détail.
Dans l'ordre au général, il règle l'exécution, le lieu oîi elle s'accomplira, la tenue des gendarmes, qui seront à pied (pour ne pas cacher le condamné, qui doit être vu des fenêtres) ; il dit la façon dont l'escorte introduira Ealte dans le cercle, le moment où sera lue la sentence; il nomme le magistrat qui fera la lecture. « Aussitôt le jugement de mort lu, doit le pasteur dire une prière, et l'exé-
euteur couper la lêle. » 11 dît comment le corps sera exposé, jusqu'à quelle heure, et dans quel cimetière le cercueil sera porté par des bourgeois « d'une tenue décente, hûbsche Bûrger, » Il désigne les officiers qui se rendront auprès du prince avant l'exécution, pour « lui commander en mon nom de la regarder avec eux », et qui, tout de suite après, iront chercher le pasteur des gendarmes : « Celui-ci doit, avec le prince, parler, raisonner et prier. »
Dans la lettre au pasteur, le roi lui donne la matière de ses paroles et de ses raisonnements, et jusqu'au ton des prières.
Sur la terreur de l'exécution encore « toute fraîche », il veut que l'on verse la parole de Dieu et l'exhortation au repentir. Si son fils est capable d'être touché, il le sera sans doute à ce moment-là. Aux raisons qui ont décidé le roi à condamner le malheureux Katte, il faut ajouter l'espoir de remuer jusqu'au fond l'Ame de Erédéric. Le roi s'est représenté le coup de théâtre du prêtre entrant dans la cellule, avant que le bourreau eût achevé d'essuyer son épée^
MûUer obéit de point en point aux ordres du roi. Dans ce premier jour d'entrevue, il remet à Frédéric le testament de Katte, pour aviver encore son émotion, pour « briser » et faire « pleurer » son cœur. Le prince, au milieu des larmes et des sanglots, reconnut que tout ce qu'avait écrit son malheureux ami était vrai. Il protesta
1. Le père de Ratte, dans une lettre navrante à ud de ses parents, donne, parmi ses motifs de consolation, celui-ci : « N'cst-il pas consolant que Texécution ait dû ôtre faite & Gûstrin, pour faire comprendre à tout le monde, pourquoi mon fils a été sacrifié, warum er ein Sacrifice » ; Fontaue, /oc. cit., p. 338.
hautement que, quant à lui, depuis le commencement, il avait eu un vrai repentir au cœur. Il ajouta, faisant allusion à ses demandes répétées de grâce et de pardon, que le roi n'avait pas dû les connaître, puisqu'il avait fait faire cette exécution sous les yeux de son fils, qui s'était repenti de son péché et s'était soumis, comme il se soumettait encore, à toute sa volonté.
La nuit fut mauvaise pour le prisonnier. 11 n'avait pas mangé de toute la journée, et il était très faible. Les trois personnes, qui se relevèrent auprès de son lit, l'entendirent délirer. En s'éveillant, il dit : « Le roi s'imagine qu'il m'a pris Katte, mais je le vois toujours devant mes yeux. » 11 reçut le médecin auquel il déclara qu'il était bien portant; il lui demanda pourtant de lui prescrire une poudre qu'il avait coutume de prendre; il commençait donc à se réconcilier avec la vie. Au pasteur, il témoigna un repentir plus vif encore que la veille. Son péché, dit-il, lui apparaissait encore plus grand. Il regrettait l'effronterie qu'il avait montrée au cours de son interrogatoire devant la commission. Si seulement, dès le début, un homme lui avait parlé avec sensibilité, sans dures menaces, son esprit ne serait pas allé aux extrémités qu'il regrette à présent. Il remerciait Dieu et son père de Thumiliation qu'ils lui avaient infligée, et se soumettait à la volonté royale et paternelle de Sa Majesté.
Le prince et le pasteur reprennent ensuite la conversation sur les choses divines. Frédéric, à qui MùUer avait dû, dès la veille, reprocher son hérésie particularistc, met de lui-même, le discours sur la grâce et la fatalité. Il expose sa doctrine, et provoque son interlocuteur à
la contredire. MtiUer cite ce passage de saint Pierre : « Le Seigneur Jésus a racheté ceux qui étaient efFeclivcment damnés. » Le prince est surpris : il n'avait jamais vu, dit-il, ce passage de FÉcriture, qui lui paraissait prouver en effet que l'intention de Dieu est de sauver même les plus méchants des hommes. Millier invoque en oulre des témoignages de saint Paul, non moins concluants. Le prince essaye de se défendre par des comparaisons: «L'arrangement des rouages d'une montre ne détcrmine-t-il pas le mouvemont des roues ? » u Sans doute, répond le pasteur, mais ces roues n'ont pas une volonté pour résister. » — « La force du feu contre le bois n'est-elle pas nécessairement d'une seule sorte et d'un effet unique ? » (( Oui, mais, si Ton (rompe auparavant dans l'eau une partie du bois, la force du feu ne sera plus unique. » MûUer prend ensuite l'offensive : « Deux hommes sont tombés dans le fossé du ch&teau; à chacun, on jette une corde. On les avertit qu'ils n'ont qu'à la prendre, et que, par ce moyen, ils seront sauvés. Il y en a un qui ne veut pas prendre la corde ; s'il n'est pas sauvé, c'est par sa faute. »
Pendant que le pasteur et lui discutaient en propos puérils sur la primordiale et obscure question de notre liberté, le prince ménageait sa retraite. Il savait que le roi ne lui pardonnerait pas son entêtement dans l'hérésie. Il n'était pas encore rassuré sur son sort. De temps en temps, il se mettait à la fenêtre, et regardait le tas do sable, qu'on avait laissé, et qu'il pria le gouverneur de faire enlever. A la fin, il confessa son erreur. « Il n'y a donc point de fatalité; dit-i!, et, seul, je suis cause de la
mort de Kalle et de mon malheur. » Mûller l'assura qu i! était sur le vrai chemin, en reconnaissant la grandeur de sa faute et en la sentant ; il n'avait qu'à se laisser conduire par Diou au vrai repentir. Alors le prince : « De tout mon cœur, si seulement il y a encore grâce pour moi, et si je n'ai de compte à rendre qu'à Dieu seul. » Le pasteur continuait à ne parler que de Dieu: « Dieu vous a fait sentir sa colère pour vous forcer à crier vers sa grâce ! >» Mais Frédéric savait fort bien qu'avec Dieu il s'arrangerait toujours : « Je le crois aussi, reprit-il, mais je crains de ne pas rentrer en grâce, de ma vie, auprès du roi. »
C'est du roi qu'il voulait obtenir le pardon de ses péchés. Chaque fois que Millier parlait grâce de Dieu, Frédéric répondait grâce du roi. Il craignait que le pasteur ne lui cachât un horrible secret ; il hésitait à lui poser la question précise, qui lui montait aux lèvres. Il tournait tout autour, et cherchait à faire comprendre au prêtre son anxiété. A la (in, comme Miillcr s'obstinait dans les propos Ihéologiques, il se risque : « Ne dois-je pas conclure de votre visite que vous voulez me préparer à la mort, moi aussi ? » Mûller a compris enfin ; il se récrie, et se donne toute la peine du monde pour retirer cette idée de l'esprit du prince: « Si et combien de temps^ Votre Altesse doit demeurer ici, cela dépend de Voira Altesse. » Frédéric un peu rassuré se met en prière. Plus calme, il demande au pasteur de rester encore auprès do lui, de coucher au château, s'il est possible, afin qu'il le puisse voir aussi souvent qu'il sroudra, et s'entretenir avec lui pour son édification. Millier obtint la permission do
LA TENTATIVE D'ÉVASION ET LE CHATIMENT 3u9
demeurer au château, dans un appartement au-dessus de la chambre du prince, qui n'avait qu'à frapper pour qu'il descendît.
Le brave homme croyait à la sincérité du repentir de Frédéric et de sa conversion. Il affirma au roi devant Dieu qu'il n'avait pas découvert en lui la plus petite trace de fausseté. Il le suppliait en même temps de « faire bientôt briller un regard de sa grâce royale », car il craignait que le prince, <( par la crainte et attente des choses qui lui pourraient advenir, et par l'effet d'une tristesse persistante et croissante, ne tombât dans une dangereuse maladie d'esprit. » Le quatrième jour, il reçut et lut avec joie la réponse.
Le roi lui commandait de rester encore à Ciistrin, et d'adjurer le prince de rentrer en lui-même, et de confesser tous les péchés qu'il avait commis envers Dieu, envers le roi, envers lui-même et son honneur, car « emprunter de l'argent quand on sait qu'on ne pourra pas le payer, et vouloir déserter, cela ne vient pas d'un honnête homme, mais des enfers, des enfants du diable, ainsi point des enfants de Dieu ».
« Vous m'avez, sur votre conscience et devant Dieu, ajoutait-il, assuré que le prince, à Cùstrin, s'est converti à Dieu, que mille et mille fois il demande pardon à son roi, seigneur et père, de tout ce qu'il a fait, et qu'il a souffrance de cœur de ne s'être pas soumis de bon gré à la volonté de son père. Si donc vous trouvez le prince disposé à promettre cela fermement devant Dieu; s'il est vrai que son cœur souffre de ses péchés; si c'est sa vraie intention de s'améliorer sûrement et de la façon que jo
viens de dire, vous pourrez lui signifier en mon nom qu'à la vérilé je ne puis encore lui pardonner toul à fait, mais que cependant, par une grftce qu'il ne mérile pas^ je lèverai son arrêt, et je lui donnerai de nouveau des gens qui veilleront sur sa conduite.
« G*est toute la ville qui sera sa prison. 11 n'en pourra pas sortir. Je lui donnerai, du matin jusqu'au soir, des occupations auprès de la Chambre de guerre et des domaines, et du gouvernement. Il travaillera dans les choses économiques, recevra les comptes, lira les actes et fera des extraits. Mais, avant que cela n'arrive, je lui ferai faire le serment d*agir en toute obéissance, conformément à ma volonté et de faire en toute chose ce qui convient et appartient à un lidèle serviteur, sujet et fils. Mais s'il revire et se cabre de nouveau, il perdra la succession à la couronne ot à l'électorat, et même, selon les circonstances, la vie... Je vous avertis de représenter au prince en mon nom que je le connaissais bien. Croit-il que je ne le connaissais pas? Il devrait être convaincu que je connaissais bien son méchant cœur.
« Si ce cœur n'est pas plié et changé, s'il demeure dans l'ancien état, s'il a l'intention d'abjurer ce serment, il se contentera de le murmurer, il ne l'exprimera pas d'une voix haute. Dites-lui donc en mon nom que je lui conseille, comme fidèle ami, de jurer haut et clair, et de se croire obligé à tenir son serment textuellement. Ici, nous n'entendons rien aux réserves mentales. Nous ne comprenons que ce qui est écrit. S'il veut violer et briser ce serment, il n'aura plus d'excuse. Qu'il y pense bien. Qu'il contraigne ot change son mauvais cœur par Tassislanco
divine ; car il s'agit d'une chose importante et grave.
« Que Dieu le Très Haut donne sa bénédiction ! Et, comme souvent, par des conduites merveilleuses, des chemins miraculeux, des pas amers, il conduit Jes hommes dans le royaume du Christ, qu'il ramène à sa communion ce fils inconsidéré! qu'il prosterne son cœur impie! qu'il l'amollisse et le change! qu'il Tarrache des griffes de Satan !. qu'ainsi le veuille le tout-puissant Dieu et Père, en considération de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de ses souffrances et de sa mort... Amen.,, »
Cetle fois c'était bien la grâce, enveloppée dans un prêche véhément. Dès qu'il eut reçu la lettre, MùUer se rendit chez le prince. Il le trouva lisant la Bible et plongé dans les profondeurs d'une méditation. Frédéric ne vit point sans doute sur la mine de Millier que celui-ci avait du nouveau à lui dire ; autrement, il n'aurait pas commencé par faire au révérend un discours sur les mérites de notre Sauveur et la dette qu'à cause de sa mort nous avons contractée envers lui. Millier le laissa dire ; il prit même occasion de cette effusion de piété, pour le presser de confirmer ses promesses d'amendement par un serment qui enlèverait au roi toute méfiance et mauvaise volonté. Le prince ne voyait pas où il en voulait venir, ni comment le roi lui rendrait sa grâce contre un serment. Le pasteur s'ouvrit enfin, et parla, cette fois, au nom du roi, comme il en avait Tordre. «Est-ce possible?» s'écria le prince, dont les yeux se remplirent de larmes. MùUer lira la lettre de sa poche et la lui mit dans les mains. Frédéric la lut, et vit enfin qu'il était sauvé.
Il commença par exprimer sa reconnaissance envers
son père ; puis il expliqua qu'il savait 1res bien ce que c était qu'un serment, qu'il n'y fallait pas faire de réserve mentale, qu'il fallait, au contraire, le prêter dans le sens et esprit de celui qui l'avait prescrit. Certainement, il jurerait à haute et intelligible voix. Pour prouver qu'il prenait la chose au sérieux et voulait s'engager à fond, il exprima Pespérance que le roi ne prescrirait par la formule rien qui ne fût « paternel et acceptable » ; il priait Sa Majesté de lui communiquer à l'avance ladite formule « afin qu'il ne précipitât rien, et pût se préparer en conscience, avec une suffisante réflexion, à bien prononcer et bien observer tous les points du serment. » Le bon MûUer transmit cette prière au roi et la lui recommanda.
Il ne restait plus qu'à régler les formalités dernières de la mise en liberté du prince royal. Le roi les concerta avec Seckendorff et avec Grumbkow. SeckendorlT se donnait l'air empressé d'un sauveur. Pour achever le succès de son intrigue, il voulait faire croire que Je prince devait son salut uniquement à l'intercession de l'empereur. Il n'en était rien. Frédéric- Guillaume a certainement pris son parti de lui-même. Les représentations venues de l'étranger n'auraient pas suffi aie déterminer. Quand il apprend par son ministre à Londres le sévère jugement de l'Angleterre sur l'exécution de Katte, il répond : « Quand même il y aurait cent mille Katte comme cela, je leur ferais couper la tête à tous ensemble... Tant que Dieu me laissera vivre, je me soutiendrai comme seigneur despotique, als Herr despotique soutenv'enwurde,,. Les Anglais devraient savoir que je ne tolérerai jamais
de co-régent à côté de moi. » L'empereur même aurait été très mal venu à vouloir jouer ce rôle. Au reste, il n y prélendit pas, et son intervention fut discrète. Seckcndorff avait bien envoyé à sa cour, dès le 2 octobre, le modèle d'une lettre à écrire par l'empereur en faveur du prince, mais il ne voulait rien presser. Il a eu la satisfaction de s'entendre supplier par son ennemie vaincue, la reine, qui lui a dit que l'empereur seul pouvait sauver son fils ; il a répondu qu'il lui était impossible de se mêler des affaires de la maison royale, tant que le roi ne Ty autoriserait pas. Sa Majesté n'ayant pas besoin d'un secours étranger « pour se procurer son repos domestique ».
Quand il eut reçu la lettre impériale, il écrivit à Vienne qu'il la garderait, jusqu'au moment où il serait sûr que le roi voulait pardonner. Il attendit en effet la permission du roi pour lui remettre la missive autographe de son souverain. Il est vrai que le roi déclara ensuite que son fils devait son pardon à l'empereur : « Pour le pardon du prince royal, écrit-il à son ministre à Vienne, nous avons considéré surtout l'intercession en sa faveur de Sa Majesté Impériale Romaine. » Mais il écrivit aussi à son ministre à Saint-Pétersbourg : « Pour le pardon du prince royal, nous avons considéré surtout l'intercession en sa faveur de Sa Majesté Impériale Russe. » Le grand Frédéric sauvé par le père de Marie-Thérèse, c'est donc une histoire à reléguer dans les légendes; mais il convenait au roi de Prusse, très irrité alors contre la France et l'Angleterre et ramené à sa ferveur impérialiste, de faire croire à son fils qu'il devrait à l'Autriche sa
liberté et la conservation de ses droits à la couronne ^ II avait donc prié Seckendorff de régler lui-même les conditions de la grâce et de l'élargissement du prince. C'est Seckendorff qui lui avait proposé d'exiger le serment solennel, puis de mettre le prince en demi-liberté dans la ville de Ciistrin, en l'obligeant à travailler à la Chambre des domaines'. Il avait demandé en outre à être envoyé à Cûstrin avec les commissaires désignés pour recevoir le serment. Il pensait que nul ne serait mieux qualifié pour faire savoir au prince « que l'empereur, en véritable ami de Sa Majesté Royale, avait intercédé pour lui » : il voulait lui lire la lettre impériale, et lui donner à entendre que, par égard pour Sa Majesté Impériale, le roi « avait préféré grâce à justice ». Mais Frédéric Guillaume ne permit pas qu'un étranger parût dire le dernier mot d'une si grande affaire. C'est Grumbkow qu'il envoya avec cinq autres généraux à Cûstrin, où ils arrivèrent le 15 novembre.
Le lendemain, Grumbkow eut un long entretien avec le prince. Ce qui s'y passa, nous ne le savons point. Grumbkow était homme à dire juste ce qu'il fallait, à pleurer et à rire avec le prince, à le consoler et à le conseiller, à lui donner tort sur certains points et raison sur d'autres. 11 n'a pas manqué d'expliquer sa propre conduite, comment et pourquoi il avait dû faire ce qu'il
!. Rapports de Seckendorff, 9, 28, 3! cet., dans Fôrster, Uï, pp. 9-10 et 12... Lettre du roi à l'empereur dans Preuss, Urkundenbuch, t. II, p. 169, & ses miuistres & Vienne et à Pétersbourg, dans l'appenilice de Koser, pp. 241-2.
2. Le « projet > de la grâce du prince par Seckendorff est dans Preuss» Ur/iundenOuch, loc. cit., pp. 164-6.
avait fait, combien il lui avait coûté de contrarier les projets de Son Altesse. Il lui a certainement promis son aide et son dévouement pour l'avenir. Le prince était homme à tout comprendre, même les sous-entendus les plus subtils. Us avaient besoin l'un de l'aulre, et leur conscience à tous les deux était docile aux mouvements de leur intérêt ; ils s'entendirent. Pour témoigner sa reconnaissance envers ce nouvel allié, le prince lui fit don, avec larmes et sanglots, du testament de Katte. Ce testament, il semble bien qu'il aurait dû le garder jusqu'à sa mort.
Le 17 novembre, le prince prêta, sans doute à haute et intelligible voix, le serment « d'obéir strictement aux ordres du roi, de faire en toutes choses ce qui appartient et convient à un fidèle serviteur, suj^t et fils ». Il souscrivait à l'avance, au cas où il retomberait dans les anciens errements, à la perte de ses droits héréditaires. Il fut alors mis en liberté, avec la ville pour prison. Le général gouverneur lui rendit son épée, mais sans le porte-épée d'officier, car la grâce du roi n'allait pas jusqu'à réintégrer son fils dans l'armée. Les postes ne devaient pas sortir à son passage pour lui présenter les armes; il était défendu aux militaires de le saluer. Frédéric, sensible à ces marques d'indignité, adressa tout de suite à son père la prière de lui rendre sa qualité de soldat. Le roi lui répondit qu'un déserteur avait perdu le droit de porter l'uniforme, et il ajouta : « Il n'est pas nécessaire que tous les hommes fassent le même métier; loi doit travailler à devenir soldat ; tel autre s'appliquer à l'érudition et à d'autres choses semblables. »
Puis il lui faisait entendre des paroles sérieuses et vraiment royales. Il fallait maintenant, disait-il, que le princs « apprit, en mettant la main aux affaires, qu'aucun Élat ne subsiste sans l'économie et une bonne constitution. Le bien d*un pays exige que le prince lui-même soit boa économe et administrateur; autrement le pays demeure à ia disposition de favorites et de premiers ministres, qui en tirent leur profit et mettent tout en confusion... Il faut •que le prince royal voie, par les exemples qui ne manquent pas, que la plupart des princes tiennent misérablement la maison, et que, même en ayant les plus beaux pays du monde, ils ne savent pas s'en servir, mais, au contraire, font des dettes et se ruinent ^ »
Ainsi finit la prison du prince royal de Prusse. Dans la lutte qui s'est engagée entre le père et le fils, tous les deux ont eu des torts graves ; le père, en refusant à son fils le droit de vivre selon sa nature, et en étouffant dans cette jeune âme, par son odieuse brutalité, toute disposition à la piété filiale; le fils, en trompant son père, en intriguant contre lui, en ne Taîmant point, en provoquant «a colère par toute la conduite de sa vie. Tous les deux ont souffert : le père a été torturé par l'inquiétude, par l'mcerlitude de la décision et par la fureur; le fils, parla vue du sang de Katte, et par la crainte de mourir; mais ni Fun ni l'autre n'a droit à être plaint. Leurs souff'rauces ne sont pas de celles qui émeuvent : ils y gardent tous les deux, chacun à sa façon, un sang-froid surhumain, le père en arrangeant le drame, le fils en jouant son rôle comme
1. Lcltre du roi du 21 nov. 1730, analysée dans Koscr, pp. 71, 72.
il Ta joué. Le jeune homme a pleuré, sans doute, et crié^ et il s'est tordu les mains, et il a demandé la mort au Seigneur Jésus, mais, le lendemain, il a commandé une poudre à son médecin : il a discuté avec une parfaite liberté, comme s'il y prenait un intérêt réel, la question do savoir si le Christ est mort pour tous les hommes ou seulement pour des élus. A travers la théologie et la métaphysique, il a gh'ssé adroitement la préoccupation de son propre sort, interrogé le pasteur, insinué son repentir et les paroles les plus propres à fléchir le roi, sachant bien qu'elles seraient redites. Il n'a pas hésité à signer le pacte de réconciliation que lui offrait Grumbkow, et, comme gago de son amitié, il a remis à ce Grumbkow, un des auteurs de la catastrophe, les dernières lignes écrites par la vie lime. Bientôt nous entendrons dire que Son Altesse royale est « gaie comme un pinson ». Plus tard, Frédéric accusera Katte d'avoir été maladroit. Ce jeune homme est prêt pour les hasards et périls de la vie de prince; il est prêt pour la grande politique.
Dans une lettre, où il rend compte au prince d'Anhalt de la façon dont il a « réglé la mauvaise affaire de Cûstrin », Frédéric-Guillaume dit, en parlant de son fils: « S'il devient un honnête homme, ce sera un bonheur pour lui, mais j'en doute fort. »
1. Woer ein bonet home mrd, daran Ick sehr zweifle, Ut es vor ihn ein Gluck,.. Lettre du 16 nov. 1730, ZeiUchnft fîlr preussischeGeschichteund Landeskunde. , . IX, p. 594.