‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 85 sur 112 · LES SIX PREMIERS MOIS A LA CHAMBRE DES DOMAINES · texte numérisé non relu

LES SIX PREMIERS MOIS A LA CHAMBRE DES DOMAINES

Le 19 novembre 1730, le prince royal de Prusse sortait de sa prison. Le lendemain, il était introduit dans la Chambre de guerre et des domaines de Custrin. Sa fonction et son travail avaient été réglés parle roi dans un ordre adressé à Mtinchow, président, et à Hille, directeur de la Chambre^ II avait qualité d*auditeur, devait siéger à une petite table « tout en bas », et signer les pièces, non pas sur la même ligne que les conseillers, mais « tout en bas ». Le roi voulait le maintenir en modestie et humilité, comme il convenait à un pénitent non encore réconcilié. Mais cette petite table, c'était, au sortir de la terrible prison, un siège au paradis. Le prince goûtait la joie d'être sûr de vivre, et la douceur de sa demi-liberté. Il prenait part aux délibérations de la Chambre et s'y amusait. Un préposé à la navigation auprès de Ctistrin, se croyant victime d'une injustice, s'avisa de s'adresser à lui. Ce fut la première affaire du

nouvel auditeur. Il commença par dire que, comme il se conduisait très bien, il espérait que la Chambre lui donnerait un petit département. « Tous ceux de terre fenne » étant déjà distribués, il réclamait celui de la marine. Or l'Oder, dit-il, se jette dans la mer Baltique; le cas du préposé à la navigation était donc de son ressort. Sur quoi, M. le président von Mûnchow se mit à rire, et M. le directeur Hille fut ravi de voir que « Son Altesse Royale était gaie comme un pinson ' ».

Frédéric savait bien qu'après tout, il était et demeurait le prince héritier de Prusse. Il ne lui échappait pas que ses « supérieurs » le savaient aussi. Le président Mûnchow était un brave homme, qui lui avait prouvé, dans le cachot de Cûstrin, ses bons sentiments, en un moment où il risquait de les payer de sa tête. Le directeur Hille, qui se considérait comme le précepteur du prince en économie et en morale, prenait son rôle au sérieux, mais Frédéric aimait en lui un savoir étendu, la connaissance approfondie des lettres françaises, et il lui savait grand gré d'avoir de « la sensibilité » et de l'esprit. Il a a reçu de lui de vertes leçons, mais bien données, et le jeune homme pardonnait tout à l'esprit ; quand on le faisait rire à ses propres dépens, il était désarmé, parce qu'il avait ri. En somme, avec ce président et ce directeur, Texistence était toi érable à la Chambre des domaines. A la maison, Frédéric vivait avec son maréchal de cour, von Wolden, et deux jeunes nobles attachés à la Chambre,

1. Hillc à Gnimbkow, 19 déc. 1730, Koser, p. 242. La correspondance de Hille, de Woldeu et de Grumbkow est en français. Frédéric écrit toujours en français, sauf à son père.

von Nalzmer et von Rohwedell. Le maréchal avait les meilleures intentions du monde. D'ordre du roi, il adressait à celui-ci de fréquents rapports, mais il les écrivait de façon à toujours adoucir de plus en plus Thumeur du père à l'égard de son fils. Il espérait que le prince, (( mon subordonné », comme il dit, lui donnerait raison par sa bonne conduite et ne le ferait pas mentir K Quant aux deux jeunes gens, ils ne pouvaient être des surveillants redoutables. Plus encore que Mûnchow et Hille, ils songeaient à l'avenir. Frédéric les entretenait de ses espérances et de ses projets; avec eux, sans précautions, il faisait le prince héritier.

Cependant la gaieté du pinson ne se soutint pas. Le secret de la bonne humeur du prince, c'est qu'il espérait que le régime où il avait été mis ne durerait pas longtemps. Un mois ne s'était point écoulé, et Hille confessait à Grumbkow ses inquiétudes : il faudrait entretenir l'espérance du prince, « fût-ce par une toute petite chose ; autrement, je ne sais pas ce qui arrivera. » Mais le roi, de loin, faisait sentir qu'il n'avait point pardonné, qu'il se défiait toujours.

Il a lu, dans un rapport de Wolden, que son fils persiste dans la doctrine de la prédestination. Vite, il expédie un courrier à Cûstrin, avec une lettre, qui fait regretter au pauvre Wolden son imprudence. « Le scélérat ne veut pas démordre de sa fausse prédestination. S'il veut aller au diable, qu'il y aille ! Je n'ai rien a me reprocher !... Pourtant, il faut que tous les trois, vous

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