‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 86 sur 112 · Roser, p · texte numérisé non relu

Roser, p

ne VOUS lassiez pas de lui reprocher son erreur, en prenant VOS preuves dans la Sainte Écriture... Enfin, vous apprendrez à connaître le saint de mieux en mieux avec le temps. Vo'is verrez qu'il n'y a rien de bon en lui ; mais sa langue est bonne. Oh ! pour la langue, il n'y a rien à redire. » Puis vidant, comme de coutume, sa mauvaise humeur, il reproche à son fils toute sa façon d'être : « Le scélérat ne se fait point raser; quand le scélérat marche, il marche en cadence^ en faisant un coupé, ou bien, il fait un pas de passe-pied, ou un contre-temps. II marche «ur la pointe de ses pieds. Il ne se plante pas sur ses pieds. Il marche et se tient courbé... Il ne regarde jamais dans les yeux un homme d'honneur*. »Les lettres se succèdent^ de plus en plus furieuses. Le roi veut savoir qui a prêché à son fils la doctrine satanée. Il établit à Berlin un tribunal d'inquisition, où il fait comparaître tous ceux qu'il soupçonne. Le prince, sommé de livrer des noms, envoie des listes de livres où il a trouvé les raisons de sa foi. « Les livres n'ont ni pieds, ni ailes, réplique le roi. Quelqu'un les a apportés. Qui? Qui? » Comme le prince ne veut trahir personne, le roi, qui vient d'apprendre qu'il est tombé malade, lui souhaite la mort sans oser l'espérer : « Il est prédestiné; tout ira. S'il y avait en lui quelque chose de bon, il mourrait; mais il n'y a pas de danger qu'il meure. Mauvaise herbe pousse toujours. »

Au reçu de ces lettres, le personnel de Cùstrin était jeté dans la consternation. « J'y perds mon latin, écrit

1. Le roi à Woldea, 29 nov-, Roser, pp. 16-77. Les mots en italiques «ont ea français dans la lettre du roL

Hille. » « Puisque la soumission jusque dans le plus petit détail ne sert à rien, autant vaut, dit le prince, me cabrer et périr avec honneur. » Pourtant il se ravisa. Hille le convainquit que le raisonnement sur lequel la prédestination était établie reposait sur un jeu de mots. Après tout, conclut Frédéric, « cela ne vaut pas le martyre. » Il écrivit donc à son père qu'il renonçait à sa doctrine, persuadé qu'il avait été trompé par des arguments philosophiques et politiques, heureux d'ailleurs de l'abjurer, puisqu'elle lui déplaisait *.

Pour éviter le retour de pareilles tempêtes, Woldcn, Mûnchow et Hille recourent à la protection de Grumbkow, dont le crédit était plus ferme que jamais. L'habile homme voulait, en même temps qu'il servait le roi, ménager le prince. Il envoyait des instructions et des avis. Cûstrin lui demande jusqu'au modèle de la lettre que le prince doit écrire à son père pour la nouvelle année. « Je recommande toute notre boutique à la protection de Votre Excellence, lui disait Wolden. » Grumbkow accepta cette charge épineuse, et la boutique reprit sa vie tranquille .

Trop tranquille, héias ! Le prince n'a pas de quoi s'occuper. Les séances ne durent que quelques heures dans la matinée; l'après-diner, il doit, pendant deux heures copier des pièces, mais quand même il ferait cette besogne régulièrement, la journée serait longue encore. Wolden demande pour lui la permission d'étudier au moins quelques ouvrages de finances et d'administra-

!• Pour cette correspoadance, voir Roser, pp. 17-73.

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tion : « Pourquoi ne pas lui rendre tout de suite flûte et violon, répond le roi? Non, point de livres, si ce n'est la Bible, le Psautier et le Vrai christianisme d'Arnd. Les livres, ça n'apprend rien. Ce qu'il faut, c'est pratiquer. C'est la lecture d'un tas de livres inutiles qui a mis le prince à mal. Qu'il étudie dans les registres de la Chambre les vieux papiers du temps de l'électeur Frédéric-Guillaume, et les actes du margrave Jean de Cûstrin. »

Il est probable que Frédéric n'a point regardé ces vieux papiers. Que faisait-il donc? Il causait avec les « trois messieurs ». Le roi avait permis ce divertissement; il l'avait même réglé. La conversation devait rouler seulement sur la parole de Dieu, la constitution du pays, les manufactures, la police, la comptabilité, l'affermage, la procédure. Si le prince s'avisait de parler de paix, de guerre ou d'autres choses politiques, les messieurs lui devaient fermer la bouche. Ceux-ci n'obéissaient pas assurément. Le prince parlait souvent poli^ tique avec Natzmer, qui était fort heureux de lui donner la réplique, car il se croyait né pour les très grandes affaires; mais les sujets s'épuisaient vite, et les quatre interlocuteurs, ne trouvant plus rien à se dire, se taisaient.

Il était défendu de renouveler les visages autour du prince. Celui-ci ne dînera jamais dehors, jamais. Il dînera toujours avec les « trois messieurs », sans inviter personne. Pas de musique, pas de danse : « Il n'est pas à Cûstrin pour s'amuser, ttm sich zu divsrtiren. » Ils vivent donc à quatre dans une toute petite maison de bourgeois,

avec une économie bourgeoise. Le roi a défendu les huîtres, le poisson de mer, les chapons de Hambourg et autres délicatesses. Le budget de prévision du premier mois est de 147 thaleis, 8 groschens, sur lesquels a faudra payer trois laquais (22 thalers), le cuisinier (7 thalers, 8 groschens), le loyer (6 thalers, 8 groschens), la nourriture (60 thalers), la lumière et le bois (20 thalers), les chaussures (20 thalers). Le reste était pour faire face aux dépenses imprévues. Le prince devait tenir ses comptes lui-même; il n'y manquait point, car le roi les examinait de près. Dans les comptes du second mois, Frédéric s'excuse d'avoir payé le beurre trop cher : » Il y a une épizootie, d'où est venue la rareté du beurre, daher entslandene Raritet der Buter. » Il se gardait de se plaindre de la parcimonie paternelle. La moindre réclamation, le plus simple et plus naturel souci de sa personne devenaient des crimes. Il aurait voulu, l'été venu, avoir des vêtements d'été. Le roi refusa : « Ce n'est pas une mode prussienne, ni brandebourgeoise ; c'est une mode française. » Voilà où en est réduit ce prince, ce porté à la magnificence. »

Il s'ennuie, les messieurs s'ennuient. Cûstrin bâille dans ses lettres confidentielles. Hille signale la constante décroissance de la bonne humeur du prince. 11 dit : « Son Altesse commence à s'ennuyer. « Nous autres du couvent, nous crèverons tous, si ce train de vie continue », ajoute Wolden, à qui son médecin vient de prescrire de Vhelleborum nigriim *.

1. Voir, pour cette correspondance, Koaer, pp. 79-82, et, dans Fôraler, in, pp. 40 et suiv., dix rapports de Ilille et de Wolden à Grumbkow.

On dirait une petite troupe de naufragés, jetée par la. tempête dans une lie déserte et sans ressources ; elle vit sur elle-même, ne se suffisant plus, rœil à Thorizon muet. Frédéric et les trois messieurs sont enfermés dans une petite ville, aux rues étroites, peuplée de bourgeois pauvres, de fonctionnaires provinciaux pédants, de militaires mécaniques. Ils peuvent voir, du haut des remparts, couler roder et la Wartha, et la plaine s'étendre, mais les poternes ne les laissent pas passer. Le roi a défendu de sortir. Il n'a fait qu'élargir la prison de son fils ; il le tient enfermé, avec sa jeunesse, son impatience, ses rêves, entre ces murs au pied desquels le sang de Katte a coulé.

Cependant, ces journées de Cùstrin, si longues et si vides, comptent dans la vie de Frédéric. Bon gré, mal gré, il apprenait les affaires dans les séances quotidiennes de la Chambre. Il y voyait arriver, faits par faits, toute l'économie du royaume de Prusse : fermages, contributions, accise, moulins, brasseries, manufactures, douanes, ces éléments de la puissance financière qui produisait la puissance militaire. Hille lui enseignait la finance et le commerce. Il avait le talent de se rendre intéressant, en grandissant les sujets qu'il traitait. Un jour, à la fin d'une leçon sur le commerce, il trace à grands traits l'histoire commerciale du Brandebourg. Il dit comment la ville de Francfort-sur-l'Oder avait été le centre de la région, au moyen âge, alors qu'elle recevait par Venise et Augsbourg les marchandises du Levant, et les entreposait, pour les distribuer, dans la Marche, en Pologne, en Prusse, en Poméranie, en Mec-

klembourg. Après la découverte de la route du cap de Bonne-Espérance, les produits du Levant arrivent par la mer du Nord et la Baltique. Francfort perd alors « son pays de derrière », le versant de la Baltique, mais gagne la Silési^ et la Bohême, qui ne recevaient plus rien de l'Italie. Malheureusement, le commerce de Francfort a été longtemps entravé par les Suédois, maîtres de la Poméranie, c'est-à-dire des bouches de l'Oder. A présent, la Poméranie appartient au roi de Prusse, mais le haut Oder coule sous les lois de l'Autriche, qui possède la Silésie, et le roi Frédéric-Guillaume, en abaissant les douanes à la frontière silésienne pour faire plaisir à l'empereur, permet aux marchands de ce pays de faire concurrence à ses propres sujets. « Il n'y a point à espérer un bon commerce pour le Brandebourg, concluait Hille, tant que les Silésiens ne seront pas débusqués de leur commerce immédiat. Comment cela se fera-t-il? C'est ce que nous laissons à décider à de plus hauts et plus habiles que nous *. »

En prononçant cette conclusion, Bille pensait en luimême: A bon entendeur, salut! Et le futur conquérant de la Silésie était un bon entendeur. Il n'est pas possible que Frédéric, en écoutant cette leçon, n'ait pas compris la grande loi, qui s'y trouve impliquée, du développement de la monarchie prusienne. Le Brandebourg, cœur de cette monarchie, était un pauvre pays de plaine, entre la montagne et la mer, séparé de l'une et de l'autre, coupé par des fleuves parallèles, qui étaient des

1. Mémoire de Hille, déc. 1730, Koser, pp. 93-4, et, a l'appendice, p. 247.

chemins d'invasion, dont il ne tenait ni le point de départ, ni Taboutissement. Ouvert à l'Ouest et à l'Est comme au Nord et au Sud, balayé par tous les vents, sorte de Pologne germanique, il aurait péri, comme la Pologne, s'il n'avait point compensé par la force de ses lois la faiblesse et les défauts de sa constitution, s'il ne s'était point solidement « planté sur ses pieds » dans la salle de Brandebourg, s'il n'avait enfin, remontant et descendant ses fleuves, conquis la montagne et la mer. Frédéric, disait Hille, « savait jusqu'au bout des doigts la poétique d'Aristote, mais il ignorait si ses ancêtres avaient gagné Magdebourg aux cartes ou d'une autre façon. » Son nouveau maître lui apprenait à quoi servent les conquêtes et qu'elles étaient, pour la Prusse, l'unique moyen de vivre.

J'imagine, d'ailleurs, qu'à cette date, dans les premiers mois du séjour à Ciistrin, le prince ne s'intéressa point pour de bon h l'économique. Il fut un auditeur docile, parce qu'il avait envie de se lever du « petit siège », de sortir de cette ville, de fermer son livre de comptes de cuisine et de s'en aller. Pour cela, il fallait flatter la manie paternelle. Il se donnait donc des airs d'économiste. Wolden affirme qu'au bout de quatre mois, le prince savait « tout ce qu'on peut apprendre de l'économie parla théorie ». Il défiait M. le président Munchow de faire « un meilleur Anschlag que notre illustre auscultator * » ; mais le maréchal de cour était aussi pressé que son élève de « sortir de la galère ». Hille déclare que le

i. WoMen à Grumbkow, 28 avril 1131, Fôrster, III, 41-2.

prince a composé, tout seul, un mémoire envoyé au roi « sur le relèvement de l'industrie linière », mais Hille fait valoir son élève, et il a certainement aidé Frédéric à faire son devoir, comme disent les écoliers, s'il ne Fa pas fait tout entier. Le roi ne s'y trompe pas : « Vous m'étonnez beaucoup, écrit-il; vous vous imaginez que je vais croire que le prince est l'auteur d'un pareil projet ! Je sais très bien ce qu'il en est. D'ailleurs, cela ne me plaît pas du tout qu'il commence par faire des projets. Je vous ai dit que vous deviez l'introduire dans le solide. Je ne veux pas entendre parler de choses en l'air. Pour fabriquer du vent, on n'a besoin de maître '. »

« Ce qu'il en est », c'est que le prince apprend et comprend vite, mais veut faire croire que son apprentissage est fini. Les gens de Giistrin cherchent tous les prétextes pour se donner de l'air. Lorsque la princesse Wilhelmine est enfin fiancée, Wolden demande que le prince soit invité comme témoin au mariage de sa sœur : «Refusé, écrit le roi en marge; un homme aux arrêts devrait être enfermé. » Il sait bien d'ailleurs, dit-il à Grumbkow, que le prince est content comme un roi d'être là-bas, sans son père. Il veut qu'il mène une vie tranquille et retirée : « Si j'avais fait ce qu'il a fait, je serais honteux jusqu'à la mort, et je ne me laisserais voir par personne. Il doit obéir à ma volonté, chasser hors de sa tête la manière française et anglaise, ne penser qu en Prussien, être fidèle à son seigneur et père, et avoir un cœur allemand , chasser de son cœur cette damnable

1. Le mémoire du prince est de janvier 1731; la lettre du roi, du 2 février, Koser, p. 79.

fausseté àepetii ma//re à la française, appeler avec ardeur la grâce de Dieu, avoir Dieu devant les yeux toujours, et alors Dieu arrangera les choses pour son bien, dans ce monde et dans l'autre. » De rechef, Wolden se lamente de ne pas voir « la fin de sortir de la galère ». Il espère que le roi voudra que son fils assiste à la grande revue du printemps; mais la date est arrivée, et Frédéric n'est pas appelé. Il redouble ses instance auprès de Grumbkow. Celui-ci pense que le prochain voyage du roi en Prusse sera une bonne occasion de demander une entrevue. Sur cet avis, Wolden implore pour le prince la faveur d'aller « embrasser Thabit du roi ». Le roi répond : « Doit rester à Cûstrin. Je saurai bien le moment où ce méchant cœur sera corrigé pour de bon, vraiment, sans hypocrisie. » Enfin un jour, Wolden reçoit du roi l'ordre d'annoncer à « son subordonné » une prochaine visite paternelle : « Tout de suite, ajoutait-il, dès que je l'aurai regardé dans le blanc des yeux, je jugerai s'il s'est amélioré ou non *. »

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