LA VISITE ROYALE
Frédéric-Guillaume avait choisi pour le jour du revoir, son propre jour de naissance, le 15 août*. Arrivé à Cûstrin, il se rendit tout droit à la maison du gouverneur,
1. Pour cette correspondance, Koser, pp. 83-4. La dernière lettre du roi est du 5 août.
2. Toute cette scène est racontée dans un protocole écrit, le lendemain, par Grumbkow pour Seckendorff, Fôrster, III, p. 50. Grumbkow assistait à Tentrevue.
OÙ il fit amener son fils. Le prince se jeta aux pieds du roi, qui lui commanda de se relever, et lui adressa un discours.
Ce fut un étrange discours. D'abord des reproches sur « le projet impie » ; un ton solennel : « J'ai tout essayé au monde, bonté, dureté, pour faire de vous un homme d'honneur; » un ton familier : « Quand un jeune homme fait des sottises, qu'il courtise les dames et ainsi de suite, on peut lui pardonner ces fautes de jeunesse. » Puis la colère : « Mais faire avec préméditation des choses impies, oela est impardonnable! » Et la menace : « Écoute, mon gars, quand même tu aurais soixante ans, soixante-dix ans, tu n'as pas d'ordres à me donner. Je me suis jusqu'à présent soutenu contre tout le monde, et je saurai bien te mettre à la raison ! » Un intermède de comédie : le père avare reproche au fils prodigue d'avoir fait des dettes, quand il savait bien qu'il ne pourrait pas les payer, et de n'avoir pas vérifié les comptes de ses usuriers. Mais le roi reparait : « Vous n'avez pas eu confiance en moi, en moi qui fais tout pour l'agrandissement de la maison, de l'armée et des finances, et qui travaille pour vous ; car ce sera pour vous, tout cela, si vous vous en montrez digne ! »
Quelle figure faisait cependant Frédéric ? Regardait-il son père dans les yeux, comme celui-ci voulait être regardé? Mais, tout à coup, le père lui reproche tous les efforts qu'il a faits pour gagner son amitié, efforts vains ! A ce mot, Frédéric tombe à genoux, pleurant. Le roi, obsédé par la pensée du « projet impie », presse le coupable : « Voyons, c'est en Angleterre que vous vouliez
aller? » Sur la réponse affirmative, il dit ces mots terribles : « Eh bien ! écoutez les suites. Votre mère serait tombée dans le plus grand des malheurs; car je l'aurais soupçonnée d'être votre complice. Votre sœur, je l'aurais mise, pour sa vie durant, dans un lieu où elle n'aurait vu ni le soleil, ni la lune. Je serais entré en Hanovre avec mon armée, et j'aurais fait brûler et flamber le pays, eussé-je dû sacrifier ma vie, mon pays et mes gens. Voyez ce qu'auraient été les fruits de votre conduite impie. Aujourd'hui, je voudrais vous employer dans des commissions militaires et civiles. Mais comment oserais-je après une telle action, vous présenter à mes officiers et serviteurs? Vous n'avez qu'un moyen de vous relever, c'est de chercher à réparer votre faute, au prix de votre sang. »
Pour la troisième fois, Frédéric s'agenouilla. Alors, le père, toujours à l'idée fixe : Est-ce toi qui as corrompu Katte, ou bien Katte qui t'a corrompu? — « Je lai corrompu. » — r< Ah ! enfin ! cela me fait plaisir que vous disiez une fois la vérité ! » Ici, un moment de. détente, et cette ironie: « Comment vous plaisez-vous à Cûstrin? Avez- vous toujours autant d'aversion pourWusterhausen, et pour votre suaire, comme vous disiez? Je comprends bien que ma compagnie ne vous plaise pas. C'est vrai: je n'ai pas les manières françaises, moi; je ne sais pas faire de bons mois^ ni des façons de petit-maître. . . Je suis un prince allemand, moi I Tel je suis, tel je veux vivre et mourir. » Et il reprend encore tous les vieux griefs. Toutes les fois qu'il distinguait quelqu'un, Fritz le méprisait. Un officier était-il mis aux arrêts? Fritz
le plaignait. Beau personnage en vérité, ce Fritz ! Grand personnage! C'était bien la peine de faire tant d'embarras ! Aujourd'hui, « personne en Prusse, ni à Berlin, ne s'occupe plus de lui. On ne sait pas s'il est encore au monde, ou s'il n'y est plus. Si tel et tel, arrivant de Ciistrin, n'avaient pas raconté qu'ils l'avaient vu jouer au ballon et coiffé à la française, on ne saurait pas s'il est vivant ou mort. »
Pour finir, Dieu. Le roi prêchant contre la prédestination, remontre à son fils « les horribles suites de cette doctrine, qui fait de Dieu lauteur du péché, et qui nie que Christ soit mort pour tous les hommes ». Mais le prince se hâte de déclarer son adhésion « à la doctrine chrétienne et orthodoxe de Sa Majesté ». Paternellement, doucement, son père l'adjure alors de se méfier des impies. S'il en rencontre qui l'excitent contre ses devoirs, contre Dieu, le roi et la patrie, qu'il se mette à genoux, pour prier Dieu fermement de le délivrer, par l'intervention de son Saint-Esprit, de ces pensées mauvaises et de le conduire dans des voies meilleures. « Et si vous y allez de tout votre cœur, Jésus, qui veut que tous les hommes soient sauvés, vous exaucera. » Enfin, le roi prononça le pardon : « Je pardonne tout le passé, dans l'espoir d'une meilleure conduite. » Frédéric, à ces mots, baisa avec des larmes les pieds de son père.
Le roi passa dans une autre chambre : Frédéric le suivit. Là, on parla du jour de fête de Sa Majesté. Le prince n'osa point faire son compliment, mais il s'agenouilla encore une fois. Le roi le prit dans ses bras. La visite terrible était terminée ; le roi sortit et monta en voiture,
LA SECONDE ÉDUCATION DU PRINCE ROYAL 33a
Devant la foule assemblée, Fritz baisa une fois encore les pieds de son père ; devant la foule, le père embrassa son fils.