d., ibid
Le roi de Prusse était sévère, jusque dans ses grâces ; les exilés de Cûstrin avaient espéré mieux, mais ils se résignèrent. Ils avaient fait une étape vers la liberté. C'était beaucoup aussi que le roi eût prononcé le mot pardon, qui ne tombait pas aisément de ses lèvres. « Je n'ai pas cru jusqu'ici, dit le prince à Hille, que mon père eût le moindre sentiment d'amour pour moi. J'en suis convaincu à l'heure qu'il est... Enfin il faut que le diable même se mAle, ou cette réconciliation sera éternelle... ' » Pour que le diable ne s'en mêlât point, Grumbkow continua ses bons offices. Il écrivit, lui aussi, sa petite instruction pour les gens de Cûstrin.
L'habile homme connaissait à merveille « le terrain glissant et scabreux », où il manœuvrait depuis longtemps, sans glisser. Il recommande d'abord la religion, « cette source dont tout le bonheur de la vie et la tranquillité intérieure dépend. » Envers le roi, il conseille une conduite «. unie, naturelle et respectueuse ». Le prince donnera toujours au roi le titre de Majesté. Dans ses conversations avec son père, il répondra précisément aux questions, ne variera pas, donnera son avis quand il sera demandé; il aura soin, s'il prévoit que cet avis no sera pas conforme aux idées paternelles, de se servir toujours de cette expression : « Si Votre Majesté me l'ordonne, et que je dois dire mon sentiment, il est tel ou tel, mais je puis néanmoins fort bien me tromper, et mon peu d'expérience me peut faire errer facilement. » Surtout, point d'esprit railleur, ni d'expressions badines^
1. Hille à Grumbkow, 20 et 21 août 1731, Fôrster, lll, pp. 58-9,
quand même cela ne toucherait que le moindre des domestiques. Mais, non plus, point d'air austère, réservé, sombre. Le roi déteste la raillerie, mais aime un air riant. Dans tout ce que le prince fera en présence du roi, il faudra toujours qu'il affecte d'y prendre plaisir, quand même il n'en éprouverait aucun. « Il est très important que le prince paraisse se plaire mieux en la compagnie des généraux et officiers du roi qu'en celle des autres : une petite mine gracieuse et un sourire obli- ^ant adressé aux civils feront compensation. Eviter cenx qui ont le malheur de déplaire au roi ; ne pas leur témoigner trop de compassion, ne pas imiter la conduite de celui dont il est parlé au livre second de Samuel, chapitre xv, versets 2, 3, 4, S, 6. Se garder de laisser voir une préférence pour la reine, car « les soupçons qu'on a eu sur cette préférence ont causé bien du chagrin à l'illustre mère et au bien-aimé fils. L'incomparable princesse royale a droit, par mille endroits remarquables, à la tendresse, confiance et amitié de son frère, mais dans le commencement, il y faudra mettre de certaines bornes. » Il faut enfin être bien prudent avec les ministres étrangers, préférer ceux dont les intérêts sont communs avec ceux du roi, et que Sa Majesté distingue. Pour les affaires, soit militaires, soit politiques, soit domestiques, ne s'en mêler d'aucune manière, ni directement, ni indirectement, ne pas même témoigner la moindre curiosité. Si Son Altesse Royale veut savoir quelque chose qui lui tient à cœur, elle ne devra s'adresser qu'à des gens sur lesquels on peut compter, et qui ont la confiance du roi, et de la droiture et de l'honneur.
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Au reste Grumbkow se fiait, pour suppléer à tout ce qui pourrait manquer dans ses conseils, à Tesprit et au discernement de Son Altesse. Il donnait un dernier avis. Quand le prince viendra à Berlin, qu'il prie le roi d'assembler dans un appartement les ministres et les généraux. Qu'il leur déclare par un petit discours son repentir d'avoir déplu à son père, et son désir de racheter sa faute avec son sang, quand il trouvera des occasions où la gloire et les armes du roi soient intéressées ; le serment fait à Clistrin pouvant être considéré comme forcé, il le renouvellera, le confirmera. Il pourrait terminer en levant les deux doigts, et en disant : « Moi, Frédéric de Prusse, je jure à Dieu le tout-puissant que je resterai fidèle à mon roi, seigneur et père, jusqu'à ma mort. Si je dis vrai, que Dieu me soit en aide, par Jésus-Christ* Amen. »
En terminant, Grumbkow louait le désintéressement de ses amis. Il ne demandait d'autre faveur au prince que de le croire le fidèle serviteur du roi et le sien, et de ne pas ajouter foi aux sinistres idées qu'on voudrait lui donner sur son compte. Au reste, disait l'honnête homme, je ne mets ma confiance qu'en Dieu. In te^ Domine^ speravij non confundar in mternum *.
Frédéric était, en effet, doué « d'assez d'esprit et do discernement » pour avoir pris un malin plaisir à lire ce manuel du courtisan de son père, qui aspirait à devenir le sien. Il haïssait Grumbkow. II comptait bien, quand il deviendrait le maître, confondre dans le temps cet homoie
1. iDstnictioD de Grumbkow pour le prince royal de Prusse, Fdrster, m, pp. 54 et suiv. Ce document est en français.
qui se flattait de n'êlre point confondu dans Téternité. Mais il avait résolu de faire bonne mine au « cher général », comme à tous ceux dont il redoutait les mauvais offices.
Il était admirablement docile, et paraissait se contenter des plaisirs permis, mais il y ajoutait. Il est impossible que ses « supérieurs » lui aient refusé des livres « laïques » *. Frédéric ne pouvait pas ne pas lire, lui qui, tout enfant, se relevait pour dévorer des romans, à la lumière d'une lampe cachée dans une cheminée. Nous ne savons pas bien son histoire intellectuelle pendant les jours de Cûstrin; ses compagnons de vie se sont bien gardés de récrire dans leurs rapports. Quelques confidences dans les lettres de Hille à Grumbkow, et de Grumbkow à Seckendorff, nous apprennent pourtant qu'il continuait à mordre aux fi-uits défendus. Il était toujours « Frédéric le Philosophe ». Son entêtement dans la doctrine de la prédestination, et sa rechute si périlleuse, c'est encore de la philosophie : ce dogme l'intéressait, parce qu'il enveloppait la grande question philosophique, qui l'occupera toute sa vie, celle de la liberté humaine. Il la discute avec Hille, comme il Ta discutée avec MûUer, dans la prison, comme il la discutera bientôt avec Voltaire. C'est un des nobles plaisirs de ce jeune homme de raisonner, disserter, argumenter sur ces hautes matières. Déjà, il se croyait un « moraliste ». La science sollicite aussi son intelligence ; il a la curiosité des grands pro-
1. Le roi, par un ordre de nov. 1730, avait permis les journaux de Berlin et de Hambourg, et, d'une façon générale, les Inielligenzblatler. Koser, à Tappendlce, p. 244.
blêmes et des réponses qu'y cherchait alors la physique. <( Je suis devenu, disait-il, physique et méchanique *. » Il disait aussi : « Je suis musicien, » mais surtout, il se croyait un « grand poète ». « Il sait par cœur la Poétique d'Aristote, » c'est-à-dire l'admirable traité des façons trouvées par l'esprit d'exprimer en langage d'élite les passions humaines. Odes, satires, épigrammes, idylles, épopées, tragédies, il connaît les règles de tous les genres, par la traduction d'Aristote, et certainement aussi par Boileau, pour lequel il confessera plus tard son admiration. Mais il ne se contente pas d'admirer les maîtres : il s'essaie à les imiter et s'applique si fort à la besogne, qu'il « se ronge les ongles à se blesser ». Hille ne peut lui refuser d'entendre la lecture de ses poésies. Il raille le débutant, en lui rappelant la scène du sonnet dans le Misanthrope. « Ah ! les beaux vers, que ceux de Molière », s'écrie le prince! Mais il ne se décourage, et il continue à faire des vers comme ceux-ci, par exemple, qu'il adresse à Grumbkow".
CONSEIL A MOY-MÊMn Sur Voir : Badiner.
Parmi les tristes circonstances Souffrez avec patience, Jamais n'allez outre cela.
Raisonnez, mais restez- en là.
1. Seckendorff au prince Eugène, 19 juin l"î31, FOrster, III, p. 73.