‹ La jeunesse du Grand FrédéricChapitre 90 sur 112 · KoFer, AnnexeSj pp. 265, 2C · texte numérisé non relu

KoFer, AnnexeSj pp. 265, 2C

Ne donnez point dans la tristesse, Fuyez surtout la paresse; En bon traiu alors vous voilà.

Raisonnez, mais restez-en lÀ.

Faites bien des chansonnettes Car ce seront pour vous des fêtes.

Badinez avec tout cela.

Raisonnez, mais restez- en là.

La chambre et les commissaires Qui font le métier des corsaires.

Vous pourrez avec tous ceux-là Raisonnez, mais restez-en là.

Ne faites à personne de querelle, Restez à vos amis fldelle, Et pour le reste, Ion, lan, la.

Raisonnez, mais restez-en là.

Donnez tout le respect au Maître, Gardez- vous toujours des traîtres El faites tout pour ce but-là.

Raisonnez, mais restez-en là.

Ennuyez-vous bien pour complairo Et faites toutes vos affaires Et soyez content, Ion, lan, la.

Raisonnez, mais restez-en là.

Reconnaissez bien les services D'un ministre les bons offices.

Aimez-le toujours pour cela.

Raisonnez, mais restez-en là.

Hille à qui le prince a demandé son avis sur ce morceau, répond que ces vers-là sont « bons pour un prince, mais qu'ils ne vaudraient pas grand'chose pour un par-

ticulîer. » C'est vrai, mais le jeune homme qui, parmi tant d'ennuis, se divertit par une chanson sur Tair : Badiner^ sera Thomme qui dans les revers, les soirs de catastrophes, se laissera ravir aux consolations de la philosophie et de la poésie.

Frédéric eut à Cûstrin Toccasion de s'essayer aux vers d'amour. Quelques jours après la visite de son père, il dînait, pour la première fois, à Tamsel, tout près de la ville, chez le colonel de Wreech. L'endroit est fort joli ; quelques collines, d'une esquisse légère, l'abritent d un côté; puis, s'ouvre la plaine sans fin, arrosée par la Wartha, lent cours d'eau, qui va se confondre un peu plus loin dans l'Oder, lent comme lui : vrai paysage hollandais, en eau et en ciel. La maison était belle aussi. Elle avait été bâtie par le feld-maréchal von Schoning, un héros brandebourgeois du temps du grand électeur, qui s'était illustré en combattant les Infidèles sous les murs d'Ofen. Il avait laissé une légende. Les paysans de Tamsel racontaient qu'il était parti pour aller combattre les Turcs, à la tête d'un bois de pins; arrivé devant Ofen, il avait changé ses arbres en soldats géants, qui avaient emporté la place d'assaut. Schoning était, pour le temps et pour le pays, un grand seigneur. C'est un vrai château qu'il avait fait bâtir, avec de hautes fenêtres ouvertes sur le parc, où des arbres montent la pente d'un monticule. Il avait fait lambrisser et orner de reliefs les appartements par des ouvriers grecs, qu'il avait ramenés de sa campagne d'Orient. L'escalier et la sallo des aïeux toute en boiserie, qui subsistent encore, donnaient grand air à la résidence.

C'était de quoi plaire à Frédéric, au sortir de la petite maison bourgeoise de Cilstrin, car il aimait Télégance et les jolis milieux. Mais la perle du logis, c'était la petite-tille du légendaire feld-maréchal, M"* la colonelle de Wreech*.

Elle était beaucoup plus jeune que son mari. Blonde, avec « un teint de lis et de roses », elle avait de l'esprit? de la grâce, et une pointe de coquetterie. La joie, l'orgueil de recevoir un prince royal, et qui venait, si jeune encore, de courir une si terrible aventure, la rendirent plus aimable encore. Bref, ses vingt-trois ans s'accordèrent vite avec les dix-huit ans de Frédéric. Après quelques jours, le prince avait obtenu la permission de ne plus dire : madame; il disait : ma cousine. Il écrivit, en prose, d'abord, mais il a rencontré aux bords de l'Oder la muse Uranie, qui lui a reproché de ne pas louer en vers celle qu'il aime. Il faut, lui a-t-elle dit, que vous soyez bien insensé et bien allemand. Il se met donc h rimer, hélas!

Permetlez-moi, Madame, en vous offrant ces lignes, Que je vous fasse part de cette vérité, Depuis que je vous vois, j'ai été agité, Vous êtes un objet qui en é(es bien digne !

Ces vers sont les pires que la muse odérane ait dictés au prince, mais les autres ne valent guère mieux. Le jeune poète n'est pas maître de sa forme; il n'est pas sur de sa langue. Sa mythologie, son Apollon, ses muses,

Page 1