LE MARIAGE DE WILHELMINE
Le roi de Prusse allait donc enfin marier sa fille aînée.
Après les scènes terribles du mois d'avril 1730, Wilhelmine était demeurée prisonnière dans son appartement du château, à Berlin.
Le roi était décidé à régler le sort de sa fille, afin qu'elle ne fût plus pour lui une cause d'embarras, de trouble et de fureur, mais il ne savait encore à quel parti s'arrêter. Depuis longtemps, il avait pensé à la marier,
s'il fallait renoncer au mariage d'Angleterre, soit au margrave de Schwedt, soit au duc de Weissenfels. Lo duc était prince d'empire; nous savons que le margrave était de la maison de Brandebourg, d'une branche issue du second mariage du grand électeur. Entre temps, Frédéric-Guillaume parlait d'envoyer sa fille « à la campagne » et de la faire coadjutrice de Herford. Puis on sut qu'il avait jeté son dévolu sur le prince héritier de Baireuth, de la branche franconienne des Hohenzollern. Enfin, on disait encore qu'il n'avait pas renoncé au mariage d'Angleterre pour Wilhelmine. Il est certain que la reine continuait à négocier à Londres, et qu'elle s'acharnait à ses espérances. Il est probable que le roi lui-même, dans le fond tumultueux de sa pensée, agitait ce projet comme les autres, et qu'il eût été satisfait, si le roi Georges, par une démarche décisive et définitive, lui avait demandé la main de Wilhelmine pour le prince de Galles; mais il avait mis les choses en un point où l'Angleterre, qui n'avait d'ailleurs, montré aucune générosité dans toute cette négociation matrimoniale, ne pouvait lui donner le plaisir d'une amende honorable. Elle voulait bien s'arranger du double mariage de Wilhelmine avec le prince de Galles et de Frédéric avec la princesse Amélie, parce qu'il eût impliqué une concession de la part du roi de Prusse. Pour le mariage simple, elle refusait de faire les avances ardemment sollicitées et mendiées par la reine. Wilhelmine a raconté *, avec un grand luxe de détails,
1. Cette partie des Mémoires de la Margrave fannée 1731) est très contestée par Droysen {loc, cit.)t et par J. PiersoD, Kônig FriedtHch Wilhem I in den Denfcwûrdigkeilen der Markgrûfin Wilhelmine von
rbistoiro des journées, des semaines et des mois, pendant lesquels elle a souffert de Tallente de son malheur, c'està-dire d'un mariage qu'elle tenait pour une mésalliance. Un jour, le roi la fait prévenir par le concierge Eversmann qu'elle ait à se résigner, et que, décidément, elle va devenir duchesse de Weissenfels. Le concierge avait commencé par lui déclarer qu'il Tavait toujours aimée, l'ayant portée mille fois dans ses bras, quand elle était petite, et « la favorite de chacun ». Il lui raconta ensuite ce qui se passait à Potsdam, où le roi faisait souffrir mille martyres à la reine, qui devenait maigre comme un bâton. Wilhelmine lui répondit avec hauteur, mais le lendemain, comme elle s'éveillait, elle trouva Eversmann devant son liL II lui conta une nouvelle scène qui s'était passée la veille à Potsdam, et l'ordre qu'il avait reçu de faire des emplettes pour les noces, et les menaces horribles que le roi avait proférées contre tous ceux qui s'opposeraient au mariage, en particulier contre M"* de Sonsfeld, qu'il ferait fouetter publiquement par tous les carrefours de la ville ^ Se tournant vers la gouvernante, Eversmann la plaignait d'être condamnée à une pareille infamie, tout en lui disant le plaisir qu'il aurait à voir
Baireuth, II s*y trouve assurément des ezagératioDi et quelques inventioDs, mais aussi beaucoup de vérité. J*eD ai gardé les faits qui me paraissent tout à fait vraisemblables, et j*ai marqué les endroits, importants et nombreux, où le témoignage de Wilhelmine est confirmé par d'autres. — Pour la négociation des mariages, voir les dépêches de Sauveterre, A.-E. Prusse, 1730, 2, 12 et 30 déc; 1731, 13 et 16 janvier, 17 mars, 15 et 19 mai, 2, 4, 17 et 23 juin, 31 juillet, 13 oct., 10 et 20 nov.
1. Guy Dickens raconte, dans une dépêche du 19 mai 1731, « que ie roi menaçait la Sonsfeld de renfermer dans une prison de filles publiques, si elle ne faisait i>as céder Wilhelmine* Raumer« p. 5S9.
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l'appétissant spectacle de la blancheur de son dos, relevée par le sang qui en découlerait.
Pendant que « ce vil domestique » s'acquittait des ambassades du roi, la femme d'un valet de chambre apportait à Wilhelmine les messages de la reine. Celle-ci conjurait sa fille de ne consentir à rien : « Une prison, disait-elle, valait mieux qu'un mauvais mariage. » M"* de Sonsfeld, que la menace du roi n^avait pas émue, conseillait à la princesse, avec de grandes instances, d'obéir à la reine. Wilhelminei ne sachant comment se « défaire de ces tourments », s'enferma dans sa chambre, et se mit à son clavecin. Un domestique entra tout effaré, annonçant que quatre messieurs étaient là, qui avaient à lui parler de la part du roi. « Qui sont-ils? » demanda-t-elle. Mais, dans sa frayeur, le domestique n'avait pas reconnu les visages. M^''' de Sonsfeld alla au-devant des messieurs : c'était, une ambassade d'État, conduite par Grumbkow. Introduits auprès de la princesse, ils prièrent la gouvernante de se retirer, et fermèrent la porte soigneusement. Wilhelmine était « dans une altération effroyable, en se voyant au dénouement de son sort ».
Grumbkow exposa que les négociations relatives au mariage étaient rompues. Il rappela les malheurs que l'obstination de la cour d'Angleterre et les intrigues de la reine avaient attirés sur la maison. Il en annonça d'autres, qui allaient tomber sur la reine, sur la princesse et sur le prince royal, qui traînait une vie misérable à Cùstrin. La paix de la famille dépendait de la résolution de la princesse. Il est vrai qu'elle avait été élevée dans des idées de grandeur et s'était flattée de porter une couronne, mais
les grandes princesses sont nées pour èlre sacrifiées an bien de TÉtat. D'ailleurs, dans le fond, les grandeurs ne font pas le bonheur solide. Le mieux est donc de se soumettre aux déx^rets de la Providence. Que !a princesse obéisse : le roi l'avantagera au double de ses autres enfants, et lui accordera, immédiatement après les noces, l'entière liberté de son frère. Si elle s'opiniâtre, Tordre que porte Grumbkow et qu'il lui montre, de la conduire dans la forteresse de Mcmel, sera exécuté sur-le-champ, et M"' deSonsfeld et les autres domestiques seront traités avec la dernière rigueur.
Au cours de la harangue, le ministre avait nommé l'époux désigné. Ce n'était plus le « gros Weissenfels »; c'était le prince héréditaire de Baireuth. «Il est de la maison de Brandebourg, dit Grumbkow, et sera possesseur d'un très beau pays, après la mort de son père. Comme vous ne le connaissez pas, madame, vous ne pouvez avoir d'aversion contre lui. »
Wilhelmine répondit avec son habileté coutumière que tout co qu'elle venait d'entendre était sensé et raisonnable, et qu'elle ne trouvait rien à y redire. Elle ne savait point, ajouta-t-elle, par où elle avait mérité la disgrâce du roi. Ce prince la méconnaissait. Pourquoi ne lui avait-il jamais parlé, à elle-même, de son mariage? 11 ne s'était jamais adressé qu'à la reine, et s'était servi, pour lui porter ses ordres, de cet Eversmann, auquel elle n*avait pas daigné répondre, ne jugeant pas à propos de se compromettre avec un vil domestique. Maintenant qu'elle apprenait que la tranquillité de sa famille dépendait de sa résolution, elle était déterminée
h se soumedre aux volontés du roi. Elle demandait seulement la permission d'obtenir le consentement de la reine. Mais les quatre messieurs se récrièrent : « Vous exigez des choses impossibles, disait Grumbkow. » « Il y va du tout pour le tout^ » ajoutait un autre, en pleurant. Wilhelmine courait çà et là par la chambre, cherchant nn expédient. Trois des messieurs se retirèrent à la croisée ; le quatrième, Thulemeier, qui était du parti de la reine, de la France et de TAngleterre, prit le temps pour s'approcher de la princesse; il lui conseilla de souscrire à tout ce qu'on exigeait d'elle, lui promettant que son mariage ne se ferait pas. Il se chargeait de faire comprendre à la reine que l'annonce du mariage du prince de Baireuth était le seul moyen de tirer de l'Angleterre une déclaration favorable. Ainsi réternelle intrigue se retrouvait dans ce moment tragique. Trois hommes apportaient les ordres du roi : un quatrième, l'avis de feindre l'obéissance. Wilhelmine entrevit l'échappatoire ; elle se rapprocha de Grumbkow, lui déclara qu'elle se sacrifiait pour sa famille, et, sous sa dictée, écrivit une lettre au roi. Lorsqu'elle fut seule, elle se laissa tomber dans un fauteuil, où M"' de Sonsfeld et « la compagnie » la trouvèrent en larmes. Tout ce monde consterné se mit à pleurer avec elle *•
En même temps qu'à son père, Wilhelmine avait écrit à la reine. Elle lui avait demandé pardon de la faute qu'elle avait commise en obéissant au roi ; mais elle était
1. SauTeterre, A.-E. Prusse, 1731, 19 mai, parle de cette scène, à la tiiite de laquelle, dit-il, la princesse resta trois jours sans boire ni înanger.
trop heureuse de devenir rînslrumenl du bonheur de sa chère mère el de son frère. Elle recul bientôt les réponses : le roi lui disait qu'il était bien aise qu'elle se fût soumise à SOS voloutés, que Dieu la bénirait, et ne Tabandonnerait jamais; quant à lui, il aurait soin d'elle, toute sa vie, et lui prouverait, en toute occasion, qu'il était son fidèle père. La réponse de la reine était qu'elle ne la reconnaissait plus pour sa fille ; qu'elle ne lui pardonnerait jamais de l'avoir sacrifiée à la coterie de ses persécuteurs, et qu'elle lui jurait une haine éternelle.
Wilhelmine apprit bientôt par Eversmann que le roi et la reine allaient rentrer à Berlin. Quand elle se trouva en présence du roi, elle fut étonnée de lui voir un visage furieux. Mais à la question : « Voulez-vous m' obéir? » elle répondit, en se jetant aux pieds de son père et en jurant d'être soumise. Toute la physionomie du terrible homme changea; il la releva, l'embrassa, lui donna une pièce d'étoffe pour se parer, et l'envoya chez la reine, qui l'accabla de son mépris. Sophie-Dorothée n'était point résignée à la perte de ses espérances. Elle se faisait accroire que le roi jouait la comédie, pour contraindre enfin le roi Georges à dire le mot décisif; et comme le roi, les jours suivants, ne parlait plus du mariage, comme personne, d'ailleurs, ne savait des nouvelles du prince de Baireuth, que l'on croyait à Paris, elle prit une humeur charmante. Elle faisait de son mieux les honneurs du château à quantité de princes que son mari avait invités à l'occasion d'une grande revue de vingt mille hommes qu'il devait passer le 24 mai. Mais, la veille, le roi, après l'avoir priée de ne pas manquer
LA SECONDE ÉDUCATION DU PRINCE ROYAL 3oS
:d'aller à la revuo, avec sa fille, lui commanda d'amuser, le soir, les « principautés » et de souper avec elles. Puis il alla se coucher, à sept heures. Les principaulès jouèrent au pharaon jusqu'au souper. Au moment où la compagnie se rendait à table, une chaise de poste traversa la cour et s'arrêta au grand escalier. Les princes seuls avaient cette prérogative; mais aucun prince n'était attendu. La reine surprise demanda qui c'était; elle japprit que c'était le prince de Baireuth.
« La tète de Méduse n'a jamais produit pareil effroi que cette nouvelle en causa à cette princesse. » On juge de ce fut le souper. Quand les convives se furent retirés, Wilbelmine supplia la reine de la dispenser d'aller à la revue du lendemain, mais le roi avait ordonné : il fallait s'exécuter. La princesse passa une nuit blanche, veillée par M"' de Sonsfeld, Elle se leva à quatre heures du matin, se mit « trois coëffes dans le visage pour cacher son Irouble », et se rendit, en cet équipage, chez la reine, qui l'emmena.
Elles passèrent sur le front des troupes; puis le colonel qui conduisait la reine, ayant fait placer le phaéton auprès dune batterie, dit à Sa Majesté qu'il avait ordre de lui présenter le prince de Baireuth, ce qu'il fit sur l'heure. La reine reçut d'un air fier son futur gendre, et, après quelques questions sèches, lui fit le signe de se retirer. Wilhelmine, incommodée par la chaleur et par rémotion, descendit du phaéton pour aller se cacher dans le carrosse des gouvernantes.
Avant le dîner qui suivit la revue, le roi, d'un mouvement brusque, saisit la main du margrave et le conduisit
auprès de sa fille. Pendant le repas, il demanda un grand verre à couvercle, et but à la santé du margrave, en s'adressant à Wilhelmine, qu*il força de boire à la même intention. Le trouble, l'angoisse et le désespoir de la princesse mettaient des larmes dans les yeux de l'assistance *.
Le 31 mai, le roi mène le margrave chez la reine, le lui présente comme son gendre, et les laisse en tète-à-tète. Sophie-Dorothée, qui avait fait bon accueil à Baireuth, en présence de son mari, lui dit alors des « piquanteries ». Mais le prince ne perdit pas la tète, et, le soir, au moment où la reine se retirait, il lui fit un fort joli compliment. Il n'ignorait pas^ dit-il, qu'elle avait destiné sa fille à porter une couronne, et que la seule rupture des deux cours d'Angleterre et de France lui valait l'honneur d'avoir été choisi par le roi. Il était le plus heureux des mortels, d'oser aspirer à une princesse, pour laquelle il se sentait le respect et tous les sentiments qu'elle méritait, mais ces mêmes sentiments la lui faisaient trop chérir, pour la plonger dans le malheur, par un hymen qui ne serait peut-être pas de son goût. Il suppliait donc la reine de s'expliquer avec sincérité sur cet article. La réponse ferait tout le bonheur ou tout le malheur de sa vie, car si la réponse n'était pas favorable, il romprait tout engagement avec le roi, quelque infortuné qu'il en pût devenir. La reine fut interdite, mais elle se défia de la sincérité du prince, et lui répondit qu'elle obéirait aux ordres du roi.
1. Guy Dickens, 2 et 3 juin 1731, Raumer, pp. 559-61. Guy Dickens raconte, dans la môme dépêche, la scène de la revue. Pour la scène du dlncr, il invoque le témoignage de personnes préseules.
<c II m'a fait là, dit-elle à uae de ses dames, un tour fort spirituel, mais je n'y ai pas été attrapée. »
Le 1" juiu, les promesses furent célébrées. Le matin, le roi caressa fort Wilhelmine, en lui donnant la bague, qui était un gros brillant. Il ajouta le cadeau d'un service d'or, disant que ce n'était qu'une bagatelle, puisqu'il lui destinait des présents plus considérables, si elle faisait « les choses de bonne grâce ». Le soir, la cour et les principautés attendirent le roi dans les grands appartements. Le roi parut avec le prince. Il était très ému, au point qu'au lieu de faire les promesses dans la grande salle, où tout le monde attendait, il s'approcha tout de suite de sa fille, tenant le fiancé par la main, et les fit échanger l'anneau. La reine était dans une altération, que tout le monde remarquait. La princesse était pâle; ses mains et ses genoux tremblaient ; si elle n'avait été soutenue par sa mère, et par une autre princesse, elle serait tombée ^ Elle s'inclina devant son père pour lui baiser la main; le roi la releva et la serra longtemps dans ses bras; leurs larmes se confondirent, car il pleurait. Il pleura tout le soir, et, pendant que les fiancés commençaient le bal, il alla embrasser M""* de Sonsfeld, qu'il menaçait naguère du fouet en public.
Il fut triste comme tout le monde, pendant le repas lugubre qui suivit le bal. Jamais, dit le ministre d'Angleterre, souper ne fut plus mélancolique. Tous les yeux étaient fixés sur la reine et sur la princesse : le silence et les larmes qui coulaient le long des joues, témoignaient
i. Guy Dickens, iàid.
de la compassion que celle scène de violence éveiUaît dans les cœurs ^
De celle violence, Tauteur souffrait comme la viclime. Depuis six ans, TafTaire du mariage lourmentail le roi. Il Tavait 1res mal menée, cerles, mais d*aulres y avaient commis des fautes ; TAngleterre n'y avait jamais apporté une bonne volonté sincère; la reine de Prusse, le prince royal et la princesse Wilhelmine y avaient intrigué jusqu'à la trahison. Le roi était donc résolu à en finir, mais il était troublé par la résistance et par les larmes de sa fille et de sa femme. Il sentait bien qu'en forçant la volonté de sa fille, il faisait une action méchante. Pour se distraire do *son trouble, il avait recours aux moyens qui lui étaient familiers, aux dîners en ville et à l'orgie, que suivaient les insomnies et les cauchemars'. Il redoutait si fort les scènes de lamentations et de reproches, qu'il évitait les lêlc-à-lôte avec la reine ou avec Wilhelmine. Plusieurs fois, nous l'avons vu correspondre avec elles par lettres ou par ambassades. Dans les journées qui précèdent les fiançailles, il trahit à tout moment son embarras et une sorte de honte intérieure. Il ne prévient pas la reine de l'arrivée du prince de Baireuth, qu'il lui fait présenter par un colonel. Au dîner après la revue, quand il installe le fiancé auprès de Wilhelmine et dans la cérémonie de réchange de l'anneau, sa gène se révèle par sa brusquerie. Enfin, il comble sa fille de cadeaux et de caresses; il la couvre de ses larmes. Wilhelmine a bien vu qu'il « ne la mariait qu'à contre-cœur »•
i. Guy Dickcna, ibid.