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LE PRINCE ROYAL AU MARIAGE DE SA SCEUR

Dans les jours qui avaient précédé son mariage, Wilhclmine avait réclamé l'exécution de la promesse, qui lui avait été faite, de la grâce de son frère. A Ciistrin, la permission départir était attendue avec impatience; elle arriva enfin, mais seulement pour le troisième jour des noces. La reine, ni la princesse n'avait été avertie de l'arrivée de Frédéric. Le roi le présenta à la reine, tout à coup, en lui disant seulement ces paroles : « Voyez, madame, voilà Frifz, qui est revenu. » Il y avait bal au grand appar-

1. Voir, dans les Mém, de la Margrave, toute cette année 1731. Dans les pages qui précèdent, et dans celles qui suivent, j'ai quelquefois employé les expressions mômes des mémoires.

LA SECONDE ÉDUCATION DU PRINCE ROYAL 36â

Icmcnl, OÙ sept cents couples dansaient. La mariée conduisait un quadrille dans la galerie des tableaux. « J'aimais la danse, dit-elle. J'en profilai. » Grumbkow la vint interrompre au milieu d'un menuet: « Madame, il semble que vous soyez piquée de la tarentule. Ne voyez-vous pas ces étrangers qui viennent d'arriver. » Elle s'arrêta courl, et, regardant de tous côtés, vit un jeune homme habillé de gris, qui lui était inconnu. « Allez donc embrasser le prince royal, lui dit Grumbkow, il est devant vous. » « ciel, mon frère ! s'écria-l-elle. » Mais elle cherchait encore; Grumbkow la conduisit auprès de l'étranger. Quand elle l'eut reconnu, non sans peine, car il était engraissé, et son visage n'était pas aussi beau qu'autrefois, elle lui sauta au cou^ pleurant, riant, avec des propos interrompus. Puis elle se jeta aux pieds du roi, le remercia et le supplia de rendre son amitié à Fritz, qu'elle tenait par la main. De nouveau, elle caressa son frère, lui disant les mots les plus tendres. L'assemblée pleurait, mais Fritz ne répondait que par monosyllabes. Sa sœur lui présenta son beau-frère : il ne lui dit mot. « Il avait l'air fier, et regardait tout le monde du haut en bas. » Wilhelmine pensa que la présence du roi l'intimidait. A la fin de la soirée, elle lui fit quelques petits reproches sur son changement. Il répondit qu'il était toujours le même, et qu'il avait ses raisons ponr en agir ainsi.

Le lendemain malin, Frédéric eut un long entretien avec sa sœur. Il lui conta ses malheurs ; elle lui conta les siens et lui donna à entendre qu'elle s'était sacrifiée pour lui. Il lui en fit des remerciements, avec des caresses, mais qui ne partaient pas du cœur. Puis il entama un dis*

cours indifTérent, pour rompre la conversation, et alla voir rappartemenl. II rencontra son beau-frëre,qui s'était retiré discrètement de la chambre de la princesse, quand il y était entré. Il le « parcourut des yeux pendant quelque temps, depuis la tète jusqu'aux pieds, et, après lui avoir fait quelques politesses assez froides, il se retira ». Pendant tout son séjour, le prince garda cette attitude. A la fin seulement, au moment des adieux, l'émotion de la jeune femme gagna Frédéric. « Le congé fut plus tendre que notre première entrevue. »

ce Je ne reconnaissais plus ce cher frère, qui m'avait coûté tant de larmes, et pour qui je m'étais sacrifiée, écrit la margrave. » Elle ne voyait clair, ni dans son propre cœur, ni dans celui de Frédéric. Son cœur, elle nous le laisse voir, sans qu'elle s'en doute, dans ses mémoires C'est un pauvre cœur, point tendre de nature, et que la cruauté de la vie a endurci. Elle avait désiré avec passion le mariage avec le prince de Galles, parce qu'elle avait entendu dire tous les jours, depuis sa petite enfance, qu'elle était destinée à porter une couronne. Elle était, quoi qu'elle ait soin de dire, fière, ambitieuse, hautaine, et se sentait capable de jouer un rôle dans le monde. Elle avait de Tesprit et de la prudence; elle était vive et maîtresse d'elle-même, sereine dans la dissimution. Elle aurait certainement compris les grandes affaires. La ressemblance avec son frère avait persisté : elle aie haut front, le grand œil clair et dur, la lèvre mince et retenue, et jusqu'à l'inclinaison de tête de Frédéric. Elle avoue que, le jour de son mariage, avec l'arrangement de ses cheveux, elle avait l'air d'un petit garçon. Elle n'est

féminine que par une certaine grâce triste, les larmes, les cris et Tévanouissement.

Être reine de Grande-Bretagne, s'asseoir sur le trône que les protestants estimaient le premier du monde, quel rêve, surtout si sa mère disait vrai, si l'époux qu'on lui destinait était médiocre et facile à mener, car, alors, la reine aurait été le vrai roi ! Plusieurs fois, elle avait pensé toucher le but; mais les déceptions répétées, la connaissauce qu'elle avait du caractère du roi et de la reine, des violences de l'un et des maladresses de l'autre, la mélan* colie où elle vivait, l'avaient portée de bonne heure à ne rien espérer de bon pour elle. L'existence avait fortifié dans son esprit la croyance au fatalisme: elle s'était abandonnée. Dès le jour où la volonté du roi lui a été déclarée^ elle semble s'être résignée au mariage avec le prince de Baireuth.EUe a sans doute des résistances et des révoltes. Quand elle entend dire que les Anglais murmurent contre leur roi, qu'ils désirent toujours la voir établie en Angleterre, et que le prince de Galles ne peut se résigner à .l'idée de la perdre, son orgueil se réjouit, mais l'espoir ne revient pas. Elle veut se faire croire alors qu'elle n'a pas d'inclination pour le prince de Galles, et qu'il serait absurde qu'elle en eût une, puisqu'elle ne le connaît pas. Elle s'habitue peu à peu à l'idée du mariage avec le prince de Baireuth. Le jour où elle a reçu le premier compliment de son fiancé par une révérence sans paroles^ eUe a remarqué qu'il est grand et bien fait, que son air est noble, et qu'à défaut de beauté, sa physionomie ouverte est remplie d'agrément. Il est de grande maison d'ailleurs, puisque son sang est de Brandebourg; Wilhelmine se

laisse dire que la cour de Baireuth est magnifique et surpasse de beaucoup en richesse celle de Berlin. Ces beaux rapports la flattent ; elle cherche et trouve des raisons de se résigner.

On suit, dans les Mémoires^ ses progrès dans Tart de se tromper elle-même. En écrivant, elle a revécu une à une ces journées de Tan 1731 où son sort a été décidé. Ce doit être au moment exact oh sa résolution a été prise qu elle place une petite digression sur la famille de Baireuth, et le portrait du prince héréditaire. Joli portrait d'un homme, qui a bien quelques défauts, un peu trop de légèreté, par exemple, et a un tel grasseyement qu'il a de la peine à s'expliquer », mais tant de bonnes qualités, « la force de maîtriser un sang vif, de la gaieté, la conception aisée, l'esprit pénétrant, la bonté, la générosité, la politesse prévenante, l'égalité d'humeur, toutes les vertus sans mélange de vices. » Bref, le parfait fiancé d'un mariage de raison. Mais le dessous, les sentiments qu'elle essayait de se cacher à elle-même reparaissent au même moment. Elle sent bien qu'elle est déchue, et mesure sa déchéance à la diminution du respect envers sa personne : « Je fus l'idole de chacun, tant que j'avais à espérer une éclatante fortune ; on me faisait la cour pour avoir un jour part à mes bienfaits. On me tourna le dos, dès que ces espérances s'évanouirent. » Avec son habitude de l'amertume dans Texpression : « J'étais *, dit-elle, lo rebut de celte cour. » Elle rendait à la cour dédain pour dédain, et, vaincue à la fin, « lasse d'être le jouet de la

i. Voir, pour celte psychologie de la margrave donnée par elie-môme, les pp. 281, 282, 262, 26Ô, 269, 267, 268, 269, 282.

fortune », elle avait pris son parti. Elle s'était mariée, pour en finir et pour s'en aller.

La margrave est si sincère en ces endroits, qu'elle laisse au second plan le sacrifice de sa vie au calme de la famille, au bonheur de sa mère et à la liberté de son frère. Ce dévouement, dans son àmo comme dans ses Mémoires, était au second plan. Si elle finit par croire que son amour pour son frère a été la raison dernière de sa conduite, c'est un effet de ces ressources subtiles de notre amourpropre, qui trouve de nobles mobiles aux actions que nous avons consenties sans noblesse. Wilhclmine croyait dire vrai, sans doute, lorsqu'elle expliquait à son frère les « obligations qu'il lui avait. » Elle s'imaginait avoir droit de se plaindre de l'ingratitude du « cher frère qui lui avait coûté tant de larmes et pour lequel «lie s'était sacrifiée ». Mais son frère savait la réalité des choises, la réalité triste et laide : de là, cet embarras de l'entrevue.

Lorsque Frédéric avait reçu à Cûstrin la première nouvelle du mariage de sa sœur, — c'était au mois de mai, — il était « entré dans des angoisses ». « Voilà, avait-il dit, ma sœur mariée à quelque gredin, et malheureuse pour le reste de sa vie. » Ce fut le premier mouvement, une révolte d'orgueil, en nième temps qu'une douleur d'amitié fraternelle, car ces deux sentiments se confondaient l'un dans Tautre : « Il a une extrême tendresse pour cette digne princesse, écrit Hille, et souhaiterait de la voir sur le trône le plus brillant de l'Europe. » Mais, après des « heures de réflexion, il s'était un peu apaisé ». Il avait senti que sa sœur était dans des mains redoutables et qui ne la lâcheraient point. De sa part; à lui, toute

résistance était inutile et périlleuse. Il ne se souciait pas de provoquer un conflit nouveau. « Dans Tétat violent et ennuyé » où il se trouvait, il avait pris l'habitude de ne plus se plaindre. Chaque jour, « croissait l'envie de sortir d'ici. » Il se donna donc, lui aussi, des raisons de se résigner. « La gloire du roy », comme il disait, exigeait que la maison de Brandebourg ne s'humiliât point devant la maison de Hanovre. « Il pestait contre la hauteur d'Angleterre. » Il en vint à faire l'éloge de son futur beau -frère*.

Dans cette disposition d'esprit, il est arrivé à Berlin. Il est tombé au milieu de la fête qui s'achève, invité de la dernière heure, étranger en habit gris. Depuis qu'il a quitté cette cour, il a passé des jours, où, de près, il a regardé la mort. Et cette cour danse. Sa sœur s'en donne à cœur joie; elle ne l'a point vu entrer: il faut interrompre le menuet; Grumbkow lui montre son frère qu'elle ne reconnaît pas; Grumbkow la met dans ses bras. Mais sur les sept cents couples, sur tout ce monde qui s'amuse, eomme s'il n'était pas lui, le prince royal, encore à demi prisonnier, et détenu dans la roture d'une Chambre provinciale et la dégradation d'un vêtement civil, Frédéric promène un regard dédaigneux, méprisant, menaçant de prince héritier. Le lendemain, quand il se trouve en présence de son beau-frère, il oublie le bel éloge qu'il a fait de ce personnage ; il toise « ce gredin » ; il ne lui pardonne pas cette impudence d'avoir accepté la main de la princesse royale de Prusse. Il ne pardonne pas non plus à sa

1. Lettres de Hille à Grumbkow, 19 et 26 mai, 5 juio 1731; dans Fôrster, IH, pp. 44-5, 4«-9.

sœur cravoir donné cette main. Que parle-t-elle de sacrifice? Le vrai sacrifice eut été de se laisser conduire à Memel, de tout endurer, pour réserver l'avenir, A l'avenir, Frédéric pensait sans cesse, pour se consoler du présent. II y jetait son regard, qui allait loin. Je suis certain, pour ma part, qu'il avait fait entrer dans ses calculs Tutilité d'une sœur, reine d'Angleterre.

Wilhelmine et lui ne s'entendaient plus. Le temps était bien loin des jeux enfantins, où Ton posait ensemble, sous un parasol tenu par un nègre, devant le peintre de la cour ; le temps où le petit frère écoutait les leçons de la Croze chez la grande sœur ; même le temps, qui semblait si voisin, où les deux êtres se consolaient dans Tintimité, par leur tendresse, par la musique et par des malices, des misères de la vie, serrés Tun contre l'autre, sous l'orage. En présence l'un de l'autre, ils ne se retrouvaient plus. « Ses caresses, dit la margrave, ne venaient pas du cœur. » Mais, dans le cœur de Frédéric, il n'y avait plus de caresses. Chez lui aussi, la dureté du sort avait produit l'endurcissement. La fatalité de la vie pesait sur chacun d'eux. Elle les poussait à l'égoïsme, et les séparait, jetant le frère et la sœur chacun dans sa destinée, celui-là d'un côté, celle-ci d'un autre.

370 LA JEUNESSE DU GRANl* FRÉDÉUia

LES DERNIERS JOURS A C'OSTRm

Frédéric, pendant son séjour à Berlin, avait fait an grand progrès clans la réconciliation avec son père. Le roi lui avait permis, le 29 novembre, d'assister à une grando parade. Une foule énorme, accourue pour le voir, fit do grandes démonstrations de joie, car la présence du prince à une revue était la meilleure preuve que le roi voulait lui pardonner. Trois jours après, les généraux, conduits par le prince d'Anbalt, allèrent supplier le roi de réintégrer son fils dans l'armée. Il leur promit de donner bientôt au prince un régiment, qui tenait garnison à Ruppin, et permit qu'il portât l'habit bleu, pendant la fin de son séjour. Frédéric était « colouel désigné », lorsqu'il repartit, le 4 décembre, pour Cûstrin *.

Là, il reprit l'habit civil, et le travail de la Chambre, et les inspections de domaines, et la correspondance avec le roi. C'est toujours le même ton. D'abord, des remerciements à son père, pour lui avoir permis do porter quelques jours l'habit d'officier ; une eiïusion do protestalions de fidélité, de respect, d'amour, de soumission, do reconnaissance. Comme il a été cntôlé dans la résistance, il sera constant dans le bien. Après nctre seigneur Dieu,. il ne connaît pas d'autre seigneur que son très gracieux père. S'il reste en lui une seule veine fausse, qui ne .soil

I. Dépèches de Guy Dickens, août et nov. 1731, dans Raumcr, pp. SCl-X

pas complètement dévouée à son père, que son père fasse de lui ce qu'il voudra *. Dans la lettre suivante, il envoie un (c plan pour le commerce de la Silésie », où il expose les moyens de troubler le commerce de celte province, au profit de celui du royaume. Puis il raconte une visite à Marienwalde, où il a rédigé un nouveau bail avec un plus {ein Plus) de 640 thalers. Il a constaté une erreur d'arpentage, et fait recommencer l'opération. Il a remarqué que les paysans fournissent tous les jours un service do corvée avec un cheval, ce qui est une ruine pour eux. Ne vaudrait-il pas mieux ne leur demander ce service que trois fois la semaine, mais avec deux chevaux ? Tout le monde y gagnerait, les paysans qui auraient la pleine liberté d'une journée sur deux, et l'intendant du domaine, qui n'ayant pas besoin d'un service quotidien, aimerait mieux les corvées à deux chevaux. Un autre jour, il envoie des verres d'essai de la verrerie qu'il a établie à Marienwalde. Il propose les moyens d'obtenir une plusvalue des verreries *.

A travers tout cela courent des compliments, et des soumissions en humble langue. Frédéric annonce qu'il fera ses dévotions « aujourd'hui et demain ». Il demande à son « très gracieux père de lui permettre de solliciter do lui une grâce, qui est d'être assez gracieux » pour lui envoyer le nouveau règlement pour l'infanterie. Il no peut donner à son père que son cœur et sa vie, mais son père les a déjà ; la seule chose qu'il puisse encore faire

1. 8 déc. 1731, Œuvres de Fr, le Gr., t. XXVII, IIl, pp. 33-4.

2. 18 et 22 déc. 1731; 22 et 29janv. 1732, ibid. Ibid., pp. 35, 39, 49, 50, 51-2, — Voir, d*ailleurj, toute sa correspondance.

est de redoubler son inslante prière an ciel pour que Dieu accorde au roi la bénédiction céleste, sans laquelle nous ne pouvons rien. Trois fois, il revient sur le règlement qu*il étudie « bravement». Il a pour son père des attentions délicates. Comme il a été informé qu'une bète avait été abattue àWollup, il a envoyé chercher un morceau, qui fera un rôti bien gras, et qu'il expédie, parce qu'il sait que son gracieux père aime le rôti gras. Quant à lui, il gouverne du mieux qu'il peut sa cuisine. Le roi lui a demandé si son cuisinier était « bon ménageux », s'il ue gâchait pas la viande et le beurre. En toute soumission, le prince confesse qu'au commencement, il tenait mal sa maison ; il faisait bien ses comptes chaque soir avec le cuisinier, mais il était cruellement {grausam) trompé, sans savoir au juste où, ni comment. Alors il a fait un accord, à tant par jour, et, comme le cuisinier reste dans les termes convenus, il ne voit rien à redire ; mais ce médiocre serviteur ne tient rien en ordre, et laisse toucher ses affaires par tout le monde. L'essentiel après tout, c'est que le prince fasse des économies sur son budget de chaque mois. Or en janvier, il a fait un « ménage » de 20 thalers et plus. Il s'habitue à boire de la bière; la bière est bonne. II est vrai qu'il a bu du Champagne, mais c'était par ordonnance du médecin, et non par goût : il n'en boit plus '.

De tout cela, le roi croyait ce qu'il voulait croire; mais il n'avait pas élé mécontent du prince, pendant son séjour à Berlin. Il a dû remarquer avec plaisir que ses lettres

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