‹ La jeunesse du roi HenriChapitre 10 sur 21 · XLV1I · texte numérisé non relu

XLV1I

Tandis que Noë quittait Chaillot et s’en allait & Paris, Paola s'était accoudée à sa fenêtre et le regardait s'éloigner. La jeune fille avait les yeux pleins de lamies, et soit qu'un vague pressentiment t’assaillit, soit que son amour fût devenu si impérieux qu'il s’effrayât do la moindre séparation, il lui semblait qu’elle venait de perdre pour toujours celui qu'elle aimait.

Elle passa une nuit sans sommeil, attendant avec impatience l’heure du retour de Noë.

Noë avait promis de revenir le lendemain À l’heure du déjeuner.

Mais cette heure arriva; puis d’autres la suivirent; pois la journée s’écoula.

Alors Paola , en proie h une inquiétude mortelle, s’imagina que son père avait rencontre Noë, qu’un indice quelconque le lui avait désigne comme le ravisseur de sa fille, et qu’il l'avait poignardé.

Cette idée bizarre la frappa, et, la nuit venue, elle prit des proportions telles que l’épouvan*** pénétra dans son cœur.

Godolphin, muet, pâle, envieux, la regardait pleurer.

Paola s’arrêta k vingt partis, différents et les abandonna successivement.

D’abord, elle voulait courir à Paris et .hercher Nnfi, |oit au Louvre, soit à son hôtellerie de la rue SaintjeiOO.

Ensuite, elle songea à envoyer Godolphin. Puis elle se défia du jeune homuie, dont « Ile connau-sait la haine pour son heureux rival. Tantôt el.e voulait partir, tantôt elle retombait sans forces sur son siège et se prenait k sangloter.

Une seconde nuit s’écoula, puis le jour vint. Noé n'a- V9 t point reparu. Paola se sentait mourir...

T* *ut à coup elle eut une inspiration étrange et appela

Godolphin.

God»lphin, qui n'osait lui parler, Godolphin, qui avait fini par souhaiter le retour de N-ê, tant h# latines de la jeune fille lui hrisi ent le cœur, G idolphin accourut,

la Florentine le regarda pendant quelques minutes silencieusement, et comme si elle eût éprouvé une certaine hésitât on.

Puis elle lui d : t :

— Quand mon père voulait savoir quelque chose de toi, que faisait-il?

— Il m end>>rmait, répondit-il machinalement.

— Comment?

— En me regardant fixement.

— Eh bien, ml Paola, je desire savoir quelque chose, moi, et je vais te regarder, et il faut que tu dormes, parce que je le veux !

La Florentine prononça ces mots avec une fiévreuse énergie, et -ou regard fut si ardent, que Godulphin tressaillit et s’écria :

— Ah I ne me regardez pas ainsi... Vous avez les yeux de votre père.

— Je le veux ! n péta Paola.

Elle prit Godolphin par le bras et le poussa rudement sur une chaise où elle le fil asseoir.

Puis, le regardant toujuurs :

— Dors 1 dit elle, d« r»! je le veux...

Godolphin aimait Paola. Nature faible et obéissante, le jeune homme se sentait dominé par le regard énergique et la volonté de la jeune fille.

11 voulut résister un moment à cette volonté, car il haïssait Noé et sentait bien que c'était pour savoir où il était que Paola cherchait à rendormir; unis cette volonté l'emporta.

Paola lui mit une main sur le front, lui serra le poignet avec l’autre et continua à faire peser sur lui son regard étincelant...

Alors, im u à peu, Godolphin sentit aue sa volonté de résister s évanouirait; que cet œil brillant fixé sur lui avait le charme fascinateur que possédait celui de René, et sa tête, sur laquelle était appuyée la main de Paola, se renversa insensiblement eu ainère.

D’abord, il baissa les yeux pour éviter l’étincelle du regard de la jeune fille, puis ses paupières s’alourdirent et se fermèrent... Godolphin dormait !

Un moment Paola fut comme épouvantée du pouvoir magique dont elle se trouvait douée; puis la volonté de savoir où était Nuè domina son eiïroi.

— Parle! dit-elle à Godolphin.

Le somnambule garda un moment le silence. 11 luttait contre le sommeil qui l’étreignait et il s’agitait sur sa cb-dsc.

— Parle! répéta la jeune fille d’une voix vibrante et dominatrice.

— Que voulez-vous savoir? demanda le somnambule faiblement et la langue épaissie, comme s’il eût été pris de vin.

— Je veux savoir où il est.

— Qui?

— Celui que j’aime... Noé l

Ce nom produisit une impression pénible, qui devint ensuite farouche, sur le visage de Godolphin.

— Je ne sais pas, dit-il avec une sorte d’irritation sourde «t moqueuse.

— Je veux que tu le saches! ordonna la fille du parfumeur.

Le somnambule appuya ses deux mains sur son front et parut méditer profondément, vaincu qu’il était par la « volonté de Paola.

Plusieurs fois les muscles de son visage tressaillirent, et ce visage exprima tour à tour la colère, la haine et le dédain.

Tout à coup ses lèvres b’ enlr 'ouvrirent et grimacèrent un sourire.

Ce sourire était amer, ironique et révélait une joie féroce :

— Je le vois, dit-il enfin.

— Ah! s’icria Paola. Tu le voiaî

— Oui.

— Où est-il?

— A Pans.

— Blessé... mort, peut-être! murmura-t-elle avec angoisse et épouvantée par le méchant sourire de Godolphin.

— Oh! non...

Elle eut un cri de joie :

— Il est donc prisonuier? fit-elle.

— Non, il est libre...

— Pourquoi ne vient-il pas, alors?

God'Jpbin sourit.

— Mais pourquoi ue vient-il pas? insista la fille de René.

Godulphin souriait de plus belle.

— Parce qu’il ne pense plus à vous, dit- il brutalement.

La réponse de Godolphin pénétra au cœur de Paola comme la pointe acétée d’un stylet. L’iial enoe devint [Ale.

— Tu mens I exclama-t-elle.

— Non, je ne mens pas...

— Que lui est-il donc arrivé et quelle besogne a t-ü qu’il ne pense plus à moi? s’écria l’impétueuse jeune fille.

— Il en aime une autre.

Et Godolphin, dont le sommeil était d’une lucidité merveilleuse en ce moment, Godolphin ricana cl ajouta :

. — Il en aime une autre que vousl

Paola jeta une cxtlamaliou sauvage, un cri étrange, recula d r un pas et s'appuya défaillante au mur de la chambre.

— Je le vois... il est auprès d’elle... à scs genoux... il tient sa main... Elle est belle... et die l'aime ..

l-i jeune fille eut un accès de rage qui succéda surle-champ à son état de faiblesse et d’aueanlis^ment.

Elle saisit un petit poignard à fournau d or qu elle portait à sa ceinture et le leva sur Godolphin.

— Misérable! dii-tlJe, tu men>l... et je vais U; tuer...

Godolphin ne vit pas le po gnard peut être, mais il entendit la menace, el, au lieu de s’eu effrayer, il répondit tranquillement :

— Elle a les cheveux noirs, les lèvre» rouges et Sun visage a la blancheur du lait. Il l’adore...

I.e somnambule parlait avec un tel accent de conviction, que le bras de Paola retomba sam» frapper.

— Eh bien, dit-elle, conduis-moi où il est, et je le jure que, s’il m’a trahie; que, si lu me le moi 1res aux pieds de ma rivale...

— Vous ne l’aimerez plus, n'est-ce pas ? ricana Godolphin.

— Je le haïrai et ma vengeance sera terrible, murmura-t-elle d’une vuix sourde...

— Il est dans la maison où j’étais prisonnier, dit ie somnambule.

— Ah!... Où est cette maison?

— - Près du Louvre.

— Peux-tu m'j conduire?

— Non.

— - Pourquoi?

— Parce que je dors... et puis ce n'est pas maint* nant que vous l’y trouverez, bien que je le voie en ce moment... car *1 est dans une salle où il y a de la lu-

ISS

mière, et nous sommes en plein jour... Je vois ce qui se passera ce soir... voilà tout...

— Comment est cette salie T

— C’est un cabaret.

Paola, pôle de courroux, frémissante, éperdue, écoutait les paroles de Godolphin et sentait s’eveiiler en elle le démon de la jalousie et de la haine.

Paola n’était point impunément la fille de René le Florentin ; cite savait aimer et haïr : elle devait savoir se

venger...

Quand elle eut entendu les révélations de Godolphin, elle dédaigna de le questionner davantage, mais elle forma sur l’heure le dessein de surprendre Nofi aux pieds de sa rivale.

Comme tous ceux dont l'âme est fortement trempée pour l’amour ou la haine, Paola savait attendre.

Elle réveilla Godolphin en lui passant les mains sur le front afin de le dégager de la lourde atmosphère magnétique qui l’enveloppAit.

Godolphin soupira, s’agita sur son siège une seconde fou» et ouvrit les yeux.

Puis il jeta autour de lui le regard hébé'é de l'homme qui s’eveille et aperçut Paola. qui avau entendu dire à son père que G»dulphin perdait, au réveil, le souvenir de ce qu'il avait vu et dit pendant son sommeil magnétique.

— Que vous al-je donc dit de si terribleT lui demandat-il naïvement. Vous êtes pâle, pâle comme la mort.

Paola fil un eflorl suprême pour refouler ses terreurs et ses colères au tond de son coeur, et calme, presque souriante, « Ile répondit :

— Tu m'as engagée à faire un voyage.

— Ciel 1 fit Godolphin avec effroi, vous voulez partir !

— Sans doute.

— Et... me quitter?...

— Non, tu m'accompagneras.

— Oh! alors, fit-il avec joie, partons I je vous suivrai jusqu’au bout du monde. Où allons-nous?

— Je te le durai plus tard.

— Ah!

Et Paola ajouta :

— Tu passes ici pour mon frère; il faut continuer à jouer ce rôle jusqu’à ce soir. Seulement, tu vas t'esquiver un moment dans la journée et tu te procureras des chevaux.

— Bu n l où les conduirai-je?

— Tu t’arrangeras pour que nous les trouvions à la porte ce soir, à rentrée de la nuit. Tiens, voilà de l’argent...

El Paola donna sa bourse à Godolphin.

Godolphin descendit dans le jardin, et, comme Guillaume Verconsin était absent et que la tante du jeune commis ignorait complètement que le somnambule fût comme une manière de prisonnier sur lequel elle devait veiller, elle ne s’en inquiéta pt» autrement en le voyant sortir. Une heure api es, Godolphin revint

— Les chevaux seront dans la rue à huit heures du loir, dit-il à Paola.

La journée s’écoula sans que Noê parût; le soir vint, puis ia nuit.

— Allons! se dit Paola, si Godolphin m’a trompée, je le tuerai; s’il a dit vrai, et que Nuê m’ait trahi' 1 , j’irai trouver raoo père et je lui confierai le soin de ma vengeance I...

Elle s'enveloppa d'une longue mantille , cacha son visage sous un masque et s'esquiva de la maison de la tant*! Verdtnsin, la haine et la jalousie au cœur, étreignant dans sa main ia poignée cuelce de son stylet.

Godolphin était déjà dans la rue, tenant en main les chevaux.

— Où allons-nous? lui demanda-t-il en pliant son genou pour faire un marchepied à la jeune fille.

— A Paris, dans un cabaret,&ux environs du Louvre.

— Abl

— C’est dans ce cabaret que je dois, m'aa-tu dit, le voir aux genoux de ma rivale...

c.t Paola s'élança en selle et mit son cheval au galop. — La haine doit être rapide comme la foudre ! murmura-t elle, tandis que sou cheval arrachait des gerbes d'étincelle* aux pavé» de ia rue...

Tandis que Paola, suivie de Godol{*hin, abandonnait Chaillot le cœur altéré de vengeance et tourmenté de jalousie, un cavalier entrait dans Pari», et descendait la berge droite de la Seine, dans la direction du Louvre.

Monté sur un vigoureux cheval allemand, enveloppé d'un long manteau, dont le large collet dissimulait à moitié son visage, la tête recouverte d’un grand chapeau sans plume, ce personnage paraissait être de médiocre condition.

A mise, à son allure modeste, on eût iuré un de ces gentil-hommes aux trois quarts valets, qui se mettaient à la solde d'un grand seigneur.

Comme il était nuit, et que le bord de la rivière était désert, le cavalier, arrive à la hauteur du pont au Change, parut hésiter.

Traverserait-il la Seine et aborderait-il dans la Cité? Descendrait-il jusqu’au Louvi» ?

Après quelques minutes d’ii. certitude, il opta pour le premier parti et s'engagea sur le pont au Change.

Au milieu du pont, il y avait un poteau qui supportait une lanterne. '■

Au moment où le cavalier entrait dans le cercle de lum ère projeté par cette lanterne, un piéton cheminant en sens inverse y entrait pareillement.

Le cavalier, qui avait pris, pour franchir la porte Bourdeuille, de minutieuses précautions, afin de cacher le plus possible son visage aux veux des Suites qui la gardaient, s’était, la nuit et 1 isolement aidant, un peu relâché de sa prudence.

Le manb au s’était entr’onvert; le çhapeau, rabattu sur les yeux tout d’abord, s’élail un peu rejeté en arrière.

Bref, le visage, au moment on il passait sons la lanterne, se trouva si bien à découvert, que le piéton, le r< connaissant sans doute, ne put réprimer une exclamation de surprise.

Alors le cavalier s’arrêta tout interdit.

En même temps le piéton mit la main sur la bride du cheval et dit ;

— Bnn-oir. monseigneur l

Le cavalier laissa tomber un regard sur le piéton.

— Renél murmura-Uil.

Puis involontairement, il porta la main à ms fontes pour r prendre un pistolet et casser la tète au Florentin, car ceint bien lui qui s’était permis de le reconnaître.

Mais il vit au parfumeur de la reine une mine si piteuse, il lui trouva l'air si humble, que l’arme resta dans sa sacoche et qu’il poussa un grana éclat de rire.

— Ah càl s’écria- t-il, tu es donc en disgrâce, valet du diable r

— Oui, monseigneur...

— Eh bien, dit-il, doute-moi l’hospitalité en ce cas.

— Volontiers, monseigneur.

— Tu es de la nature des traîtres, je le sais, mais j’ai un moyen de prévenir tes trahisons. Rebrousse chemin, mon drôle, et conduis-moi à ta boutique du pont Saint- Michel.

— Venez, monseigneur.

René se prit à marcher devant le cavalier.

— Je te préviens, lui dit celui-ci, que si tu t'avises de ne pas marcher droit et de tourner la tète, je t'envole un" balle entre les deux épaulés. Tu es comme une ma mère de prisonnier.

René se tint pour averti et se mit à cheminer d'un par

rapide.

En quelques minutes, le cavalier et *» piétoo eurent atteint le pont Saint-Michel.

— Ven> z, monseigneur.

— Ouvre u boutique, dit à*$*valfcr.

René obéit.

Le cavalier mit pied à terre, attacha sa monture à un anneau de fer fixé à la. devanture et suivit le Florentin dans sa demeure, lui faisant signe de fermer la porte.

René battit le briquet, alluma une bougie et conduisit son visiteur dans cette arrière-boutique, naguère le logis, l'oratoire de Paola.

Puis il lui avança respectueusement un siège et demeura devant lui, debout et tête nue.

Le cavalier, si simplement vêtu qu'on l'eût pris pour un homme de médiocre condition, et à qui, oependant, René donnait le titre de Monseigneur, s assit sans plus de façon.

— René, dit-il, lu es certainement l’homme que je tiens le moins à rencontrer, car tu es l'âme damnée ae la reine-mère, et madame Catherine est femme à me faire poignarder si elle me sait à Paris.

— N'ayex crainte, monseigneur, elle ne le saura pas.

Le Florentin, pour la première fois de sa vie, peut-

être, était sincère.

En effet, tout pénétré de sa disgrâce, il était en veine de se faire humble et de devenir Berviable.

Le voyageur reprit :

— Aimes-tu beaucoup le prince de Navarre, René ?

— Non, monseigneur.

— Le hais-tu ?

— Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais >u, mais je le hais instinctivement.

— Pourquoi î

— Parce qu’il est Béarnais et que je hais tous les Béarnais.

En parlant ainsi. René alla fermer soigneusement la porte de la boutique et mit la clef dans sa porbe.

— Et que t’ont fait les Béarnais T

— Ah 1 monseigneur, beaucoup de mal, je vous jure.

— Mais encore ?...

— Ils m'ont fait perdre ma faveur.

— Hein?

— Je suis disgracié.

— Par la reine-mère t

— Et supplanté.

— Par qui ?

— Par un certain sire de Coarasse... qui lit dans les astres... comme moi... mieux que moi, monseigneur.

Le voyageur poussa un grand éclat de rire.

— Comment ! s’écria-t-il, la reine-mère a trouvé un meilleur astrologue que toi, mon pauvre René!

— ■ Oui, monseigneur.

— Et tu es disgracié?

— Complètement.

— Diable I

— J’ai même failli être roué, ajouta le Florentin.

Cette fois, le voyageur ouvrit de grands yeux.

Alors, René, nui était en veine de confidences, ne céla

rien à son hûte. Il lui raconta son équipée de la rue aux Ours, la colère du roi et les efforts que la reioe-mêre avait faits tout d’abord jieur le sauver.

Le voyageur écoulait gravement.

Quand René eut fini, l'inconnu lui dit :

— Tout ce que tu me dis là est-il bieu vrai?

— Sur l'honneur!

— Bon ! Fais-moi un autre serment, je le préfère.

— Sur ma tête...

— J’aime mieux ça. Eh bien, le récit de tes mésaventures modifie un peu mes idées à ton endroit.

— Hein? fit René. «

— Et je le conseille de t'avouer très-heureux d'avoir àilli être roué.

— Plait-il? fit le Florentin.

— Et d’être en brouille avec madame Catherine, ijoula l’inconnu.

— Pourquoi cela, monseigneur?

L« voyageur croisa ses Jambes, caressa sa barbe noire qu'il portait en pointe, selon la mode du teinp.-, et répondit :

Mais parce que cela le sauve d'un grand péril.

Les yeux démesurément ouverts de René s’agrandirent encore.

— Car, poursuivit son interlocuteur en posant sa main droite sur la poignée de «a dague, je oe te cacherai pas plus longtemps que j’avais, en entrant ici, 1’intenüoQ de te fouiller le cœur avec cet outil.

René pâlit légèrement.

— Tu es de la race de ces Itèles fauves, poursuivit l'inconnu, qu’on tue sans scrupule et sans remords quand on les trouve sur son chemin.

— Merci ! monseigneur , murmura René qui riait jaune.

— Mais ta disgrâce me fait réfléchir.

— C'est heureux pour moi, et sans doute Votre Altesse

a pitié...

— Nullement. Mais je pense que tu |iourras me servir.

— Je ne demande pas mieux.

— Du moment où tu es en froid avec madame Catherine, lu n’as plus aucune raison pour la servir?

— Aucune, monseigneur.

— Eh bien , je te prends, moi.

— Vous, monseigneur!

— Et je fais de toi mon homme de confiance, mon

messager d’amour... -r-

— Bon! dit René, je devine...

— Bahl

— Votre Altesse revient à Paris â la seule fin de... revoir...

René cligna l'œil.

— C’est bien, dit le voyageur. Tu as compris.

— Que dois- je faire, monseigneur?

— Aller au Louvre.

René se trouva mal à l’aise.

— C’est que la reine m'a chassé.

— Aussi n*est-ce point chez elle que je t’envoie.

— D’accord, mais on peut me rencontrer...

— Qu’importe?

— Les Suisses me chasseront...

— Allons doue ! fit le voyageur, Us n'oseraient pas, j’imagine.

René soupira.

— Ah! monseigneur, dit-il, comme on voit bien que vous venez de Nancy 1

— J’en arrive.

— Et que vous n’avez pas pris l’air du Louvre... La reine m’a chassé, le roi a voulu me faire rouer, M. de Crdlon m'a menacé de sa cravache, et les Suisses me rient au nez. Je suis un homme ruiné et perdu.

René contait ses aventures d’un ton si lamentable, que le voyageur riait de boa cœur.

Ccjvendant il poursuivit :

— il faut pourtant, mon pauvre René, que tu ailles au Louvre... il faut que tu arrives jusqu'à élit... il faut que tu lui annonces que je suis ici...

— J’irai, monseigneur, je braverai tous les périls...

El René se leva, armé sans doute d’une résolution subite.

— Si tu ne peux arriver jusqu’à elle, poursuivit l’inconnu, au moins lu verras Nancy : tu lui diras que j’ai bravé tous les périls pour revenir à Paris, et que je suis prêt à faire toutes les folies pour l'empêcher d'epuuser le prince de Navarre.

— Ce sera difficile, monseigneur; la reine- mère...

— Oh ! je bouleverserai le monde, s'il le faut !

— Enfin, monseigneur, demanda catégoriquement René, que dois-je faire*

— Aller au Louvre.

— Bien.

— Voir Nancy, si tu ne peux voir Marguerite.

— Je les verrai toutes deux.

— Et dire à Marguerite qu’il faut que ce soir même elle me reçoive...

— Mais , monseigneur, si vous mettez le pied dans! Louvre il qu’on vous reconnaisse, vous serez sûrement

poignardé.

Le voyageur parut réfléchir.

— Alors quelle vienne ici, dit-il.

LA JRUKWSG DU RO! URNTJ.

Le dao le jugea d'on coup d’œil à ea mine éveillée... ( P. 159 )

— Diantre 1 fit René, le voudra-t-elle?

Cette interrogation produisit un singulier effet sur l’interlocuteur du Florentin. Ce doute qu’il exprimait le fit pâlir.

— Penses-tu donc, s'écria-t-il, que déjà elle ne m'aime plus T

— Oh ! je ne dis point cela...

Le voyageur respira.

— Mais sortir du Loutre à cette heure, furtivement, passer les ponts et venir jusqu’ici... vous comprenez, monseigneur.

— Alors c'est moi qui irai au Louvre...

— Non, monseigneur, dit René, c’est elle qui viendra. Madame Marguerite est femme à braver tous les périls pour vous éviter un simple danger. Vous allez m’attendre ici, et ie vous la ramènerai avant une heure.

René, tout à l’heure embarrassé et tremblant, s'exprimait avec assurance ; il paraissait sûr du succès, et un moment son hôte fronça le sourcil.

— Tu avais si grand' peur d’entrer au Louvre... lui dit-il.

— Certainement, monseigneur. Mais j'ai trouvé un moyen.

— Lequel?

— C’est mon secret, fit René en clignant de l’œil.

Il prit son épée et son manteau , et, boitant toujours, il se dirigea vers la porte, disant au voyageur :

— Tenez , monseigneur, voici des livres de vénerie et de volerie dont la lecture vous permettra d'attendre patiemment que je revienne avec elle.

L’inconnu fit un geste approbateur. René ouvrit sa |*orte comme il l’avait fermée, c'esUâ-dire eu évitant

tout bruit criard, et il laissa son hôte maître du logis.

Puis, bien que son pied lui fit un mal affreux, il se dirigea rapidement vers le Louvre, s'adressant le monologue que voici :

— La reine m'a disgracié, mais, au fond de son cœur, elle a conservé quelque affection pour moi, et il est hors de doute qu’au premier service que je lui rendrai , elle me rendra toute son amitié.

« Or, le hasard semble vouloir me servir à souhait.

< Voici monseigneur le duc Henri de Guise qui tombe en mes mains juste au moment où je cherche un prétexte pour entrer au Louvre.

• Leduc a été obligé de quitter Paris furtivement pdur éviter le poignard des assassins armés par la reine-mère; mais comme il aime toujours madame Marguerite et que, bien certainement, il est encore aimé, il en résulte que Son Altesse revient à Pans et veut, à tout prix, revoir La fiancée du prince de Navarre.

« Je vais livrer le duc de Guise à la reine-mère et je ferai ma paix avec elle. »

René s’en allait, bien décidé à accomplir cette nouvelle trahison, et déjà il avait atteint la petite place voisine du Louvre , sur laquelle s’élevait la guinguette de Malican, lorsqu'un événement inattendu vint modifier ses premiers plans.

Comme René avançait dans l’obscurité qui était grande, guidé seulement par la lanterne lointaine du poste des Suisses et le bruit de la Seine qui roulait son flot noir, il entendit tout à coup un cri ctouffe, un cri de femme... Kl ce cri lui résonna au fond de l'âme; il crut reconnaître la voix qui l'avait poussé, et il se précipita dans La direction où U l'avait entendu.

Presque au même instant une lueur instantanée se fit et perça les ténèbres. C'était la purie du cabaret de Malican qui s'ouvrait et livrait passage un CM de clarté,

René s’arrêta immobile et vit la silhouette de deux hommes se destiner sur ce cadre lumineux.

En même temps une voix disait :

— La nuit est noire... c'est quelque tire-laine qui dévalise une rib&ude. Ne nous mêlons pas de ces affaires, ami Noé.

Et ,e rayon lumineux disparut en même temps que les deux hommes derrière la porte qui se referma.

René se reprit à avancer dans la direction où il avait entendu le cri, et soudain il aperçut dans les ténèbres deux ombres noires, dont l’une se mouvait et se penchait sur l’autre. L'ombre qui se mouvait était celle d'un jeune homme qui essayait de rappeler à elle une femme évanouie.

René approcha tout à fait.

— Qui êtes- 18 et que faites-vousf dit-il.

— Monsieur né I - GodolphiiH

Le Florentin et le somnambule venaient de se reconnaître à la voix; et le son de celle du premier était si vibrant qu'il eut le don de rappeler à elle la feumie évanouie.

— Mon père!!! murmura Paola....

René prit sa fille dans ses bras, en proie à une éniok>u indicible, et Paola lui dit :

— Pardonnez-moi d'abord, mon père, et ensuite vengez-muil

xlh

Tandis que René retrouvait sa fille, le dnc Henri de Guise, surnommé le Balafri, — car c’était bien ce prince que le Florentin avait rencontré et emmené chez lui, — le duc de Guise, disons-nous, attendait dans la boutique du pont Saint-Michel le retour de son messager.

Le prince était toujours fort épris de madame Marguerite, et le silence qu’elle avait gardé avec lui lorsqu'il lui avait envoyé un messager n’avait fait qu'irriter son amour au lieu de le calmer.

Or, on le sait, le messager du duc était descendu chez Malirm , et la missive dont il était porteur, au lieu de pari jur à madame Marguerite, était tombée dans les mains de Henri de Navarre.

Lt duc, — son envoyé de retour à Nancy, — était parti sur-le-champ; il avait couru jour et nu<t, et il arrivait 4 Paris avec l'exaltation passionnée de l’homme qui craint d'étre oublié et remplacé.

D’abord assis dans le fauteuil que lui avait avancé René , le prince calcula assez patiemment le temps qu’il fallait pour aller au Louvre et en revenir.

Puis, ce temps écoule, et aucun bruit ne retentissant au dehors, il se leva et se prit à arpenter la boutique de long en large; puis il alla vers la porte et essaya de l'ouvrir.

He ne l’avait fermée en s'en allant Alors un soupçon pa>sa dans l’esprit du duc.

— Le drôle, pensa-t-il, est capable de m’avoir enfermé pour oie faire prendre par les esta fiers de madame Catherine.

Le soupçon ressemble 4 la tache d’huile, il grandit en un clin d œil.

Le Baialrc se remémora rapidement toutes le« trahisons de René et s'avoua qu’il avait eu un véritable moment de folie en songeant que cet bomme pourrait le servir.

— Pardieu ! ae dit-il, ce damné Florentin m’a fait un conte. Il n’est pas disgracie le moins du mende et c'est un rôle qu’il joue avec moi. Tandis que je l’attends ici avec la confiance d'un houigeois naïf, il court chez la reine et dans uu quart d’heure, peut-être, je serai pris «t assassine dans ce traquenard...

Le duc avait bien son epec au côté et sa dague au flanc, et Dieu sait si elles étaient vaillantes l tuais il avait laisse

son cheval à la porte, et dans les fontes de sa selle une paire de bons pistolet? chargés jusqu’à la gueule.

Or, Son Altesse le duc de Guise savait fort bien le cas qu’on faisait de h i, et, du moment où il eut admis dam son esprit que René courait au Louvre pour le faire assassiner , il demeura persuadé que les assassins seraient en nombre respectable et qu ils préféreraient se servir d’arquebuses tuant 4 bonne portée , plutôt que de poignard* qui se seraient émoussés ou tordus sous la lame de son épée. ,

Le duc regrettait donc scs pistolets; puis, comme il était homme de race et trouvait que, si brave que soit un gentilhomme, il ne doit s’escrimer avec des manants uu’à la dernière extrémité, il songea sérieusement 4 éviter cette rencontre.

— Se retirer devant des estaGers n'est pas prendre te fuite, pensait il.

Le duc examina la serrure de la porte , puis la porte

elle-même.

La serrure était, on s'en souvient, une œuvre milanaise du plus merveilleux travail. Il ne fallait songer ni i la briser, ni à la fausser, et moins encore à la crocheter.

La porte était en chêne massif, solidement ferrée, et. bien que le duc fût vigoureux, il essaya vainement de lui faire subir une pesée.

Henri de Guise abandonna la porte et se dirigea vers la fenêtre , — celle fenêtre de l’oratoire de Paola qui dormait sur le rivière et par laquelle Nuê s’était évadé plus d’une fois.

Le duc eut la même pensée que Noê, et comme lui H ae prit à chercher une corde.

U trouva bientôt mieux qu’une corde, il trouva l’écbelk de soie de l’ami du prince de Navarre.

— Ah I par ma loi! se dit-il, j’aime mieux encore prendre un bain froid que me faire tanner la peau fîec une arquebuse.

11 noua solidement l’une des exlrémités de l’échelle aux barreaux de la croisée, laissa pendre l'autre, roula son épée en son manteau et descendit bravement jusqu’à la rivière.

Après quoi il se jeta fort résolùment à l’eau et gagna, en nageant vigoureusement, la rive gauche de la rivière.

Ensuite, tout transi, mourant de froid, mais s’applaudissant de plus en plus du parti qu'il avait pns, il revint sur le pont Saint-Michel.

Son cheval était toujours attaché 4 l'anneau de fer fixé dans la devanture de la boutique.

Le duc sauta en selle et gavna la place Maubert, où se trouvait une hôtellerie dans laquelle descendaient les gentils hommes de médiocre condition.

Le costume que portait le duc était, du reste, parfaite ment analogue è la situation qu’il voulait afficher : pourpoint de gros drap, chapeau gris sans plume, bottes fortes, éperons d'acier sans ornements.

L'hôtellerie avait pour enseigne : Au Cheval rouan ; son proprietaire se nommait Jeati Maître vers et jouissait de la réputation d'un catholique enrage.

Mal travers ne pariait jamais des hugueniu qu’en blaspbemanl.

Le duc appela les valets, leur jeta la lk«-e de soi cheval et mil pied 4 terre.

Maltravers accourut , parut saluer le cavalier avec le peu de courtoisie que mérite un gentilhomme grossièrement vêtu et le fit entrer dans la cuisine. La cuisine étau alors, comme aujourd'hui, la première pièce, la salle d t réception par excellence de toute hôtellerie. Le duc vit une énorme tranche de tosuf qui tournait devant le feu,

4 deux pas de la cheminee une table recouverte d’une nappe bien blanche.

Soit que le bain qu’il venait de prendre eût quelque peu refroidi son exaltation amoureuse, soit qu'il eût réfléchi et cédé 4 un mouvement de prudence, lequel mouvement lui conseillait d'attendre à plus tard pour aller au Louvre, le duc se mil à table et demsnda 4 souper, api es avoir préalablement changé d'habita.

L’hôte , en deptt de U réception assez cavalière qu’l

;le

avAit paru ’.ui foire, ne l'était poiDt trompé sur la véritable qualité du voyageur.

La preuve en lut qu’il s’approcha tout dourement de ce dernier et lui dit assez bas pour que personne de ceux qui sa trouvaient disséminés dans la salle ne l’eutendit : — Monseigneur a-t-il besoin de moi ?

— Peut-être... répondit le prince sur le même ton. ▲i-tu quelqu'un de nardi et d’intelligent sous la main?

— J’ai mon fils , un garçon de quinze ans, adroit et malin comme un singe, qui étudie pour être clerc eh Sorbonne, et, pour le quart d’heure, est enfant de chœur à Sainte- Geneviève.

— Boni dit le duc, un gaillard comme cela doit être ce qu'il me faut. Où est-il T

— Dans l’écurie : il veille à ce qu’on ait soin de votre cheval.

— Va le quérir.

L’hôte sortit de la cuisine, et peu après le duc vit apparaître le gamin.

C'était bien l'écolier mauvais sujet, l'enfant de chœur qui vide les burettes, le méchant drôle capable des tours les plus pendables.

Le duc le jugea d'un coup d’œil à sa mine éveillée, à ses vêtements en loques, à la façon insolente dont il le

salua.

Il le prit par l’oreille et lui dit :

— Va te promener sur le pont Saint-Michel, mon garçon , aux environs de la boutique de messire René le Florentin.

— Qh I je la connais bien, dit le gamin. Chaque fois que passe devant elle je Jette une pierre dans les crois&s.

— Pourquoi oela?

— Parce que maître René m’a fait fouetter un jour de l’an dernier que je l'appelais empoisonneur. Aussi, quand on a dit qu'il serait rompu vif, j'étais bit-o content.

Le duc tressaillit, René ne lui avait donc pas menti, et il était en disgrâce après avoir frisé la roue.

— Et qu’est-ce que je ferai sur le pont Saint-Michel? demanda le fils du caharclier Mallravers.

— Tu regarderas ce qui s'y passe.

— Et s’il ne s’y passe rien d ; extraordinaire ?

— Tu reviendras.

— Drôle de commission que vous me donnez là, mon gentilhomme!

— Eh bien , je t’en vais donner une seconde , poursuivit le duc, à qui décidément le visage de Garguille, c'était le nom du gamin, inspirait pleine confiance.

— Voyons !

— E->- tu jamais entré au Louvre?

— Oh! bien souvent...

— Connais-tu quelqu’un de la cour?

— Je connais M. Raoul, un joli page qui est généreux comme le roi. M. Raoul vient sou veut ici avec d'autres seigneurs comme lui, et, dans la semaine, il m'arrive plus d'une fois de lui porter du vieux vin de Cahor* qu’il boit dans sa chambre, les jours où il est de service auprès du roi.

— Alors, tu sais où est le logis du page Raoul ?

— Pardiènoe !

»— Te cb..rgerais-tu de m'y conduire?

— Certainement, et les yeux fermés.

Le duc avait une inspiration hizarre :

— Conduis-moi d'abord a ma chambre, dit-il en repoussant son assiette vide et avalant un dernier verre de vin.

— Venex, dit le gamin, qui prit un chandelier de cuivre sur la cheminée, et se mit en devoir de précéder te voyageur. «*

Quand le duc et Garguille furect seuls dans la chambre d'auberge réservée au prince lorraiu, ce deri er reprit :

— Dans quoi portes- tu le vin de ( «hors an pa-<e Raoul?

— Dans un panier; dame I je lui en porte toujours six bouteilles à la fois.

— Ce qui fait que, si tu lui en portais douze, il te

faudrait deux paniers?

— Justement.

— Eh bien, tu lui porteras douxe Duteilles et tu prendra- deux paniers.

— Merci ! c’est trop lourd.

— J’en porterai un.

— Vous I fit Garguille stupéfait.

— Sans doute, et tu *as me donner la veste et le bonnet de lame d’un garçon d’aulierge, ajouta le prince lorrain qui se déharrassa de ses bottes à l’écuyère, de son pourpoint et de son épée.

Cette métamorphose plut à l’esprit mystificateur du amin. «

— Attendez un moment, dit-il, j'ai ce qu'il vous faut.

Il sortit, courut dans une pièce voisine et en revint

avec les vêtements du garçon palefrenier de 1'hôtellerie.

Le prince s'habilla promptement, et, quelques minutes après, il était méconnaissable. Un quart d'heure plus tard, il passait sur le pont Saint-Michel, portant à -on bras un panier de bouteilles et marchant à côté du jeune Garguille.

Le pont Saint-Michel était désert, et la boutique de René toujours ferrnee. Aucune lumière ne se faisait jour à travers les fentes de la porte.

— Le drôle est au Louvre, pensa le duc, et sans dcu« il vend à madame Catherine, au prix de sa rentrée en grâce, le secret de ma présence a Paris. Mais, ajouta-t-il avec un sourire, si on me reconnaît sous ces babils, c'est que le diable s'en mêlera.

Il était déjà fort tard quand le fils de l’aubergiste du Cheval rouan et son prétendu garçon palefrenier se présentèrent au grand guichet du Louvre.

Le Suisse de laction fit même quelques difficultés pour les laisser passer.

Mais Garguille parla fort insolemment, prononça le nom de Raoul, page du roi, avec emphase, et on les lais-a entrer.

Une fois le guichet franchi, le duc se sentit à l*ai«e. Il suivit Garguille à travers les escaliers et les corndura ju-qu’an deuxième ctage, que les pages et les femmes de service habitaient.

Garguille alla frapper à la porte de Raoul.

Raoul, de service la nuit précédente, s’était couché de bonne heures, et il dormait profondément sur son lit où il s’était jeté tout vêtu.

— Monsieur Raoul, dit la voix câline et bien connue du jeune cabaretier, c'est u oi, moi Garguille... Ouvrez, je vous prie, j’ai une commission pour vous...

Raoul, éveillé en sursaut, sauta à bas de son lit en maugréant , ouvrit sa porte et demeura tout étonné en reconnaissant que Garguille n’était pas seul.

Garguille entra, le duc se glissa derrière lui et ferma vivement U porte.

— Je vous amène un gentilhomme qui désire causer avec vous, dit luul bas le gamin.

— Ça un gentilhomme ! fit Raoul stupéfait et toisant, à la clarté d*une bougie posée sur une table voisine, le personnage qui Lui arrivait.

Heureusement le duc ôta le bonnet de laine qui lui descendait sur les yeux, et Raoul étouffa un cri de surprise.

— Son Altesse I

— Chut 1 fit le duc.

Puis il moutra la porte à Garguille.

— Tu peux t’en aller, lui dit- il. Raoul me donnera l’hospitalité oour ce*î' mit.

11 mit trots pistoles dans la main de l’écolier, qui s'en alla.

Raoul , toujours fort étonné de voir le duc de Guise chez lui, ne trouvait ni un mot, ni un geste.

— Mon petit Raoul , dit le duc en se jetant dans ni fauteuil , tu es gentilhomme, et par conséqueut incapable de me trahir.

— Ab! mon.«eigiieur...

— De plus, tu aimes Nancy,

R «oui devint pourpre.

— Et Nancy est dévouée corps et âme à madame àUrguerite.

iAO

— Je le mis.

— Or, j’aime madame Marguerite, tu le mis bien.

— - Oui, monseigneur.

— Et madame Marguerite m’aime...

Raoul ne répondit pas, et le duc prit son silence pour une adhesion.

— Or, donc, poursuivit Henri de Guise, c’est à toi que je me fie... pour arriver jusqu’à elle...

— Mais, monseigneur...

— Va me chercher Nancy.

Le nom de Nancy soulagea quelque peu Raoul et le tira momentanément d’un granc embarras.

— Nancy, pensa-t-il, expliquera mieux que moi bien des choses à Son Altesse...

Et, saisissant au vol l'ordre que lui donnait le duc, il le laissa dans son logis , lui recommandant de ne point ouvrir si l’on venait ù frapper. Puis il courut chex Nancy.

La jolie camérière était dans sa chambre et regardait par le trou percé dans le plancher ce qui se passait chez madame Catherine.

Et sans doute il s'y passait d étranges choses, car Nancy était fort pâle et manifestait un violent ctfroi.

— AhI le pauvre sire de Coarasse... murmurait-elle.

Sans doute le prince de Navarre courait à celte heure

quelque terrible daoger.

Pour comprendre l’effroi de Nancy et donner une idée du péril que courait Henri de Navarre, il faut se reporter au moment où Paola quittait Chaillot en compagnie de Godolphio, à nuit tombante.

Le somnambule, pour lors bien éveillé, avait parfaitement interrogé ses souvenirs et les avait mis au service de sa jalousie et de sa rancune.

Godolphin haïssait Noê , non-seulement parce que le Béarnais était aimé de Paola, mais il le haïssait encore, et plus peut-être, parce qu'il était beau , vigoureux, de bonne maison, tandis que lui-même était petit, chétif, malingre et de naissance inconnue.

La façade du Louvre avait servi de point de repère à Godolphin. H savait que la maison où il avait été détenu prisonnier au fond d’une cave était située auprès du royal édifice.

Les bruits lointains qui lui étaient parvenus dans son cachot improvisé lui avaient appris que cette maison était un cabaret.

C’en était assez pour que ses recherches ne fussent pas de longue durée.

? Quand il fut arrivé sur la pitite place qui entourait l’élise SaiDt-Germain-l'Auxerrois, Godolphin conseilla à 1 Italienne de mettre pied à terre, et ils allèrent remiser leurs chevaux dans une hôtellerie de la rue de l’ Arbre- Sec, puis ils revinrent sur la place du Louvre à pied, marchant lentement.

11 était déjà lard , la nuit était sombre, le temps pluvieux, la place déserte.

Comme si Godolphin eût eu à l’état de veille une partie de cette lucidité merveilleuse qu'il possédait durant son sommeil magnétique, il se sentit attiré tout droit vers le cabaret de Malican.

La porte en était fermée, et sans doute les buveurs, s’il y en avait, étaient d’humeur taciturne, car on n'entendait aucun bruit à l'intérieur.

Cependant un rayon de lumière filtrait à travers les ais mal joints do la porte. Godolphin fit signe à Paola de se tenir à distance, puis, comme un loup qui rôde auprès d’une bergerie, il fit le tour de la maison et revint coller son œil aux fentes de l’huis. Apres quoi, ivre de joie sans doute, il vint prendre Paola par la main et lui dit tout bas : — Approchez... et regardez!

Paola, dont le cœur battait violemment, approcha son œil du trou de la serrure et recula presque aussitôt en jetant un cri terrible. +

Noé était assis auprès de la jeune Myelic, tenait ses

deux mains dans les siennes et la regardait avec amour. Derrière lui Henri causait avec la belle argeutière, toujours vêtue en petit paysan béarnais.

En jetant ce cri d’elrroi et de colère, Paola s’affaissa défaillante dans les bras de Godolphin; mais en ce moment le somnambule, en dépit de son apparence débile, se sentit doué d’une force herculéenne, et, enlevant la jeune fille d’un bras nerveux, il l’emporta en courant à plus de cent pas de distance, de telle aorte que, lorsque Noê et Uenri accoururent et ouvrirent la porte, ils ne virent plus rien. L'obscurité était complète.

Mais le cri de Paola avait guidé René. René avait retrouvé sa fille, et l'Uaiienne , un momeat foudroyée, se redressait à la vue de son père et lui disait :

— Vengez-rooi !

— Te venger? s'écria René ému, et chex qui , peutêtre , le cœur du père parlait moins haut alors que cet intérêt superstitieux qui lui faisait croire que sa vie dépendait du célibat de sa fille.

— Oui . dit Paola d une voix sourde, vengez-moi ! Il y a là... dan* celte maison... un homme que j’aimais et qui me trahit !

René ne demanda pas d'abord d'autre explication à sa fille ; il courut vers le cabaret dont il avait vu la porte s’enlr’ouvrir et se refermer. Il s’en approcha , comme Godolphin, à pas de loup, et il regarda comme Paola avait regardé.

Soudain le Florentin tressaillit et sentit une goutte de sueur perler sur son front.

Il avait aperçu Noê et le sire de Coarasse, puis le visage du jeune paysan l’avait frappé, et il avait reconnu, sous ce déguisement, la belle argentière.

René était trop prudent pour pénétrer dans le cabaret de Malican ; il revint vers sa fille, la prit silencieusement par la main et l'entraîna vers la rivière.

— Dis-moi, fit-il alors, et quand ils se trouvèrent loin du cabaret, quel est celui de ces deux hommes que tu aimais et qui t'a trahie?

— C'est Noê.

— Ah! c’est lui... qui...

— C'est lui qui nous a enlevés, Godolphin^t nnà.

— Bien, fit René avec calme. Dis- moi tout, mon enfant.

René, quelque sourde colère qu'il eût au cœur, comprenait que l'heure des récriminations et des reproches envers sa fille n'était point venue.

René voulait savoir...

Alors Paola fit à son père le récit exact de ce qui s'élait passé, clic ne lui céla rien, m ses entrevues nocturnes avec Noê à de certaines heures où lui . René, interrogeait le sommeil somnambulique de Godolphin, ni la manière dont le jeune homme entrait et sortait de chez elle, ni les confidences qu’elle-mème lui avait laites.

René, silencieux, écoutait attentivement, et à mesure que sa fille parlait, un voile se déchira pour lui , et il comprenait par quel moyen il avait été possible au sire de Coarasse de jouer son rôle de sorcier.

— Sois tranquille, mon enfant, dit-il, lorsque Paola eut terminé son récit, tu seras vengée !

— Oh ! cet homme que j’aimai», murmura la vindicative Italienne, je le hais maintenant d’une haine féroce, inextinguible, et je lui souhaite la plus aiTreuse et la plus cruelle des morts.

— Tu seras vengée 1 répéta le Florentin, qui ajouta mentalement :

Et moi aussi !

René avait vu la belle argentière , et maintenant il comprenait une grande partie de la vérité. Le sire de Coarasse l’avait joué au complet; il l’avait battu avec ses propres armes, lui prenant la femme que lui, Reoé, convoitait.

— Viens au Louvre, dit-il à sa fille.

— Au Louvre I

— Oui, certes! tu vas raconter tout cela à madame Catherine.

— Mais, dit la jeune fille, qui avait oublié de compléter sa narration par le récit des amours de Heurt

avec^ madame Marguerite, touchant lesquelles Noé avait eu l'imprudence de lui (aire quelques révélations , — faul-il-aussi parler... de la princesse?

— Quelle princesse? demanda le Florentia étonné.

— Madame Marguerite.

— Qu’est-ce que madame Marguerite peut avoir affaire eu tout ceci?

— Madame Marguerite l’aime...

— Qui? Noêî

— Non, le sire de Coarasse.

— Oh I oh 1 ht René, qui se trouva brusquement jeté au milieu d'une autre séné d'idées, es-tu bien certaine de cela, ma (111e?

— Oui, mon père; chaque soir, le sire de Coarasse est reçu au Louvre, chei madame Marguerite.

— Corbleu! murmura Tlialien, s'il en est ainsi, j’ai ma vengeance prête...

René songeait au duc de Guise qui, lui aussi, aimait Marg*»vite et serait homme à tuer son rival.

Pui§, s’adressant à sa fille :

— Non, mon enfant, dit-il, tu n’as nul besoin de parler dt tout cela ; tout au contraire , il est utile à notre vengeance que nous célions profondément cet amour de la priucesse pour ce misérable imposteur.

— Soit, dit Paola.

— Allons au Louvre, reprit René.

Puis il dit à Godolphin, en lui remettant la clef de la boutique du pont Saint-Michel : — Toi , tu vas aller à la maison, tu entreras et trouveras dans l’oratoire de Paola un gentilhomme assez ma vêtu; mais il ne faut pas se lier à l’apparence , et tu l'appelleras respectueusement : « Monseigneur. »

— Que lui dirai -je?

— Tu le prieras de te suivre.

— Où le conduirai-je?

— Ici, où nous sommes.

— Et... après ?

— Tu m’y attendras avec lai.

— C’est bon, dit Godolphin, qui s’associait déjà, du fond de son cœur plein de haine, à la double vengeance de René et de sa fille Paola.

Godolphin se mit à courir dans la direction du pont Saint-Michel, arriva à la boutique du parfumeur, introduisit la clef dans la serrure, entra, et, guidé par la clarté du flambeau que René avait, une heure auparavant, allumé sur un dressoir, il pénétra dans l’oratoire.

Mais sa stupéfaction fut grande, en voyant que la pièce était vide.

— Où diable est-il donc? se demanda le somnambule.

Il revint dans la boutique, monta au laboratoire, entra

dans la chambre du parfumeur et redescendit dans l’oratoire de Paola; tout à coup il remarqua ta fenêtre ouverte et aperçut l’échelle de soie solidement nouée aux barreaux, et dont l’extrémité trempait dans la rivière.

C’en fut assez pour que Godolphin ne cherchât plus.

Seulement il ne comprenait pas pourquoi le gentilhomme à qui René accordait le titre de monseigneur s'en était ainsi allé.

Il attendit une heure, espérant le voir revenir, puis il s'en retourna tout seul à l’endroit que René lui avait assigné comme rendez-vous, sur la rive droite de la rivière, à peu de distance du Louvre .......

Maintenant, voici ce qui se passait dans le royal édifice et ce que Nancy avait vu et entendu :

Madame Catherine était seule dans son oratoire, assise devant une table et écrivant.

Tout à coup on avait frappé à sa porte d’une certaine manière, et tressaillant, la reine avait levé la tète et s'élait retournée en fronçant le sourcil.

La petite porte qui donnait sur le corridor que nou9 connaissons et qui était, comme on disait au Louvre, la porte des familiers, la petite porte, disons-nous, s’ouvrit aussitôt »près. Une femme entra qui arracha un cri de surpri.-c à Catherine. C'était Paola.

Puis, derrière Paola, la reine-mère vit poindre le visage inquiet de René.

Cependant le Florentin avait une fleur de sourire aux lèvres, et son regard ne manquait pas d’assurance.

La reine, qui avait fait une étude constante des nnysionomies, devina à ce regard et à ce sourire que René venait lui offrir, en échange de son pardon, quelque chose d'important.

— Ah! aht dit-elle, lu as donc retrouvé ta fille?

-i Oui, madame.

— Au bras de quelque beau gentilhomme?

— En compagnie de Godolphin, madame, et juste assez à temps pour empêcher Votre Majesté d’ètre mvstifiée.

— Hein? fil la reine, dont le fier regard étincela.

— Qu’est-ce à dire, monsieur René.

— Je dis la vérité, madame.

— Plaît- il?

— Interrogez ma fille, plutôt...

Et René fit un signe à Paola, qui s’avança et fléchit le genou devant Catherin*'. Paola était pâle de fureur; son sang italien bouillonnait, ses yeux lançaient des éclairs.

Elle refit à la reine le même récit qu’elle avait fait à son père, omettant seulement, ainsi que ce dernier le lui avait recommandé, de parier des amours de madame Marguerite avec le sire de Coarasse.

Catherine de Médicis n’interrompit point Paola ; elle l’écouta jusqu’au bout, puis, lorsque la jeune fille eut fini, elle regarda froidement René.

— Eh bien, lui dit-elle, en quoi cela peut-il me toucher?

— Comment, en quoi? murmura le Florentin stupéfait de ce calme.

— Sans doute.

— Mais Votre Majesté a été mystifiée...

— Et comment ?

— En ce que le sire de Coarasse n'est pas sorcier, qu’il ne lit pas dans les astres...

— Un moment! fit la reine : il est fort possible que le sire de Coarasse t’ait raconté une foule de choses que M. Noê caché chez toi, dans la chambre de ta fille, avait entendues...

— Parbleu l ■

— Mais ce nue je sais, moi, poursuivit la reine, c’est qu’il m’a révéle des secrets extraordinaires.

— Qu’il aura appris par des moyens semblables, madame.

— C’est possible, mais il m'en faudrait la preuve.

— Je vous la donnerai.

— Par exemple, continua Catherine, il m'a révélé l'évasion des prisonniers huguenots du château d'Angers, leur passage à Paris, leur arrivée à Charentou... a Lï,m’a-t'il dit, ils ont donné à un hôtelier une couronne à l’effigie du feu roi de Navarre, laquelle doit être marquée en un coin d’une rayure légère. » Tout cela s'est trouvé eiact. Pen&es-tu, dit Catherine, que le sire de Coarasse ait appris tout cela de Godolphin ou de ta fille?

— II était le complice des huguenots, dit René avec assurance, bien qu'il ne sût pas un mot de l'évènement.

Un éclair brilla dans les yeux de la reine-mère.

— Ah ! 6i cela était, dit-elle, le sire de Coarasse aurait à compter avec moi...

— Si je vous le prouvais?...

— Prouve-le...

— Je demande vingt-quatre heures à Votre Majesté.

Et René faisait mine de se retirer, lorsqu’un page ouvrit la porte des grands appartements et dit :

— Voilà M. de Nancey qui vient de Melun.

— Faites entrer! dit la reine avec une joie subite.

Et regardant René :

— Nous allons savoir tout de suite si le sire de Coarasse et les prisonniers d’Angers se connnaissaieat et étaient complices.

— Comment cela, madame ?

— Nancey a dû les arrêter à Melun.

— Ah!

— Et s’il le faut, je leur ferai donner la torture.

René tressaillit et eut un léger frisson.

Le mot de torture avait le don de l’émouvoir outre mesure.

M. de Nancey entra.

— Eh bien? demanda vivement Catherine.

M de N'ancey était couvert de boue et de poussière; fl avait la mine allongée, l'œil morne, la démarche pénible d'un homme accable de fatigue.

— Madame, dit-il tristement, le sire de Coara&se s’est jnoqué de vous. J’ai fouillé toutes les hôtelleries, tous les cabarets de Melun, je suis allé jusqu'à Moiitereau, j'ai battu toute la campagne environnante, et nulle part je n’i i pu retrouver la moindre trace de ces deux gentilshommes signalés à Charenton.

— Ah ! s’il en est ainsi, s’écria la reine, qui eut une subite et sourde irritation dans la voix; gare au sire de Coarasse!

On devine à présent combien l'effroi de la pauvre Nancy, qui s'intéressait déjà si vivement au siie de Gérasse depuis que Marguerite l’aimait, avait dé s’accroître lorsque la reine avait prononcé ces derniers mots : Gare au sire de Gérasse !

En voyant apparaître Raoul, la jolie camérière mit uu doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence.

Raoul s'approcha :

— Qu’avez vous, mon Dieu l lui demanda-t-il tout bas.

— Le sire de Coarasse court un grand danger.

— Je le sais, dit Raoul.

A ces mots, Nancy, qui s’était de nouveau penchée vers le judas, se re J rossa vivemement et regarda le page:

— Comment ! dit-elle, tu le sais ?

— Sans doute... et je viens vous trouver tout exprès. Il est ici.

— Qui donc? fit Nancy, M. de Coarasse?

— Non, le duc.

— Quel duc?

— Le duc Henri.

De pâle qu'dle était, Nancy devint pâle livide.

— Ah ! mon Dieu! fit-elle... le duc ici, le duc de Guise au Louvre!...

— Chez moi, dans ma chambre, il vous attend...

Nancy regarda Raoul et se demanda si son bel amoureux n'avait point perdu la tète.

Mais Raoul, fort pâle et fort agité lui-môme, parlait très-sérieusement.

— Le duc, dit-d, est entré au Louvre déguisé en cabaretier, U s'est présenté chez moi sous prétexte de in 'apporter un panier de vin et en compagnie de Garguihe; puis U m’a chargé de vous venir quérir à l'instant.

— Et il est dam ta chambre ?

— * Oui.

Nancy indiqua du doigt le petit trou pratiqué dans le parquet :

— Tiens, dit-elle, mets-toi là, écoute bien, regarde bien...

— Soyez tranquille.

— Et attends-moi.

— Voilà ma def.

— Bon 1 dit Nancy, qui enferma Raoul chez elle et courut à la chambre du page où le duc attendait.

Henri de Guise entendit le frou-frou de la robe de Nancy dans le corridor, et un moment il eut l'espoir que détait Marguerite elle-même qui lui arrivait.

Nancy entra, et le duc étouffa un cri.

Pendant le court trajet de sa chambre à celle de Raoul, Nancy avait eu le temps de calmer un peu 6on émotion, de réfléchir et d'arrêter à la bâte un plan de bataille.

Il fallait défendre Heurt contre tant d'ennemis à la fcis ; René d'une part, la rcine-tnere de l'autre, puis le duc de Guise, qui soupçonnerait bien vite un rival

Nancy entra dans la cliambre de Raoul, fit une belle révérence au duc, tout en laissant bruire sur ses lèvres un petit rire moqueur qui s'adressait au déguisement as.v z burlesque dont il euut affublé.

Ce sourire fit au duc un bien infini.

— Puisque Naûcy m’aborde en riant, pensa-t-il, c’est fie je suis toujours aune.

— Ah! nonseigueur, dit 1a camérière qui referma

rudemment la porte et tira tous les verrous, savez-voui ien que vous êtes d'une imprudence folle?...

— TaiMûL Nancy ! je suis venu parce que je l’Aimé...

— Oh ! je le sais bien.

— Et quand on aune...

— On ne craint rien, n’est-ce pas, monseigneur? interrompit Nancy. Mais madame Catherine ne comprend rien à l’amour, monsieur le duc, et comme elle a mis dans sa tête...

— Ahl Nancy, ma mignonne, dit vivement le duc, si tu m'en crois, tu laisseras de côté madame Catherine et tu me parleras d'elle.

— Soit 1 monseigneur, répondit Nancy qui laissa échapper un léger soupir.

— Elle m'aime toujours, n'esl-ce pas?

— Mais .. je le crois...

Le duc tressaillit.

— Comme lu dis celai fil-U.

— C’est que...

— Voyons, ma mignonne, eiplique-toi... je t'en prie... murmura le jeune prince, qui tenait la main de Nancy dans la sienne et la pressait doucement. Expliquetoi, uion enfant, tes réticences me font mourir.

— Monseigneur, reprit Nancy, madame Marguerite vous aime toujours, vous n’en sauriez douter, mais elle est si bien enlouree d’espions qu’il vous sera impossible de la voir.

— Oh l fit le duc, il faut que je 1a voie pourtant.

— Madame Catherine est chez elle en ce moment.

— Mais elle en sortira?...

— Non, dit résolümenl Nancy.

— Comment! non?

— La reine-mère a, depuis quelques jours, des terreurs imaginaires, des visions, des hallucinations, que sais-je î murmura Nancy, qui se décidait à mentir avec l’aplomb d’un jeune page.

— Eh bien!

— Eh bien, elle s’est fait dresser un lit dans la chambre de madame Marguerite, si bien qu'elle y couche chaque nuit.

— Mais, 6’écria le duc, dont la voix tremblait décolère, je ne pourrai donc pas la voir aujourd'hui?

— Ilélas! non, mon seigneur.

— Ni... demain?

— Ah ! demain, répondit Nancy, qui comptait sur le hasard pour la dégager de sa parole, demain... je m’arrangerai (tour cela...

— Je la verrai ?

— Oui, m* n-rigneur.

— A quclk laureî

— Je ne sais encore... mais fiez-vous à moi... Dès demain malin elle sera prévenue de votre présence à Paris.

Le doc se leva en soupirant.

— Il faut donc que je m’en aille! murmura-t-il.

— Faites-le pour elle, monseigneur. La reine-mère a entraîné le roi dans son camp. La moitié de la cour de France est huguenote en ce moment, et si on vous savait à Paris, madame Marguerite, qu’on veut garder pieusement au roi de Navarre, madame Marguerite serait enfermée en quelque donjon.

Celle perspective que Nancy ménageait aux yeux d duc le ni tressaillir et frissonner, lui qui était bra v entre tous. S’il méprisait les assassins stipendiés par ! reine, si, dans une mêlée, il restait calme et souri* **• comme au seiu d'une fêle, U n'en tremblait pas moins à cette heure en songeant aux malheurs qui pouvaient fondre sur la femme qu’il aimait.

N.mcy avait touché juste.

Le prince se leva et dit à la camérière:

— Tu as raison, ma bonne Nancy, et j’aurai le courage d'attendre, d’autant plus...

U regarda Nancy et eut un sourire mystérieux.

— v oyons, répéta- t-il, penses-tu qu’elle m'aime toujours autar.t?

— Mais, dit Nancy assez embarrassée de la question, on ne s»; guérit pas du mal d'amour eu quelques semaines, monseigneur.

Jigitize

— Elle n’a donc nulle envie d'epouser le prince de

Navarre T

— Certes, non. E’ie le hait...

— Crois-tu qu'rlle aérait toujours aussi volontiers duchesse de Guise ou de Lorraine ?

— Ah! monseigneur, dit Nancy, qui ne voyait point encore où le prince en voulait venir. Votre A!t>*sc sait bien que, si la politique n’avait passé A travers, madame Marguerite régnerait à Nancy depuis plus d’une année.

— Eb bien, répliqua le duc, j'ai trouve moyen de me moquer de la politique, ma mignoutie.

— Hein ! fit Nancy.

— Et si madame Marguerite veut...

— Mais quoi, monseigneur?

— Je l'enlève.

— Bon I et après?

— En douie heures de galop nous sommes hors des terres de France.

— Très-bien.

— Le lendemain au soir nous arrivons à Nancy, où mon oncle, le cardinal de Lorraine, nous unit.

— Et, dit Nancy, qui décidément se mêlait de politique à ses moments perdu», te jour d’après M. de Cri lion, ou le connétable de Montmorency, on le roi Charles IX lui- même monte à cheval et investit les frontières de votre duché de Lorraine, monseigneur.

— D accord.

— Et la guerre éclate...

— Mes préparatif» sont faits : Mayenne et moi nous tiendrons la France en échec.

— Parlait! murmura Nancy; mais le roi de France est le fils bien -aimé de l'Eglise, madime Catherine est un fieu parente du pape; le pane eicom munie le duc de Gui>e, et ses sujets, au lieu de le défendre, remettent l’épée au fourreau.

— Tu te trompes, mignonne, répondit le duc, peu touché de la logique serrée de Nancy.

— Ahl vraiment?

— Le pape n ‘excommuniera point le duc de Guise, quand il saura qu'il a épousé une princesse qu’on destituait a ce huguenot de Navarre.

— Diable I fit Nancy à part elle, il a raison, peut-être...

Mais elle ne se tint pas pour battue.

— En ce cas, reprit-elle, comme la reine Catherine est habile aux conversions et mouvements politiques, elle menacera le pape, si on ne lui rend sa fille, d' appeler à elle tous les huguenots de France et de Navarre, ceux de Hollande et du Palatins l, et de faire scission complète avec l'Eglise

— Ah çà, ma petite Nancy, fit le duc en souriant, tu te mêles donc de politique?

— Non, monseigneur, mais j’y vois clair.

— Et lu me conseilles de ne pas enlever madame Marguerite?

— Dieu vous en garde !

— Mais.. . je l'aime...

— Qu’importe! vous la verrez... elle verra... nous verrons... fit Nancy, qui conjugua le verbe uoir sur trois tons fort différents.

Un homme plus clairvoyant que le jeune prince, et surtout moins épris, eût fruncé le sourcil à ces trois intonations dillerentes.

Le duc ne comprit pas.

— Où pourra-t-on vous trouver demain matin, monseigneur? demanda N.incy.

— Place Mauberl, à l’hôtel du Cheval rouan.

— Bien! dit Nancy.

— A quelle heure me donneras-tu de ses nouvelles?

— Je ne sais, mais fiez-vous-enà moi... El maintenant, monseigneur, ajouta Nancy, parlez... comptez sur moi,' maUpai iez... dans une heure le guichet du Louvre sera ferme.* un soldat jiouriail vous reconnaître... Partez !

U y avait une certaine angoisse dans la voix de Nancy. Le duc l'attribua au danger qu’il courait, lui, Ueun de Guise. L’angoisse de Nancy avait une causse toute différente. La jolie caïuénàre craignait que le duc, eu prolongeant son séjour ta Louvre, ne s'aperçût qu'elle lui

avait menti, et n'apprît d’une façon quelconque que jamais madame Catherine n’avait eu l’idée de s’établir pour li nuit dans la chambre de sa fille.

Heureusement pour elle le duc se leva, reprit son panier à bouteille, rabattit son bonnet sur ses yeux et dit en souriant:

— Du diable si quelqu'un me reconnaît ainsi...

Nancy le prit par la main.

— Venez, dit-elle, je vais vour faire descendre par le petit escalier et sortir par la poterne du bord de l r eau.

— Chère Nancy I murmura le duc... di^lui bien que je l’aime toujours aussi ardemment.

— Soyez tranquille, monseigneur...

Et N-tucy conduisit le prince jusqu'au petit escalier tournant et lui dit:

— Descendez hardiment. Quand vous serez près de la poterne, vous tousserez trois fois et vous passerez... Le Suisse oui s’y trouve en sentinelle ferme toujours les yeux et feint de dormir dans sa guérite quand on tousse en passant près de lui.

C est un Suisse muet et aveugle.

Deux minutes après, le prétendu garçon caharetier sortait du Louvre sans encombre; mais il n'avait pas fait vingt pas dans l'obscurité qu'il se heurtait à un homme qui se promenait de long en large, les yeux fixés sur la façade du Louvre, où les lumières devenaient rares, vu l'heure avançée de la nuit.

— Imbécile! murmura le duc, qui ne put réprimer un premier mouvement d'impatience et oublia de dissimuler sa voix.

Mais, au même instant, l'inconnu le saisit par le hrai et lui dit :

— Ahl parbleu! monseigneur, j'étais sûr de vous trouver à La sortie du Louvre.

— René ! exclama le duc.

— Oui, monseigneur Et, murmura le Florentin, c’est mal à vous, monseigneur, de vous être enfui par la fenêtre et d'avoir cru que je voulais vous trahir, alors que je vous soi* plus dévoue que jamais.

— Ah ! fit le prince d’un air de doute.

— Et vous en aurez bientôt la preuve.

— Hem?

— Je viens du Louvre tout exprès pour vous.

— Et tu n’as pas vu madame Marguerite.

— Je ne l’ai pas vue, en effet, mais j'ai vu madame Catherine.

— Ah l pardon, fit le prince, tu ferais bien de m’expliquer comment, ayant vu la reine, tu n’as pas vu Marguerite, puisque maintenant madame Catherine couche tous les soirs dans la chambre de sa fille.

— Bah ! fil René en riant, qui vous a donc conté cette sornette- là, monseigneur?

— C'est Nancy.

— Nancy est une pécore qui s’est gaussée de vous, dit froidement le Florentin.

— Rene l

— El tenez, monseigneur, poursuivit le parfumeur en tendant sa main vers la façade du Louvre, voytz-vuus la lumiéie qui brille aux fenêtres de l'oratoire de madame Catherine.

Henri de Guise regarda et reconnut en effet que les croisées du cabinet de travail de la reine-iuère étaient éclairées.

— Si la reine était couchée auprès de sa fille, dit René, elle ne travaillerait pas, je ne l’aurais point quittée il y a un quart-d’heure... et je ne serais pas ici à vous attendre...

— Comment! dit le duc soucieux, tu... m’atte dais?

— Oui, monseigneur, vous vous êtes enfui de cb moi...

— C’est vrai. Tu m’avais enfermé...

— Par discrétion, monseigneur.

— Et comme tu n’en es pas â ta première trahison...

— Monseigneur, interrompit vivement R«*né, je viens de passer une heure avec madame Catherine, et j’ad-

jure le ciel de me foudroyer à l'instant, si j'ai seulement prononcé le nom de Votre Altesse.

— C’est bien! je te crois...

— Non-seulement Votre Altesse a eu tort de se défier de moi, mais encore elle a peut-être donné l’éveil en s’iotroduissant au Louvre.

— L’éveil à qui? fit le prince.

— Monseigneur, reprit René, Votre Altesse a-t-elle bien étudié les femmes?

— Pourquoi cette question?

— Ah! dame! parce que... parce que... c’est trèsdifficile à dire cela, monseigneur.

— Voyons?

— Pour les femmes, le temps et les distances ne subissent point la loi commune : huit jours valent parfois huit années, une distance de cent lieues n’existe pas.

— Mon cher René, dit le prince, je ne comprends pas un mot de ce que lu me chantes là, explique-toi.

— Les femmes sont d'humeur inconstante...

— Eh bien?

— L’homme aimé la veille est souvent oublié le lendemain.

Si René et le prince se fussent trouvés en plein soleil, le parfumeur eût vu pâlir son interlocuteur.

— Est-ce que tu voudrais me persuader, fil ce dernier d’une voix étranglée, que madame Marguerite a cessé de m’aimer et qu’elle aime le prince de Navarre?

-— Oh 1 je ne dis pas cela, et je crois même qu’elle hait le prince béarnais plus que jamais.

— Poursuis.

— Mais je crois aussi, monseigneur, qu’elle ne vous aime plus.

e prince recula d’un pas.

— Prends garde ! dit-il.

— A quoi, monseigneur? fit Renc avec calme.

-A ceci. Ecoute bien: si tu as menti, je te tue!

— Je su;s sur encore, en ce cas, de me bien porter longtemps, répondit René avec le calme d’un liuuime certain de ce qu’il avance.

— René... René... fit le duc avec un accent étouffé.

— Monseigneur, dit le Florentin, si je vous disais : 11 y a un homme, ici près, assez heureux pour vous avoir supplanté dans le cœur de madame Marguerite, que feriez-vous?

— Tu mens!

— Que feriez- vous? répéta René, si je vous disais surtout que, chaque soir, cet homme est conduit chez la princesse par Nancy ; qu’il y entre à neuf heure et en sort è mimé*.,.

— Je me battrais avec cet homme... je le tuerais. Mais cet homme n’existe pas, René, tu es fou... Marguerite m’aime toujours...

El le duc avait des sanglots dans la gorge en parlant.

— Cet homme existe, monseigneur.

— Ohl fit le duc, cherchant à son côté une épée absente.

— - Et il est prè9 d’ici.

— Montre-le moi... nomme-le moi...

— Tenez, monseigneur, continua René, prenez mon épée, mon manteau et mon chapeau.

— Donne.

— Puis regardez la-bas, sur la place, cette lueur discrète qui filtre à travers les fenêtres de cette maison.

— C'est le cabaret du Béarnais Malican.

— Justement.

— Eh bitn? cet homme...

— Cet homme est dans le cabaret. 11 se nomme le sire de Coarasse... Allez ! monseigneur, entrez et deraandez-le.

— Et... c’est... lui!

— C’est lui.

Le duc ne proféra plus un mot, mais il s’aflubla du manteau de René, jeta son bonnet de laine pour le chapeau à plume du parfumeur, ceignit l’épée et marcha droit au cabaret, murmurant :

Il me faut la vie de cel hommel

LU

Jetons un rapide regard en arrière et voyons ce que Henri et Nuê avaient fait depuis deux jours que nous les avons perdus de vue.

Nuê, ou s’en souvient, en quittant, l’avant -veille, la maison de la tinte Verconsin où il laissa Paola, n'en était point parti avec l’intention de n’y plus retourner; loin de là!

Mais Noë avait la nostalgie du bonheur et songeait tout simplement à changer un peu d'amour, absolument de la même façon qu'on change d'air.

Le compagnon du prince de Navarre s'était avoué, le long du chemin, qu'il avait été la dupe de son imagination bien plus que de son cœur. En effet, Paola, fille du terrible et perfide René, Paula, enfermée dans celte boutique où Godulphin la gardait comme un trésor; Paola, auprès de qui il ne pouvait parvenir qu'avec un bateau, une échelle de soie et un poignard, Paola, disons-nous était une ravissante proie, et elle avait dû séduire N

Mais Paofa dépourvue de l’échelle de soie, du poignard, de la harque et des mille périls qu’on courait à rechercher son amour, Paola au pouvoir de Nié perdait les' trois quarts de son prestige.

— Je m’étais monté la tête un peu trop tut, s’était dit le jeune homme, ce n'est point Paola que j’aime, c’est Mycite.

Noë, on s’en souvient encore, était allé tout droit au cabartt de Majican; il avait trouvé Myette seule et il avait risqué un aveu.

Puis Henri était arrivé.

Henri revenait du Louvre, où il avait dîné avec la reine chez madame Marguerite.

Pendant qu’il était à table, le gentilhomme angevin qui avait accompagné M. de Nancey et ses Suisses jusqu’à Charenton était revenu, et il avait confirmé de tout point la prédiction du prétendu sorcier, à savoir que rhôlelier auquel ii s’était adressé lui avait affirmé qu’il avait vu deux gentilshommes, un vieux et un jeune; qu'ils avaient bu un verre de vin sans quitter la selle, et que l’un d’eux lui avait donné une couronne à l’effigie du feu roi de Navarre.

Ce dernier événement avait Bi bien assis la réputation de sorcier du sire de Coarasse que la reine-mère lui avait offert un logis au Louvre.

Henri avait demandé deux jours pour réfléchir.

Ce soir-là, les deux jeunes gens s’en étaient allés, vers minuit, coucher chez leur hôtelier Lestacade.

Puis, le matin, Noë s’était levé avec l’intention d’aller à Chaillot voir Paola; mais il avait eu le malheur de passer devant le cabaret de Malican.

Myette rougissant et les yeux baissés était alors sur la porte. Noë était entré.

— Ma foi! s’était-il dit, je crois que j’ai faim... je vais déjeuner ici.

Les beaux yeux de Myette et la bonne humeur de Malican, qui versait & son hôte le vin muscat des Pyrénées, avait fait grand tort à Paola. Vers le soir, à la brune, Noë était encore & table.

Il était trop tard désormais pour retourner à Cbaillot.

Puis Henri était revenu au Louvre.

Chaque fois que le prince quittait madame Marguerite, il poussait un tout peut soupir à l’endroit de la belle argemière. Mais, en revanche, il ne s'oubliait jamais assez auprès de Sarah pour manquer l’heure de ses nocturnes rendez-vous au Louvre.

Noô et Henri avaient soupé chez Malican; ensuite le prince était allé narrer un conte à madame Marguerite, puis il était revenu au cabaret à l’heure où l'hôtelier béarnais fermaii sa devanture, renvoyait scs pratiques et restait, comme il disait, en famille.

Le prince et Noë n’étaient peut-être pas de la famille , mais ils n'étaient pas non plus des clients. Ce qui faisait que tous deux étaient demeurés après la clôture du cabaret.

Lo aire de Coaras e, dit le duc, est mort ou grièvement blessé... (P. 119.)

Malican était allé se coucher, Henri avait repris dans ses mains les mains de la belle argentière, Myette avait laissé prendre la sienne par NoS.

Tout à coup un cri B’etait fait entendre au dehors, un cri de femme, strident, aigu, désespéré.

Les deux jeunes gens avalent couru ouvrir la porte; mais la nuit était noire, et le premier cri n'avait pas été suivi d'un second.

— Ma foi ! s ciait dit le prince en refermant la porte, ceci ne nous regarde pas! Je n'irai certes pas prendre une lanterne pour explorer la place.

Et il était retourné auprès de Sarab, tandis que Noô s'asseyait de nouveau à coté de Myette.

Une heure encore s'était écoulée pour les quatre jeunes gens dans une douce intimité, lorsque, tout à coup, des pas s'étaient fait entendre au dehors, puis on avait frappé à i j porte.

A la façon dont on frappait il était aisé de comprendre que ce n était point un buveur attardé et encore altère, en dépit de nombreuses libations.

Noë se leva et alla ouvrir.

lin homme entra, marchant lentement, la tête haute, le front pâle, le regard étincelant.

C'était le duc Henri de Guise.

11 s’arrêta au milieu «le la salle, regarda les deux jeunes gens, le petit béarnais sous les habits duquel tout d'abord il ne devina point une femme, puis la jolis Myette, et la vue de la jeune fille eut le don singulier de le calmer quelque peu.

« — Messeigneurs, dit-il, lequel de vous est le sire de Coara&seT

Henri fit un pas et salua :

— C'est moi, dit-il.

Le duc fit un autre pas et salua à son tour avec une courtoisie parfaite.

— Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l’honneur d'être connu de vous.

— En effet, monsieur.

— Cependant, on a dû vous parler de moi, j’en suis certain.

— Votre nom. monsieur T

— Je vous le dirai seul à seul.

— Sortons en ce cas, monsieur, dit Henri qui devinait la provocation.

Il prit son chapeau, et, comme le petit Béarnais pâlissait, il lui jeta un sourire, le sourire du fort qui ne craint rien, pas môme les éclats du tonnerre. Noô s’était levé pour accompagner le prince. •

— Reste! lui dit celui-ci. Si j'ai besoin de toi, je t’appellerai.

Henri montra la porte au duc, s’effaça pour le laisser et sortit derrière lui.

La nuit était toujours noire, mais une lanterne qui brillait à quelque distance servit de but au prince lorrain.

Le prince do Navarre suivit son inconnu et s’arrêta comme lui dans le cercle de lumière décrit par la lanterne.

Alors, le duc de Guise, sc retournant, lui dit simplement :

— Je me nomme, monsieur, Henri de Lorraine, due de Guise.

Di

Henri, stupéfait, fit un pas en arrière.

Puis il ôta son chapeau.

— Je vous aa.ue, monseigneur.

Henri de Guise était |>âle et en proie à une fureur concentrée; Henri de Navarre maîtrisa en quelque» secondes son émotion, et se trouva calme, froid, impassible.

— Monsieur, reprit le duc, est-il vrai que vous allie* tous les soirs au Louvre et que vous soyez aimé de madame Marguerite?

— Monseigneur, reprit Henri, votre question est un peu & brûle-pourpoint...

— Répondez ! tit le duc avec la hauteur particulière à sa race.

— Fl si je refusais ?

— M «nsi» ur, dit le duc avec emportement, si on m'a menti, je châtierai le calomniateur.

— ht si... on vous a... dit vrai ?

— Ce sera vous que je punirai.

— Pardon, dit Henri avec caJrae, vous le prenez un peu haut...

— Plalt-il ?

— Et comme voua vous imaginez, vous, le duc de Guir-e, parler à un petit ge'itillàire, vous élevez la vuiz, mon?eignur.

Le duc eut un rire insolent.

— Mille eicuses, monsieur, dit-il d’un ton railleur J je ne savais pis que les Coarasse fussent de maison sou*

veraine.

— Monseigneur, répliqua H-nri toujours calme, vou* lez-vnus me permettre une simple question ?

— Faites.

— Sous quel nom ôtes- vous ici?

— Que Vuus importe !

— Il m'ttnnorte beaucoup, monseigneur.

— PlalWlf

— Tout nie prouve que nou* allons nous battre...

— C'est mon intention, du moins.

— Eli bien, supposez que j>: vous ble^e grièvement.

Le duc eut un fin sourire.

— Tout est possible, reprit Henri. Otl vous trart'portera dans une maison voi>me et je dirai : « Ce gentilhomme est le duc de Guise.

— Monsieur, dit vivement le duc, vous devez être un homme d’honneur, et je ne vous donnerai la prouve d'estime qui consiste à croiser le fer avec un homme que lorsque voua m’aurez lait le serment de respecter mon incognito.

— Je vous le fais...

— Quoi qu'il arrive?

— Sur mon honneur !

— Bien, monsieur, Ht le duc prêt à dcgntner.

— Un in.-tant, monseigneur, continua Henri, je vais vous demander le même serment.

— A moi ?

— A voua I

— On ne vous connaît donc pas & Paris sous le nom de Coarasse ?

— Au contraire. Seulement, ce n’est pas mon nom.

— Ah ! dit le doc surpris.

— Et, poursuivit Henri, pour que vous n’aycz nul regret de croiser le fer avec un simple gentillàlre,/aUcnds votre serment pour vous prouver que je sms d’assez bonne maison.

— Monsieur, dit le duc, quel que soit votre nom, je jure de ne le révéler à Aine qui vive.

— Alors, répondit Henri en riant, voua pouvez dégainer, mon cousin.

— lieu» T lit le duc, votre... cousin?...

— Je me nomme Henri de Bourbon et dois être roi de Navarre, dit lentement la prince.

El Henri prit à son tour l’attitude hautaine d’un homme de race et toisa Durement le duc

— Ah! ah! dit celui-ci qui mil aussitôt l'épée à la main, nous sommes plus ennemis encore que je ne le croyais, mon cousin...

•—U est certain que nous avoua plus d’une rivalité.

répliqua Henri : rivalité d’amour, rivalité de politique, rivalité de religion.

— El certes, dit le duc en croisant le fer, l'occasion est assez Mie de nous mesurer, il me semble...

— Vous ui'en voyez tout ravi. .

Henri croisa pareillement le fer.

Henri de Guise et Henri de Navarre semblaient avoir eu le aime maUni d'urne et ils tiraient tous deux dans la p*rfeetion.

Ils ferraillèrent plus d’un quart d’heure sans pouvoir atteindre, et, tout en ferraillant, ils échangèrent, à la façon des héros d’H mière, les quel pies mots que voici : Mon cher OotUtll, «ht Henri de Navarre, vous avez aimé madame Murgutrite et vous en vouliez faire uue

— Mieux que cela dans l’avenir, peut-être, mon cousin, ricana le duc dont l'épée sifflait comme une couleuvre et voltigeait curante ntt r ibtn de feu.

— Moi, |iour*uivlt Henri, j’en veut taire une reine.

— Il est plus petit que tiu.n duché, votre royaume, cousin.

— Il s'agrandira, cousin.

— Au détriment de la France ou de l’Espagne? ricana le duc.

— De l’une et de l'autre, peut-être.

— Bah! fit le duc, vous avez de l'appétit, il me semble.

— Et un bon estomac qui me permet de bien digérer.

— Ma foi ! continua le dite. je ne m'étonnerais pas

qu’un jour vous ne songeassiez A ma bonne ville de Nancy.

— J’y songe, dit froidement Henri.

Et sur ce mot qui fit tressaillir le duc, Henri allongea l<! bras et ble>*a (Ml adVefMlH à l'épaule.

Le duc jeta UUe exclamation de colère et riposta par un coup de quarte qui atteignit Henri dans l’avant-bras.

— !l y a dut Jqu’un qui songera peut-clrc plus que vous à ma bonne ville de Nancy, cousin, diUil en ricanant.

— Ah I qui donc ?

— La relue de Navarre, acheva le duc d’un ton railleur.

Henri de Navarre eut un éclair de fureur.

Celte fureur lui devin', fatale : il sc découvrit et l’épée du «lue trouva le chemin de sa poitrine..

Lé pnme, atteint au-dessous do l’épaule, tomba eu poussant un cri.

— Ma loi! murmura le duc de Guise, s’il est mort, t ml pis pour loi! s’il n'est que blessé, tant pis pour moi I... un prince de Lorraiue n’a jamais frappa un bouillie à Un e.

El le doc se prit à courir vers le cabaret de Malican.

N'-ë et les deux femmes alleu latent, pleins dansiéte, le retour de Henri, ne soupçonnant point l’evénement.

— Le sire de Coarasse, ml le duc vivement, est uiorl ou grièvement blessé... allez le chercher... là-bas... sous cette lanterne !

Et avant que Noè, aussi stupéfait que le- deux femmes, eût songé à le retenir, Henri de Guise disoarul dans la nuit et rejoiguit René.

René attendait sur le bord de l'eau.

Il avait bien entendu le cliquetis des épées, mais il était trop prudent pour s’approcher afin d'avoir des nouvelles du combat.

— Si le Coarasse tue le duc, s'étail-il dit, il est parfaitement inutile, pour le uioiiienl, qu'il sache que c’est moi qui lui ai attire cette querelle.

— René ! René ! appela le duc.

— Ahl fit René avec joie, c’est vous, monseigneur?

— C’est moi.

— Eh Lieu ?

— Je crois qu’il est uiortl

— Comment! vous n’en êtes pas sûr ?...

— Non...

— O pendant...

— René, dit brusquement le prince lorrain, je te ré-

pondrai une autre fois... Pour le mouteut, je u’ai pav le temps... bonsoir...

— Où allez-vous, monseigneur T

— Au Louvre.

— A cette heure!... y pensez-vous T

— j'y pense. Bonsoir!

Et le duc se reprit A courir vers le Louvre et ne s’arrêta qu'à la poterne.

Le Suisse qui gardait la notante allait croiser sa hallehardr devant lui lorsque le prince se souvint de la recommandation de Nancy.

— Où allez-vous? demanda le Suisse, et qui êtesvous ?

— Voici ma réponse, répondit le duc.

Et U toussa trois fois à intervalles réguliers. Le Suisse s’ell'.ica.

— Passez ! dit-il.

Henri de Guise connaissait le Louvre aussi bien que son palais ducal de Nancy ; il gravit en courant le petit escalier, gagna le couloir qui conduisait aux petits appartements et s’en alla droit à celte porte dérobée qui ouvrait dans l’oratoire de madame Marguerite.

Un mince filet de lumière s'échappait par le trou de la serrure.

Henri frappa doucement.

— Entrez! dit une voix qui le fit tressaillir.

C’était la voix de Marguerite.

Le prince pressa un ressort que peu de gens sans doute connaissaient; la porte tourna sur ses gonds, et madame Marguerite de France, qui en ce moment causait avec Nancy et ne s'attendait point sans doute à pareille visite, madame Marguerite jeta un cri d’épouvaute et recula consternée.

Le duc de Guise était devant elle, et le duc était couvert de sang !

un

Revenons à notre amie Nancy.

La jolie caroérièrc, en quittait le duc de Guise qui s’en allait persuadé que M"* Catherine couchait auprès de sa fille, la jolie camerière, disons-nous, rejoignit Raoul qu'elle avait laissé dans sa chambre.

Quand elle arriva, le page D étail plus à plat ventre, l’œil collé au trou du plancher; il était tranquillement assis dans un bon fauteuil.

— El bien! demanda-t-elle vivement, que s’cst-U donc passé?

— René est parti.

— De chez la reine?

-—Oui.

— Et Nancey?

— Nuncey est parti avec lui. La reine est seule.

— Bm! dit Nancy; mais qu'a décidé la reine?

— Rien.

— Gomment! rien?

— Elle a dit à R<-né simplement : « Va-t’en el laissemoi réfléchir. Reviens demain, et nous verrons, b

— Oh! murmura Nancy, ceci est gros d'orage. Et René est parti?

— Avec 6a fille. Nancey est sorti par la porte des gTands appartements.

— Eh bien, reste là, mon petit Raoul, reprit Nancy. Si tu entends du bruit dans l'oratoire, écoute- bien.

— Soyez tranquille...

— Et si tu me sers fidèlement, ajouta la jolie fille, tu seras récompensé un jour ou l’autre.

Elle montra ses dents blanches en un sourire qui transporta d’aUe le page Raoul, et elle s’en alla chez madame Marguerite.

Madame Marguerite ne savait absolu ruent rien encore de ce qui se passait au Louvre.

Henri était venu comme à l’ordinaire, et comme à l’ordinaire aussi, il avait passé une grande heure aux pieds de la princesse, baisant ses bellts maius, t'enivrant

de .'on regard et de son sourire, et lui disant tout le mal possible de ce prince de Navarre que la politique la condamnait à épouser.

Puis Henri était parti.

— Mon Dieu mon Dieu! avait murmuré Margueriie une lois seule, je croyais ne plus pouvoir aimer, et je sens aujourd’hui que mon cœur est pris; je l’aime...

La princesse n’avait point voulu se mettre auiitsur-lechamp; trop agitée pour éprouver le besoin du sommeil, elle s'était assise devant une petite table, avait appuyé son large front dans sa main blanche, et feuilleté une belle édition manuscrite de Sophocle.

Marguerite lisait fort couramment la langue grecque.

Mai- la pensée de Marguerite était à chaque instant distraite de sa lecture.

Jamais la jeune princesse n’avait éprouvé une émotion aussi vive les Jours précédents.

Ile vagues pressentiments l’assaillaient-ils, ou bien cet amour avec lequel elle avait cru jouer prenait-il les proportions majestueuses d’une passion violente?

Toujours est-il que, pendant plus d’une heure, Marguerite ne put parvenir à recouvrer un peu de calme, et elle était toujours aussi agitée,au6si émue, lorsque Nancy entra.

Nancy elle-même avait une pâleur inaccoutumée qui frappa Marguerite.

— Qu’as-tu donc, mignonne? demanda la princesse.

— Rien, madame... aholument... rien....

— Oh ! fit vivement Marguerite il t’est arrivé quelque chose...

— Mais... non...

Nancy, qui jouissait à certaines heures d'une grande liberté auprès de sa royale maltresse, vint s’asseoir auprès d’elle et lui dit:

— Madame, il faut que Votre Altesse me permette de lui conter un apologue que j’ai composé.

— Comment ! dit la princesse, lu composes des apologues?

— Quand les circonstances l’exigent.

— Plalt-il? Explique-toi donc, ma mignonne.

— Voire Altesse veut-elle écouter mon apologue?

— Volontiers.

— Alors, dit Nancy, je commence.

Et Nancy posa ses bras nus jusqu’au coude sur la table devant laquelle la princesse eUe-mème était assise, et elle commença en effet :

— Madame, dit-elle, il était jadis une princesse belle comme le jour et spirituelle au (»ossible. Cette princesse avait dix-neuf ans environ, son cœur commençait à lattre doucement. U» jeune prince se présenta et lui ut la cour.».

— Ah ! dit Marguerite.

— Et elle l'aima...

— Je m’en doutais, fit la princesse en souriant.

Nancy reprit : ,

— Mais un beau jour le prinoe partit, disant à la princesse un adieu étemel. Ella princesse pleura, pleura bien fort et bien longtemps jusqu’au jour où..

Nancy s'arrêta.

— Voyons? fil Marguerite.

— Jusqu’au jour, poursuivit Nancy, où elle rencontra un simple gentilhomme beau et bien (ait, d’esprit agréa- * ble et d'huaieur charmante... ►

— Petite, interrompit la princesse, prends garde, ton * apologue est un peu trop facile & deviner.

— Laissez mot continuer, madame.

La princesse, qui avait beaucoup pleuré, qui s’était désolée très-fort, qui avait juré ses grands dieux que l'image du fugitif demeurerait éternellement gravée en son cœur, la princesse fut fort étonnée un beau matin de s'éveiller en soupirant et de soupirer en songeant à ce petit gentilhomme qui narrait un conte à ravir.

— Après? lit Marguerite.

— Le beau prince fut oublié, le petit gentilhomme (ht aimé.

— Tais-toit folle...

Mais Nancy continua :

— U (ifinCMM mit «M oméritfs qui kul était dé-

LA JEUNESSE DU ItOI HENRI.

vouée jusqu'à la mort et à qui parfois, oubliant son rang, elle contait scs peines.

— C'est le tort que fai eu, dit Marguerite en souriant.

— Pardon! madame; il s'agit non de votre Altesse et de moi, mais de la princesse de mon apologue et de sa camérière.

— Eh bien! voyons!

— La camérière, en sa qualité de confidente, avait d'abord servi l'amour du beau prince; et le beau prince parti, elle l’avait regretté... parce que la princesse sa chère maîtresse, pleurait toutes les larmes de son corps.

Mais lorsque les yeux bleus de la princesse eurent etc essuyés, quand le sourire fut revenu sur ses lèvres roses, grâce à l’esprit du petit gentilhomme, la camérièrc fil comme la maîtresse, elle oublia le beau prince.

— Où veux-tu donc en venir? interrogea Marguerite.

— Attendez, madame. Le prince était parti pour toujours, il ne devait jamais reparaître, on l’avait pleuré comme un mort. Mais on prétend cependant que les morts reviennent.

— Ah! s'écria Marguerite, oui interrompit vivement Nancy et devint toute pâle, je devine à présent ce que tu veux me dire.

— Madame...

— Henri est à Paris t

— Peut-être.

— Il y est., et tu l’as vu... n’est-ce pas? et...

Une violente émotion s’était subitement emparée de Marguerite.

— Obi oh! pensa Nancy, l’aimerait-elle encore? En ce cas j’aurais été un peu légère avec le duc...

— Oui, poursuvit Marguerite, je m’ex[>lique à présent les pressentiments étranges qui me poursuivaient depuis ce matin. Henri est à Paris... il est venu au Louvre.tu l’as vu?,..

— Hélas 1 oui, madame.

— Et il va venir ici sans doute... il veut me voir... Oh t mon Dieu !

Et Marguerite était pleine d’angoisse et d’eiïroi, et il eût élé impossible de deviner quel sentiment la dominait, de son ancien amour ou de la terreur que lui inspirait le duc trahi et jaloux.

— Rassurez-vous, madame, dit Nancy, le doc n'est pas au Louvre...

— Ah!

— Il en est parti...

Marguerite respira.

— Je lui ai persuadé que madame Catherine passait la nuit auprès de vous, et je l'ai déterminé à s’eu retourner à son hôtellerie.

— Et il a consenti à partir.

— Oui, madame.

— Et... il ne reviendra pas

— Abl dame! murmura Nancy, je n’ai pas pu obtenir cela de lui... il aurait fallu tout lui dire... vous comprenez, mais j’ai gagné du temps.

— Mon Dieu! mon Dieu! fit Marguerite éperdue.

— Ilassurez-vous, madame, reprit la spirituelle soubrette, je trouverai un moyen... vous verrez...

Mais Nancy n’eut nas le temps de faire appel à son imagination, car ce fut au moment où elle parlait ainsi qu'on frappa à la porte et que Marguerite vit apparaitre Henri de Guise couvert de sang.

) Le duc était aussi pâle qu’une des statues de marbre que madame Marguerite avait fait placer dans les corridors et le grand escalier du Louvre.

Cependant un sourire nerveux retroussait sa lèvre et son regard railleur était plein d’amertume.

Soit que les cendres encore tièdes de son amour éteint eussent dégage une dernière étincelle, soit qu’elle obéit à un mouvement de vertige, Marguerite jeta un cri et s'élança d'abord vers lui; mais, à la vue du sang qui jaspait son |>ourpomt. elle recula épouvantée.

— Ahl fit-elle... ah!... Henri... que vous est-il donc arrivé?

— Madame, répliqua le duc avec le sang-froid menteur «

que le* hommes du Nord ont appelé la colère blanche, rassurez- vous et ne tombez po.nt en syncope, je ne suis que légèrement blessé. J’ai un simple coup d'epée dans 1 épaule.

— Henri! murmura Marguerite, vous vous êtes battu !

Et elle eut un horrible pressentiment.

— Madame, reprit Henri de Guise, vers lequel désormais Marguerite n’osait faire un pas, je suis arrivé à Paris il y a une heure; j'y suis revenu parce que je vous aimais, parce que je voulais vous faire duchesse de Lorraine; j’y suis revenu bravant le poignard des seides de votre mère, j’y suis revenu surtout parce que j’ai cru que vous m’aimiez encore,

— Henri! fit Marguerite en laissant.

— Car, dit le duc, il y a quelque* jours à peine que nous nous séparâmes, échangeant le serment de nous aimer toujours, car c’est vous qui exigeâtes mon départ et ma fuite précipitée...

— Ohl Henri... Henri, murmura la princesse; pourquoi me rappeler tout cela? vous êtes blessé, mon ami. vous avez besoin de soins.

Marguerite ne devinait pas encore.

— Bah ! dit le duc, ma blessure est légère, je vous l’ai déjà dit, et ce n’est point de cela qu’il s'agit. Je viens vous demander, madame, si vous m aimez encore?

— Henri !

Et Marguerite était, en prononçant ce nom, aussi pâle que le duc.

— Répondez, madame.

— Ah! le singulier ton! dit-elle enfin, parvenant à se maîtriser. Pourquoi cet éclair de fureur dans vos yeux, Henri? pourquoi celte menace à la bouche? pourquoi?

— Je vais vous le dire, madame, dit le duc en ricanant.

Et il regarda Nancy qui n’osait l’envisager.

— 11 y a une heure, jai voulu que Nancy m’amenât à vos genoux, et savez- vous bous quel prétexte Nancy m’a refus» ?

— Non... balbutia Marguerite. 4

— Sous le prétexte que madame Catherine couchait dans votre chambre. Nancy mentait. Pourquoi mentaitclic?

Nancy baissa les yeux ; Marguerite était au supplice.

— J'ai cro aux paroles de Nancy, reprit le duc, et j’ai consenti A sortir du Louvre. Mais quand je me sms trouvé au l>ord de l’eau, j’ai rencontré un homme qui tu attendait.. . un homme que vous connaissez, madame... on le nomme Réné le Florentin.

Nancy frissonna. Quant à la princesse, elle semblait être en proie A une Sorte de torpeur morale.

— René m’a dit : * La reine Catherine n'est point couchée auprès de madame Marguerite. Nancy vous a menti... et savez-vous pourquoi? Parce que madame Marguerite ne vous aime plus! » René a-t-il dit vrai? s’écria le duc avec un édal de voix subit.

Marguerite eut un accès de fierté.

— Je ne vous répondrai pas, dit-elle.

Le duc se prit A ricaner.

— René m’a dit encore ; « Elle ne vous aime plus... mais elle en amie un autre... »

— Mon Dieu, murmura Nancy, je devine tout, maintenant...

— Et votre rival, a ajouté René, se nomme le sire de Coaras.se.

Marguerite jeta un cri et se laissa tomber, défaillante, dans le fauteuil d’où elle s’était levée précipitamment quand le duc était entré.

— Madame, acheva le prince lorrain, j’ai cherché le sire deCoarai»e,jc l’ai trouvé... nous nous sommes battus.

A ces derniers mots, Marguerite se dressa échevelée, l’œil en feu, la gorge aride, voulant parler et ne le pouvant pas.

— Le sire de Coarasse était dans un cabaret, chez le béarnais Malican ; je suis allé l'y trouver. Nous avons dégainé sous une lanterne... il m’a blessé... je l'ai oouché par terre... je ne sais pas s’il est mort, mais...

Le duc n'acheva pas.

Semblable à celle lionne qui sommeille, allongée sur le sable jaune du désert, et que le cri de ses lionceaux en détresse éveille en sursaut, Marguerite poussa un cri terrible, repoussa le duc et bondit vers la porte.

— À moil Nancy... à moi!.., dit-elle, se souciant peu d'éveiller par ses cris les hôtes endormis du vieux Louvre.

Et le duc, qui jusque-là avait ricané, le duc, qui avait eu la menace à la bouche et l’éclair dans les yeux, le duc se trouva seul, chancela et finit par couvrir son visage de ses deux mains.

Deux larmes brûlantes jaillirent au travers de ses doigts.

— Mon Dieu! murmura -t -il, comme elle l'aime!

Quelques minutes auparavant, Noé et Myette s’élancaient au dehors du cabaret de Malican, tandis que le duc de Guise disparaissait dans les ténèbres.

Noô, sur les indications du duc. arriva tout droit dans le cercle de lumière décrit par la lanterne, et il se précipita sur le corps de Henri.

Le prince respirait encore, mii? un flot de sang s’échappait de sa poitrine et il était évanoui.

Noé le prit dans ses bras, Myette accourait derrière lui.

— Aide-moi, Myette, aide-moi t Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Noô éperdu.

Il chercha des yeux l'argentière.

Mais l'argentière n’était pas là. Sarah aimait Henri, et, tandis que Noô et Wyeite se précipitaient hors du cabaret, trahie par ses forceg, dominée par son émotion elle s’était laissé tomber mourante sur un des bancs du cabaret.

Noè et Myette prirent Henri évanoui à bras le corps el l’emportèrent vers le cabaret.

Malican, éveillé en sursaut, s'était levé à la hâte et descendait^ demi vêtu, au moment même où Noô et Myette revenaient avec leur triste et précieux fardeau.

— Tonnerre et sang ! s’écria le cabarctier en se jetant sur le corps pantelant de Henri, on m’a tué mon prince !

— Non, répondit Noô, il n'est pas mort, il respire. Voyez, il rouvre les yeux.

En effet, le jeune prince ouvrait un œil mourant et pro* menait autour de lui un regard étonné.

Malican s’élança dans sa chambre, en redescendit avec des matelas, dressa un lit de camp à la hâte, et on y plaça le prince, tandis que Noô coupait les agrafes de son pourpoint, déchirait sa chemise et sondait sa blessure.

La blessure était peu profonde, mais elle avait déterminé un violente hémorrhagie, et la perte de son sang était la cause de l'évanouissement momentané de Henri.

Malican avait été berger dans 1» Pyrénées; il avait quelque connaissance i.d chirurgie. Il eut bientôt déclaré que la blessure n’était \ ai mortelle.

Henri, revenu tout J fr.it k lui, promenait sur Noô, Malican et Myette un crJ 'J* r egarc , mais il samblait chercher quelqu’un.

C'était Pargentièrr.

I — Où donc est-'i/e? Jeraan la-t-il en?o, lorsqu’il put prononcer quelque mc/j et tan dis que Malican le pensait.

Alors seulement Myette et Noô "'aperçurent que Sarah avait disparu etf I yagardère*' avec étonnement.

— Au monter* on je descendais, dit Malican, j’ai entendu un cri étouffé. Qt^nd je suis arrivé, je n’ai vu personne.

Noô et le prince se regardèrent, mais ils n’eurent pas le temps d'échanger un seul mot, car la porte s’ouvrit brusquement et une femme pâle, les cheveux au vent, les vêtements en désordre, se précipita vers le prince et lenlaça dans ses bras...

C’était Marguerite 1

Deux jours après la scène émouvante que nous ve- ,*on# de décrire, le roi Charles IX, qui dormait mal de-

puis longtemps et ressentait les premières atteintes d’une maladie de cœur, passa, contre son ordinaire, une fort bonne nuit et s’éveilla de très-bonne heure.

— Gauthier, mon mignon, dit-il à l'un de ses nages qui fit glisser sur ses tringles les rideaux de l'alcôve, quel temps fait-il ?

— Beau temps, sire.

— Il ne pleut pas ?

— Le soleil est magnifique...

— Tant mieux! va chercher M. de Pibrac. J’ai envie de chasser aujourd’hui.

M. de Pibrac était justement dans l’antichambre, et il attendait même avec une certaine impatience que le roi ouvrit les yeux.

— Hé! monsieur de Pibrac, lui cria le page en soulevant la portière. Sa Majesté veut vous voir.

M. de Pibrac était courtisan. 11 vit le roi de bonne humeur, il entra le sourire aux lèvres.

— Pibrac, mon ami, dit le roi, vous me devriez aller détourner un cerf à Saint* Germain.

M. de Pibrac s’inclina.

— Quelle heure est- 1 1 T

— Sept heures, sire.

— Eh bien, je partirai à dix heures.

— Je vais donner des ordres, tire.

— Et prévenez vos cousins...

M. de Pibrac tressaillit.

Le roi continua ;

— Vos cousins Ncô etCoarasse...

— Ah! sire... murmura M. de Pibrac avec tristesse, pour Noô. c'est facile... mais quant à Coarasse...

El M. de Pibrac hocha la tète d'une façon piteuse.

— Hein? fit le roi, lui serait-il arrivé malheur ?

— Hélas!

Charles IX n'était pas précisément un monarque sensible, il éprouvait môme un certain plaisir à voir torturer, pendre, rouer ou décapiter.

Cependant il laissa échapper une douloureuse exclamation :

— Comment ! dit-il, est-ce qu'il est mort?

— il n'en vaut guère mieux, sire.

— Blessé ?

— D’un coup d’épée en pleine poitrine.

— Par qui?

— Ah ! voilà qui est encore un mystère, sire.

— Il n’y a pas de mystères pour moi le roi, Pibrac, mon ami, dit Charles IX avec fierté.

— Ma foi 1 sire, dit ingénument le capitaine des gardes, je ne suis pas sorcier... et comme on ne m’a rien dit...

— Mais vous savez au moins comment la chose s’est passée?

— Oui, certes. Le sire de Coarasse était avec Noô, il y a deux iours, dans un cabaret voisin tenu par le Béarnais Malican,

— Bon! dit le roi.

— C’est de Malican que je tiens la chose, poursuivit M. de Pibrac. Noé et CoaraBse causaient fort tranquillement en buvant une bouteille de vin muscat, lorsqu'un homme est entré. C’était un gentilhomme inconnu, mais de fière mine, dit-on ; II a prié lu sire de Coarasse de vouloir bien le suivre, et il est sorti avec lui. Dix minutes après, l’inconnu est revenu annoncer que le sire de Coarasse était mort ou du moins grièvement blessé. Puis il a disparu.

— Etrange ! murmura le roi.

— On a rapporté M. de Coarasse chez Malican ; puis, quelques minutes après, deux femmes que Malican ne connaît pas sont survenues. L’une a versé d'abondantes larmes ; l'autre, qui paraissait être une suivante, semblait tout aussi alfectéc de ce (atal événement.

— En sorte, dit le roi, que ce pauvre Coarasse est chez Malican.

— Oh ! non, sire.

— Où donc Pa-t-on transporté ?

— Je ne sais.

— Comment! vous... ne... savez?...

— üi dame inconnue a envoyé chercher uns Ulièra

et « lie est partie avec son cher blessé, la suivante et Noè.

— Mais Noè a ilft vous dire?...

— Je n’ai pas tu Noè.

— Et vous n’avez pas d’antres nouvelles de ce pauvre ToarasseT

— Aucune.

— Savez-vous, Pibrac, mon ami, dit le roi, que moi, qui suis peu sentimental d'ordinaire, j’avais pris Cuarasse en grande amitié T

— Aht sire!...

— Et que j’ai bonne envie de faire rechercher son meurtrier et de l’envoyer décapiter en place de Grève.

— Tudieu! sire, quand Votre Majesté honora quelqu’un de son amitié, elle n’y va pas de main mortel

— Mais, dit le roi, il est évident que le motif de ce combat n’est pas douteux.

— Vous croyi z, sire î

— Et bien certainement c’est cette dame inconnue qui. ..Corbleu! s’interrompit le roi, il me vient une drôle a’idee, Pibrac, mon ami.

Pibnc regarda le roi.

— Quelle idée, sire?

— Je crois deviner quelle est cette femme.

Pibrac continua à regarder le roi avec une naïveté parfaite.

— Oui, dit malicieusement Charles IX.

— Votre Majesté la connaît?

— Peut-être...

— Ce petit Cuarasse, poursuivit M. de Pibrac, est Joli garçon, il est entreprenant, et la bienveillance que Votre Majesté lui a lêm ugtiée a fort bien pu lui attirer les bonnes grâces de quelques dames de la cour.

—Hé! hé ! dit le roi, vous »ouvctiez-vous, ami Pibrac, du bal que j’ai donné à l'ambassadeur d'Espagne?

— Oui. sire.

— Durasse n'a-t-il pas fait danser ma sœur Marguerite?

— En effet, sire.

M. de Pibrac jugea convenable de ne comprendre ni le malin sourire ni le regard moqueur du roi.

Charles IX reprit : — Celte pauvre Margot était si désolée du dep>rt de son cher duc de Guise, qu’elle ne venait au bol que pour olrir à mes ordres.

— La prince-se • tait fort triste, en effet.

— Mais, repm le roi, quand elle eut dansé avec ce petit Durasse, elle te prit à sourire un peu.

— B.ih! fit M. de Pibrac.

— Et je ne sais quel conte il lui narra, mais clic y prit un plaisir extrême.

— Vraiment, sire?...

— Et tenez, Pibrac, mon ami, acheva le roi, je ne serais pas élonué que cette belle dame qui a fait enlever le blessé...

«lieu! heu! mur mura Charles IX, je connais ma îœur Margot... elle en a fait bien d'autre*... o

M. de Pibrac n'eut pas te temps de d fendre la réputation de madame Marguerite, car ou gralU à la porte, et le page Raoul, le bd amoureux de Nancy, se munira et salua profondément le roi.

— Que veux -lu, mignon? demanda Charles IX.

— Sire, dit Kiouî, c'est madame Marguerite qui m’envoie.

— Ah! sire, quelle idée!...

— Boni... dit le monarque, c’est quand on parle du loup qu’on en voit poindre les oreilles. El que tue veutelk, ma sœur Mar g. a?

— Son Altes.-e, dit Raoul, m'a chargé de m’enquérir du réveil de Votre Majesté.

— Tu le vois, j’ai le» deux yeux ouverts.

— De la façon dont Votre Majesté a passé la nuiL

— Jai bru dormi, lu le vois.

— - Enfin de l’humeur d.- Votre Majesté ce matin.

— Je suis triste, du le roi, parco qu’il est arrivé inalheuT a ce pauvre sire de Cuirassé, qui est fort expert en matière de venerie, et qui jouait a I hombre comine pas un. J'auuati beaucoup Ut lira de Goaraaaé,

Raoul s'inclina.

— Porte ccs nouvelles à Margot, acheva le roi.

— Ah I dit Raoul, Son Atteste m’a chargé encore de solliciter pour elle une audience de Sa M«je»lé.

— Eh Lien! dis-lui que je vais la recevoir. — Gauthier!

Le page qui répondait à ce nom accourut.

— H ibille-moi, dit Charles IX qui sauta hors du lit.

— Quant à vous, Pibrac, allez me détourner un cerf h Saint Germain.

— Je pars, sire. r

Et, tandis que le roi s'habillait, M. de Pibrac sortit a son tour.

Mais, au lieu de monter à cheval sur-le-champ et de partir pour Suint-Germain, le capitaine des gardes s’en alla chez madame Marguerite.

Celle-ci était pâle et fort triste et attendait avec aux ie te le retour du page Raoul.

M. de Pibrac entra >ur les talons de ce dernier, et lorsque Raoul eut rendu Compte de son message, il ajouta, lui, Pibrac :

— Vous nouvel aller chez le roi, madame , et vous obtiendrez de lui tout ce que vous voudrez.

— Ah! mon ami, murmura la princesse, qui était en proie à la plus vive émotion, j’aisi graud'peur que cet abominable René ne vienne A découvrir la retraite où nous l'avons caché.

— Il faut tout dire au roi, madame.

— J’y vais, répondit Marguerite qui s’arma d’une résolution soudaine.

Pendant ce temps, Charles IX achevait de s'habiller.

Il avait revêtu un justaucorps de chasse vert, un haut-de-chausse gris perle, et il peignait sa barl*e avec autant de soiu que si, au lieu de * en aller chasser, il eût dû se rendre à un rendez-vous galant.

Tout en s'habillant, le roi monologuait ainsi :

— Cette pauvre Margot, comme elle est bien la nièce de sa grand'lante la reine de Navarre 1.. La chose est claire, elle aime ce petit D tarasse, et...

« Ah! pardieu! je sois en veine d'imagination, ce matin... j’ai déjà trouvé le motif du duel, le nom de la femme... Hé! morbleu! le vainqueur pourrait bien être mon cousin de Gui-e... Je vais le savoir ! •

Un froufrou de rol«e qui se fil entendre dans l'antichambre interrompit Charles IX.

Marguerite entra.

— Bonjour, Margot, dit le monarque en lui baisant galamment la main.

— Bonjour, sire.

Le rot loi avança un siège et fil signe au page Gauthier de sortir.

— Comme te voilà pâle et émoc, ma pauvre Margut! dit le roi.

— Je le suis en effet, sire.

— El tu l’en vien* trouver ton frère Chariot pir^x que tu suis bien qu'il t'aime et que te» caprices sout des ordres pour lui, bien qu'il »oit le roi.

Omîtes IX avait pris la main de sa sœur et la pressait doucement.

— Ah ! sire, vous êtes bon...

— Pour toi, oui, dit le roi» pour toi qui es le seul être de ma famiile qui ne m’ait point trahi à ses heure».

La voix du rm était caressante, cl il continuait à serrer la U- Ile main de Marguerite dans les siennes.

— Sire, dit Marguerite, je viens à vous parce que vou» êtes mon frère et uue vous m'aimez ; je viens à vont parce que vous êtes le roi et que vou» pouvez tout ; j t viens à vous aussi parce que j ai le cœur brise et que j’ai à vous faire l'aveu d’une faute.

Le roi s'était promis d'être diplomate et de s'amuser du trouble et de l’embarras de sa sœur ; mais, en présence de cette douleur vraie et profonde qui était en elle, il renonça à son rôle et prit U jeune priuces-e dan» SCS bras.

— le devint l’aveu que tu vas me taire, mua euUut. lui 4ML

— Ali’ s-lre...

— Tu aimes... et celui que tu aimes est en péril.

— C'est vrai, sire, répondit Marguerite qui avoua noblement et simplement son amour.

— El tu viens me demander de le venger?

— De le proléger d'abord, sire.

— Hein ? Ht le roi. Le sire de Coarasse...

Marguerite rougit à ce nom, mais elle répondit franchement :

— C'est lui, sire, et je l'aime ! Eh bien, le sire de Coarass*’, dont les jours ne sont plus en danger, est cependant sous le coup d’une menace rie mort.

— De la part de qui?... est-ce de?...

j El le roi eut un sourire.

— Non, sire, le duc est parti. Je le fois, vous avez tout deviné.

— Il est... parti ?

— Hier matin. 11 ne me reverra plus. Ce n’est pas là qu’est le danger.

— Oh l oh ! fit le roi, et qui donc, alors, se permet d*en vouloir au sire de Courusse ?

— René d'abord, sire.

— Rtné ! s'écria le roi avec colère, René l

— Oui, sire.

— Ah çà, mais, ceci est par trop plaisant, en vérité, ma pauvre Margot, que tous ceux qui m'entourent, tous ceux que j’aime, éprouvent une pareille terreur vis-à-vis de ce mi-érable...

— Et aprè* René, acheva Marguerite, la reine Catherine, notre mere.

Le mi fronça le sourcil.

— Oh ! oh ! dit-il, voilà une complication à laquelle je ne m'attendais pas.

Charles LX demeura silencieux un moment.

— Ah çà, dit-il enfin, qu'est-ce que le sire de Coa rasse peut avoir fait à Rt*ne ?

— Il a dit la bonne aventure à la reine Catherine.

— Bon! et qu’a-t il fait à la reine Catherine?

— Il a dit du mal de René.

— Je ne comprends pas bien, ma pauvre Margot, fil le roi avec bonhomie.

— Sire, dit la princesse, je vais tout vous avouer, tout VOUS dire.

— Parle, mon enfant.

Marguerite raconta alors au roi tout ce qui était advenu depuis quelques jours et comment, pour intimider René, le sire de CoaraS'*- avait eu I idée, grâr-e aux confi !• nees de Noê et à l’enlève meut de Paoia, de Jouer le rôle de sorcier.

Puis elle lui parla encore du rôle infâme que le président Renaodm, de concert avec la reine, avait joué dans l'histoire de René.

Marguerite ne se trompait pas en agissant ainsi. Elle savait d’avance que b; roi serait furieux d’avoir été joue, et qu’il prendrait parti pour le sire de Coansve, tout exprès pour se veng* r «1rs artifices de madame Catherine*

— Ah t ah I s'm ria Charles IX, puisqu’il en est ainsi, je vais y mettre bon ordre. Tu vas voir, Margot.

— - Que va faire Votre Ma jesté ?

— Je vais faire arrêter le président Renaudin.

— Et... après?

— Je le ferai pendre.

— Votre Majesté ferait mieux d'envoyer René à ’a potence.

— J’y songp, reprit froidement lo roi.

— Mais, reprit Marguerite, je ne demande point tout cela à Votre Majesté.

— Que veux-tu donc?

— Je veux qu’elle protège mon pauvre Henri, voilà tout.

— Sois tranquille. Où est-il ?

— Je l'ai fait transiter rue des Prêtres -Saint-Gernaio-l'Auxerreis, dans la maison d’un bourgeois qui m'est dévoué. Mais je crains à chaque imitant que la feine ne découvre sa retraite et que René...

— Tiens ! Margot, fit le roi, U me vient une assez bonne idée.

— Je vous écoute, sire.

*— Si 011 tram portait ton sire de Coarasae au Louvre?

— Y songez-vous, sire ?

— Th va* voir... écoute bien.

— J’écoute, sire.

— Miron, mon médecin, m’est dévoué.

— Oh 1 je le sais.

— De plus, c’est un sivant homme.

— On le dit, du moins.

— El 11 te soignera ton Coara&se comme le roi de

France.

— Mais... notre mère... sire ?

Charles IX eut un sourire plein de malice.

— - Nous allons nous moquer d’elle, ma petite Margot.

— Comment cela?

— Je chasse aujourd'hui à Saint-Germain.

— Ah !

— Et je vais faire prier la reine-uière de m'accompagner.

— Très-bien !

— Je serai gracieux au possible avec elle.

— A merveille 1

— Et tu mettras, pendant ce temps, ce pauvre Coarassc dans ta litière. Peut-il supporter la litière '/

— Je l’espère, sire.

— Tu entre ras au Louvre par la petite porte, tandis que je serai à Saint Germain avec toute la cour.

— Très- bien ! .Mais, où ferai-je transporter mon Henri?

— D-ins ma chambre, dit le roi.

Madame Marguerite resta stupéfaite.

— Tiens, dit le roi, on lui dressera un Ut là, dans ce cabinet, et Ri René ou madame Catherine le viennent chercher ici, ç'est que je ne serai plus roi de France !

— Ah ! sire, s'écria la princesse avec un élan de reconnaissance, vous êtes noble <1 bon !

— Je t'aime, ma bonne Margot, répondit le roi, et j’aime ceux que lu aime».

Et le roi embrassa Marguerite, dont les beaux yeux s'emplirent de larmes.

Le sire de Coarasae était sauvé, du moins Marguerite l'espéra.

Tandis que madame Marguerite s’en allait chez le roi et le suppliait de protéger son cher Henri de Coarasse, nous eus-ions retrouve celui ci dans une petite maison de la rue des Prêtres- Saint Germain-PAuxerrois, et voici comment >1 y avait été transporté.

La jeune princesse, en entrant dans le cabaret de Malican, s’était d’abord précipitée sur Henri, l’avait enlacé de ses bras et couvert de baisers. Elle pleurait à chaudes larmes.

Mais M ilicau lui avait dit en toute hâte :

— Rassurez-vous, madame, la blessure n’est pas more telle...

Les paroles de Malican avaient arraché un cri de joie à Marguerite.

— Elle est large, elle est profonde, avait continué Mabcan; mais j’ai quelque pari , là-haut, UM lique**.? extraite de? plantes de nos montagnes qui la fermera r. moins dO huit Jours.

Malican Rongeait à transporter le prince au premi» étage du cabaret et à le coucher dan- son propre lit.

Mais Nancy, qui avait mis en lambeaux le inoiich» 1 de la prmcessc et le sien pour faire de U charpie, Nant f se pencha à l'oreille de Marguerite et lui dit :

— Il ne peut rester ici.

— Pourquoi ?

René. . murmura la camérière avec effroi.

— C'est juste, dit la princesse. •

Et tout à coup Marguerite se frappa le front et Rongea à un biAirgeois de la rue des Prétres-Sauil -Germain, qui étau ivn obligé et sur lequel elle pouvait compter.

Ce bourgeois se nommait (Jnesimc Jodelle; il était même, disait- il, quelque peu parent du poêle de ce nom.

Oné&ime Jodclle [Tarait point, cependant, comme le poète de la Pléiade, entretenu des relations avec le Parnasse et les doctes sœurs. Loin de là, il s'était borné à cultiver la profession d’épicicr-droguiste, cct honneur éternel de la bourgeoisie parisienne.

Pourtant, sans madame Marguerite, ce paisible commerce l'eût conduit tout droit à la poleuce, et voici comme :

Maître ûnésime iodelle payait ses plantes exactement, faisait partie du conseil des prud'hommes de Paris, était on partait honnête homme et fouissait de la considération générale dans son quartier. Ses pruneaux étaient excellents, son miel fort pur, le beurre qu'il salait n'avait pas son pareil.

Malheureusement 11 n’est pas de félicité sans trêve, et l'honnête épicier, qui avait vécu jusque-là fort heureux dans son veuvage, car, à cinquante ans, il était veuf et père d'une belle fille de quinze à seize ans, qui se nommait Brigitte; l'honnête épicier, disons-nous, eut l’idée saugrenue de sc remarier et d’épouser une sorte de mégère, veuve elle même d'un marchand drapier.

Lanouvelle madame Jodelle était une femme acariâtre, quinteuse, et dotée d'une jalousie non moins ridicule que violente, si on songeait qu'elle avait atteint la cinquantaine. Maître Onésimc Jodclle s’était marié gros et gras, là lèvre souriante et le teint fleuri. Au bout de six mois de ménage il était pâle, hâve, jaune, amaigri... Au bout d’une année il n'était plus que le fantôme de lui-niém«. L’humeur de la nouvelle madame Jodelle l’avait ainsi transfiguré.

Un soir d’été que le pauvre homme était mélancoliquement assis sur le seuil de sa porto, une jeune fille ymt à passer qui lui fit la révérence, attendu qu’elle était sa pratique.

— Bonjour, ma belle enfant, répondit pauvre épicier, qui se prit à soupirer.

Mad ame Jodelle, qui, en ce moment, pilait des drogues dans un mortier, vil la jeune fille, entendit le compliment et le soupir, s’élança comme une furie et saisit son mari par les quelques cheveux grisonnants qu'il avait encore sur la nuque.

Que se passa-t-il dans l’âme inoflensive du bourgeois en ce moment critique? Il ne le sut jamais lui-memc, mais l’agneau devint loup pour deux minutes, la victime se révolta et devint oppresseur, et le paisible épicier, saisissant le pilon dont sa femme se servait tout à l’heure, lui en déchargea sur la tête un coup si vigoureux qu’il se trouva veuf pour la seconde fois.

Dans la rue des Prêtres, on ne trouva point cela mauvais; bien au contraire, on prétendit que madame Jodelle n'avait que ce qu’elle méritait.

Malheureusement le grand prévôt ne fut point de cet avis, et les archers fe saisirent du pauvre épicier, qui fut condamné à être pendu.

Or, comme un soir, vers quatre heures, madame Marguerite passait à cheval suivie d’un écuyer et de deux pages sur la place de Grève, elle rencontra maître Caboche, lo bourreau , monté sur une charrette & côté do malheureux Onésime Jodelle qu’il menait pendre. Derrière la charrette marchait une jeune fille fort belle qoi pleurait à chaudes larmes.

C était la pauvre Brigitte, la fille de l'infortuné droguiste.

Madame Marguerite fut touchée et des larmes de l'enfant et de la physionomie honnête et consternée de l’épicier. Elle fit arrêter le cortège, s’enquit du crime du patient, pria le prévôt de suspendre l'exécution, s'en alla au Louvre au grand galop, se jeta aux genoux du roi cl obtint grâce pleine et entière.

Or, ce fut donc à Onésime Jodclle, épicier et bourgeois de Paris, nue madame Marguerite songea sur-le-champ.

— Jodelle est un honnête homme, dit-elle à Nancy; il a une maison assez grande pour qu’il lui soit facile de cacher Henri pendant Quelques jours , et il est peu probable que René ou madame Catherine l’y viennent chercher. *

La princesse fit part de celte idée à Noê, qui l’approuva.

— Cependant, fit-il en souriant, nous n’avons point i craindre René.

— Vous croyez? demanda Nancy d'un air de doute.

— Dame! je le tiens...

— Comment?

— J'ai sa fille en mon pouvoir.

Nancy secoua la tête :

— Vous vous trompez, dit-elle.

— Hein? s'écria Noê, qui tressaillit tout à coup.

— Paola n’est plus à CbailloL

— Allons donc!

— Elle a été jalouse... Godolphin l’a guidée...

Noê pâlit.

Nancy, qui ne jugeait point nécessaire de mettre Ma'icair dans certaines confidences, se pencha à l’oreille du compagnon de Henri.

— Il y a deux heures, lui dit-elle bien bas, Paola vous a vu, à travers la porte, tenir dans vos mains les mains de cette jolie fille que voilà. ^ |

— Mon Dieu I murmura Noê, qui commençait à éonprendre.

Il se souvint de ce cri perçant qu’il avait entendue! qui lui avait fait entr’ouvrir la porte du cabaret et plonger un regard inquiet et curieui dans la nuit.

— Paola a retrouve son père, poursuivit Nancy, elle

lui a tout avoué, tout appris, et c’est pour cela que notre pauvre sire de Coarasse est là, couché dans uué mars de sang. ‘ ..i.

Et comme la situation paraissait se compliquer étraogeracut pour Noê, Nancy ajouta :

— Savez-vous quel est l’homme qui s’est battu «Jf* ‘i^r Henri ?

— C'est le duc de Guise.

— Oh 1 fit Noë.

— René lui a tout dit, et il a tout dit à la reinî-raèft*

A cette heure , le sire de Coarasse n’est plus qu’un im- ‘ posleur. Comprenez-vous?

— Diable! murmura Noê, nous voici en de beaux draps.

— Malican, disait |>endant ce temps madame Marguerite, peut on transporter le blessé sans danger ?

— Oui, madame.

Henri regardait tour à tour Marguerite et les personnes qui l’entouraient. Mais U ne pouvait parler.

— Eh bien 1 reprit la princesse, allez-vous-cn rue de» Prêtres, à l’enseigne du Filon d’or, chez l’épicier Jodelle.

— Cest ma pratique, dit Malican. Depuis que Votre Altesse l’a empêché d’être pendu, le bonhomme se livre à la boisson.

— Il doit être à jeun à cette heure, fit Marguerite en souriant. Allez donc, et s’il est couché, faites- le lever.

Malican partit. Noê ferma la porte ot se plaça derrière, l'épée à la main.

— Si René vient, dit-il, nous verrons...

Mais René ne vint pas , et sans doute U avait bien autre chose à faire.

Le blessé continuait à regarder autour de lui et semblait chercher quelqu'un.

Dix minutes s’écoulèrent, puis on entendit des pas au dehors, et on vit bientôt arriver Malican suivi du bonhomme Jodelle.

L’épicier, qui ne maigrissait plus depuis la mort de sa femme, avait repris sa corpulence et sa vigeur herculéenne.

Aidé de Malican , il transporta le blessé sur le lit du camp qu'on lui avait dressé à la hâte.

ta nuit était noire, la place Saint-Germain-l’Auxerrob et la rue des Prêtres désertes. Minuit sonnait au beffru» de la vieille église.

Le bonhomme Jodelle et Malican portaient le brancard.

Noê marchait à côté l’épée à la main.

Marguerite, Nancy et Myettc suivaient.

Or, deux jours après . nous eussions retrouvé Henri couché, mais dejà convalescent, chez le bonhomme Jodelle.

LA JRÏTNPSSF DU FOI nEXRI.

Om femme plia, les vêtement» en détordra, so précipita ver» le prince... (P. 149.)

La blessure commençait à se fermer, grâce au baume mystérieux de Maiican.

Maiican avait été berger dans les Pyrénées. C'en était assez pour qu’il possédât le secret de guérir, à l'aide du suc de certaines plantes exprimées ensemble.

L'épicier avait placé Henri dans la pièce la plus reculée de sa maison, et le secret était parfaitement gardé par les garçons de magasin et les domestiques.

Chaque jour, et même matin et soir, l’épicier s'en allait au cabaret de Maiican, sous le prétexte de boire une bouteille , et il y causait longuement avec le Béarnais, lui racontant minutieusement comment le blessé avait passé la nuit, combien de temps il avait dormi, s'il avait peu ou beaucoup souffert, si la fièvre s’était calmée.

Maiican, improvisé chirurgien, donnait ses prescriptions, et Jodelle s'en retournait les exécuter.

Quelquefois, à de certaines heures, Nancy se glissait hors du Louvre et parvenait, par de nombreux détours, jusqu'à la rue des Prêtres ; puis elle montait, par un escalier noir garni d’une corde graisseuse en guise de rampe, jusqu’au premier étage de la maison de l’épicier, et elle y trouvait Henri couché, mais déjà calme, souriant et presque en convalescence , qui la chargeait de répéter à madame Marguerite combien il l'aimait et lui était reconnaissant de son dévouement et de son amour.

Le lendemain du jour où il avait été porté chez l’épicier, Henri avait vu arriver Marguerite elle-même. La jeune princesse, au risque d’ôtre remarquée, suivie, compromise, s’était glissée hors du Louvre, avait passé devant les ffriatee, eouru tas rues comme une bourgeoise

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et même pis, et s’en était venue chez le bonhomme Jodelle.

Elle avait passé plusieurs heures au chevet du lit de Henri , et n'était retournée au Louvre que bien avant dans la nuit. Mais, comme elle quittait la maison de l'épicier, il lui avait semblé qu'un homme s’attachait à ses pas et la suivait , et alors la peur s’était emparée d'elle, et elle s’était dit que cet homme n'était autre que René, et c’était pour cela qu’elle avait eu le courage, le lendemain matin, après s'élrc concertée avec M. de Pihrac, d’aller trouver le roi et de lui tout avouer.

Pendant ce temps, Henri causait avec Noê assis à son chevet.

— Mon pauvre Noê. disait-il, je suis persuadé que mon' cousin de Guise doit être fort désolé.

— Pourquoi T

— Parce que je ne suis point encore mort, parbleu I

— Peu h 1 fit Noé.

— Comment ! peuh ?

— Dame! du moment où il s’est aperçu que madame Marguerite ne l’aimait plus, il a dû renoncer à son idée première d'en (aire une duchesse de Lorraine.

Henri eut un sourire mystérieux.

— Bah t dit-il, le duc de Guise et moi nous avons plus d’une rivalité, mon cher Noë.

— Comment cela 7

— Je te l'expliquerai plus tard.

— Pourquoi pas tout de suite?

— Le temps n’est point venu encore, répondit froidement le prince de Navarre.

Et changeant brusquement de conversation :

— Mais, dit-il, qu’est donc devenue Sarah I

— La belle argeotière ?

— Oui.

— Je ne Mis , dit Noë; elle était là quand le duc est venu nous annoncer l'issue fatale du combat.

— Eh bien?

— M y cite et moi nous nous sommes élancés et nous avons cru qu'elle nous suivait.

— Et...

— El quand nous sommes rentrés vous portant, mon cher Henri, elle n’était plus là.

— Mais... où était-elle?

— Disparue ! fil Noë.

Henri demeura silencieux pendant quelques mini' *$. Puis, tout à coup, regardant Noë :

— C'est René qui a tout dit au duc ?

— Oui. Du moins Nancy le prétend.

— Paola u quitté Chaillot?

— Avant-hier au soir, avec Godolphin , et René sait

tout,

— Bon ! Or, si René a tout dit au duc, il est prol*ble que, tandis que je ferraillait avec ce cher cousin , le mauvais parfumeur se promenait dans les alentours.

— C’est probable, en effet.

— Et que se trouvant (très du cabaret de Malican, tandis que je me battais...

— Hé ! hé! til Noé.

— Il aura profité du premier moment d'alarme, poursuivit Henri, et il aura enlevé Sarah.

— Mis elle eût crié.

— Qui sait? tu ne l'as pas entendue, ou bien elle s'est évanouie.

— Malédiction I murmura Noë, si je savais cela, j’irais lui planter ma dagne en plein cœur.

— Tu aurais tort.

— Pourquoi ?

— Parce que René est un misérable avec lequel il ne faut pas jouer un jeu d'enfant, dit le prince.

— Oh! fit Noé, dont l'œil étincela de colère, une heure viendra où je le tiendrai, et j’espère bien le hacher aussi menu que de la chair à pâté.

— Tout vient à point à qui Mit attendre , dit sentencieusement le prince. Mais, en attendant, il faut retrouver Sarah...

Le prince avait à peine prononcé ces derniers mots qu'un bruit de pas se fit au dehors, une porte s'ouvrit, et, comme si quelque génie protecteur cùrvou lu exaucer ses vœux , Sarah , la belle argenlicre, se montra sur le seuil, émue, mais souriante et le bonheur daus les yeux. D'où revenait-elle T

Nous avons perdu de vne René le Florentin au moment où le duc de Guise lui apprenait en quelques mois l'issue de sa rencontre avec Henri et se prenait à courir vers le Louvre.

Reué, quelques minutes avant d’aborder le prince lorrain pour lui apprendre qu'il avait un rival nommé le aire de Coar&sse, René avait renvoyé sa fille et Godolpbin, qu'il avait retrouvés au rendez-vous assigné.

— Va, mon enfant, dit-ii à Paola, va m'attendre au pont Samt-Micbel, et dora tranquille, tu seras vengée!

En désignant le sire de CMMIM à la colère du duc de Guise, Rem* oubliait qu'il songeait bien plus à sa propre vengeance qu’à celle de sa tille.

En effet, ce n'était pas au sire de Conrasse que Paola en voulait* mais bien â Noë, qui l'avait trahie.

Or Reoe commentait par le sire de Goaras^e et non par Noé, ce qui était une preuve que le Florentin mettait volontiers en pratique le proverbe : « Charité bien ordonnée commence par sot-même. »

Quoi qu’il en soit, René, en apprenant que le sire de Coarasse avait reçu un fort beau coup d'épée , éprouva une grande joie et ne songea plus à sa propre fille; mais fl »‘en alla rider autour du caban* dout la porte venait

de s’ouvrir, et tandis que Noé et Myette couraient relever Henri, le Florentin aperçut la belle argeotière qui s’appuyait defaillante contre le mur intérieur du cabaret.

René eut alors une inspiration soudaine, une inspiration diabolique.

— Ah t murmura-t-il, cette fois tu ne m'échappera» pas... |e l’ai bien reconnue malgré tes habits d'homme.

Le Florentin bondit comme une panthère et s'élança vers Sarah déjà brisée par l'émotion.

À la vue de son ennemi, de cet homme qui la poursuivait avec acharnement, la belle argeotière jeta un cri terrible et s’évanouit...

Cet évanouissement servit les projets coupables de René.

Il enleva la jeune femme dans ses bras, la chargea sur son épaule et prit la fuite.

Qu«nd l'argentière revint à elle, elle se sentit emportée avec vitesse... l'obscurité la plu» profonde l'environnai i, un vent frais fouettait son visage.

Elle était renversée sur l'épaule de René qui courait toujours.

Sarah voulut crier, appeler au secours : l’effroi qu’elle éprouvait étouffa sa voix; elle essaya de se dégager, mais les mains de René l'étreignaient comme dans un étau.

Le Florentin n'avait pas songé un seul instant à porter Sarah dans sa boutique du pont Saint- Miche). Faola s‘y trouvait. Mais René avait plus d'un logis à sa disposition, outre celui qu'il possédait au Louvre.

Il traversa le Pont-au-Change, longea la rive gauche de U rivière en amont , entra dans une ruelle étroite et déserte auprès de Notre-Dame, et s'arrêta devant une vieille maison vermoulue à un seul étage et qui n'avait qu’une porte bâtarde.

Alors il dépou l’argentière à terre et, tout en la tenant fortement [»ar le bras, il frappa à la porte de eeUe

maison.

Sarah voulut sc dégager.

— Bah t lui dit Rene , vous faites des effort» inutile», ma ebère.

Elle cria, espérant que le guet viendrait à son secours.

René se prit à rire.

Cependant un Iwurgeois attardé vint à passer.

— Au secours J à moi! exclama la jeune femme.

Le bout gtoia s'approcha et leva un gourdin qu'il tenait à la main; mai», par malheur, cela se passait sous une lanterne : le bourgeois reconnut René qu'il avait reocoutré maintes foi» à pied ou à cheval, U peur le prit et il se liât» «le fuir.

En même temps, la porte sur laquelle René avait frappé plusieurs (ois s'ouvrit enfin.

Sarah, éperdue et à demi morte de terreur, vit apparaître un homme à figure relurbalive qui tenait à la main une petite lampe triangulaire.

Cet homme était vêtu à peu près comme les saltimbanques, joueurs de mystères ou musiciens ambulants, qui exerçaient leur métier sur les ponts, c'est-à-dire qu’il portait une jaquette un-partie rouge et bleue, des chausses jaum -clair et une barrette à plume de coq. Sa physionomie était un melauge de ruse et de férocité; il avait l'œil faux, la lèvre épaisse, le nez épaté, le front fuyant.

Ce personnage se nommait Gribouille. Il était danseur de corde le jour, filou la nuit, parfois estafier de oi&Urt René, et il tuait pour dix écus.

La maison dont il venait d'ouvrir la porte lui élai louée par le Florentin pour la somme mensuelle de set» deoiei s pariais, et il y habitait avec une vieille bobo mienne qui passait pour être sa mère.

Gribouille se montra quelque peu étonné à la vue d» René et surtout de ce beau jeune homme qui criait et se débattait ; mais il eut bien vite, à la voix cl un dtpil de scs vêtements masculin», reconnu une femme, et m»o étonnement cessa.

— Gribouille, lui dit le Florentin, je t’amène ce beau damoiseau... Bd, flre- nouai

René poussa la belle argenture dans l’allée humide et noire de la maison, et Gribouille les précéda avec sa lampe.

— Je te l’amène et tu vas m'en répondre sur ta tète, poursuivit le Florentin.

— Faut-il la tuer? demanda le danseur de corde.

— Imbécile 1

— Ah! b. »n! je comprends...

Et Gribouille eut un sourire équivoque. Puis il ouvrit une porte, et la belle argentière, toujours poussée par René, pénétra dans une ;n:tite salle basse, dont les fenêtres étaient garnies d’épais barreaux.

Il j avait un lit de sangle dans un coin, auprès de ce lit deux escabeaux et une table.

— Madame, dit René, je vous demande mille parlons d'être obligé de vous Caire [tasser la nuit dans ce taudis, mais croyez bien aue demain vous aurez un logis beaucoup plus convenable et digne en tous points de la favorite dun homme que la reine honore de sa bonté.

René prononça ces m«ls d’un ton goguenard, et la jeune femme y répondit par un geste de dédain suprême.

Gribouille, sur un signe du Florentin, posa sa lampe sur la table.

— Voulez-vous me permettre de vous servir de femme de chambre? demanda René.

Ces derniers mots eicitèrent l’indignation de Sarah à un tel degré, au'elle retrouva quelque énergie.

— Ah! misérable! je suis en tes mains et tu peux me tuer, mais ma vie seule est en tou pouvoir, et tu ne saurais m’outrager.

René eut un rire silencieux.

Tout à coup le regard de l’argentière tomba sur la table placée auprès du lit de de sangle et y surprit uu couteau, un couteau long, pointu, à manche de corne, et tel qu’en portaient les paysans de la frontière espagnole. Gribouille Vavait volé la veille à un soldat catalan qui servait dans les lansquenets.

S’emparer de ce couteau et en tourner la pointe contre son cœur fut pour Sarah l'aRaire d'une seconde.

René jeta un cri et voulut s’élancer sur elle.

Mais Sarah le regarda fièrement et lui dit :

— Si tu fais un pas, je me tue!

L'œil de Sarah étincelait d'une telle résolution que le Florentin comprit sur-le-champ qu'elle était femme A exécuter sa menace, s’il voulait se porter sur die à la moindre violence.

— Soit! ma belle enfant, dil-il en ricanant. Je vais me retirer et vous laisser dormir. Demain, il faut l'espérer» vous serez plus calme et v.hjs comprendrez qu'il y aura pour vous honneur et profit.

— Sors, misérable l s'écria l'argcntière.

René se sentit légèrement intimidé.

Il fit un signe au danseur de corde :

— Viens! dil-il.

— Bonsoit», madame... bonne nuit ! murmura Gribouille en saluant. Si Votre Seigneurie a besoin de quelque cbo*e, elle n’aura qu’à frapper contre le mur, je suis là.

— Adieu I chère madame, ricana le Florentin... et calmez- vous... Je vous aime et vous veux faire un sort splendide... Pour peu que vous l'exigiez, je vous épouserai, maintenant que la mort de ce pauvre Samuel Lunot assassiné par cc brigand de GascariUe vous laisse maitresse de votre main.

Et René sortit triomphant.

Sarah entendit qu'on lermait et verrouillait la porte au dehors, et elle comprit qu’il ne lui restait d’autre moyen que le trépas pour éciiapper au sort que René lui réservait.

Elle se mit à genoux, adressa à Dieu une courte et fervente prière, et,nouvelle Lucrèce, elle reprit le couteau pour s’en frapper.

Mais son bras levé ne retomba point, car un souvenir avait traversé son cerveau, rapide comme l’éclair; car un nom venait de jaillir de ses levres ;

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