II. de Nancey eut un (In sourire
— Ce gentilhomme, dit-il, ne savait pas le premier mot de l’affaire de René ; il ignorait complètement que la reme-mère fût en disgrâce, et il vernit directement à /*lle comme an vrai souverain; car, ajouta M. de Nancey avec quelque insolence, entre nou?. C’est le* roi qui règne et madame Catherine qui gouverne, n’esl-ce pas ?
Henri garda un silence diplomatique.
— Or, continua Nancey, ce gentilhomme se nommait M. de Duras, et il venait d’Ang. rs à franc étrier.
— Ah! fit Henri, la course est bonne d'Angers ici.
— Vous savez que monseigneur le duc d'Alençon est gouverneur de la province d'Anjou?
— Oui, dit Henri.
— Or, le duc d Alençon est le fils bien-aimé de madame Catherine. Elle lui donnerait un royaume, si elle en avait un. Justement M. le duc d'Alençon vient de découvrir à Angers une conspiration des calvinistes, et il en donnait la nouvelle et les détails h madame Catherine dans le message qu'app- rtail M. de Duras.
— Oh 1 oh ! fit Henri, je commence è comprendre.
— Alors la reine s'est emparee du messagrr-ulh'acniiru
chez le roi, et elle y est pour ainsi dire entrée de force. Que s’y est-il passé? Je ne puis vous le due au juste, mais on vient de refuser tout à l'heure la porte du roi à M. de Cnlkon, et j’en augure que la reine a fait sa paix avec Sa Majrsié.
— Cela me fait aussi le même effet, monsieur, dit Henri.
En ce moment, madame Catherine entra.
La reine avait l’œil brillant et le sourire sur ses lèvres.
A la façon dont elle lui donna sa main à baiser, le prince comprit qu'il était toujours en faveur, et il en eut bientôt la certitude, car la reine lui dit:
— C’est fort heureux que vous soy«z vent», monsieur de Coarasse, j'allais vous envoyer chercher. J’ai besoin de vous...
— Diable! pensa Henri.
Et le prince s’inclina.
Mais avant de dire ce que la reine attendait du prince de Navarre, qu'elle persistait à prendre pour le sire de Coarasse, racontons ce qui était advenu chez le roi.
Charles IX, nous l’avons dit, s’était enfermé dans son cabinet en proie à un accès de fureur terrible.
Il n'avait songé à rien moins, tout d'abord, qu’à exiler la reine-mère à Amboise et à se dédommager ainsi de la ruine de l’espérance qu’il avait eue de faire rouer le Florentin.
Il tenait même déjà la plume pour signer la lettre d'exil, lorsque la voix de la reine-mère s éiait fait entendre dans son ant chambre.
— Madame, disait respectueusement, mais d'un ton ferme, un garde eu faction à la porte, je ne puis vous laisser entrer.
— Dites au roi qu’il s'agit de la sûreté de l'Etat et de sa couronne.
t Soit que ces mots, que le roi entendit parfaitement, l’eussent frappé, soil qu’il voulût rompre avec sa mère par un éclat, le roi j-c leva, ouvrit la porte lui-mèiue **t dit :
— - Entrez, madame.
— Tenez, Sire, dit la reine, qui semblait avoir repris son assurance dominatrice des ancien* jours, pendant que vous faites jeter en prison et torturer ceux qui me sont fidèles et sont Innocents , les prétendus aiuis de Votre Majesté conspirent, et pendant aue vous m’abreuvez d humiliations, je veille à votre sûreté.
— Que dit**s-vous, madame? fit le rot légèrement ému.
* La vérité, Sire.
— Où donc conspire-t-on?
— A Angers, dans le Poitou , en Bretagne... Voyez plutôt ce que m'écrit M. d’Alençon, à qui j’avais donné, il y a quinze jours, un premier avertissement.
En effet, madame Catherine, par son dernier message au frere du roi, lui avait recommandé, avec une instance toute |iarticulière, de faire surveiller de très-çrès trois entilshommes de l’Ouest 'ort connus et très-influents ans le pays huguenot
On eût dit que Catherine avait flairé la eon«piratipn qui avait pour but. du reste, de créer un royaume d'Anjou et d’Afgouroois indépendant de la France ; et, chose bizarre! les gentilshommes désignas par la reine étaient précisément dans le complot.
Le duc d'Alençon donnait les plus grands détails et sa lettre commençait ainsi :
* D’après vos indications, madame... »
Donc tout le mérite de la découverte revenait à la reine- mère.
La colère du roi tomba alors comme par enchantement.
Il voulut prendre la m »in -le la reine-mère et la baiser.
Mais elle la retira avec fierté et lui dit :
— Maintenant, Sire, vous me permettrez de sortir et de ne point attendre une lettre d exil
— Madame...
— Je m'exile moi -même et je vais me retirer en Lorraine chez nos parents, les princes de la maison de Guise.
— Y pensez-vous ! s’écria Charles IX, à qui le seul nom de Guise donnait la chair de poule.
— Je renonce à la politique, poursuivit Catherine, et je me retire heureuse d’avoir prévenu un grand danger.
— Mais, madame, s’écria le ro», qui demeura de nouveau persuadé qu’il ne pouvait régner seul et que les conseils de sa mère lui étaient indispensables en un semblable moment, vous ne m’abandonnerez point ainsi... quand mes ennemis...
— El que voulez-vous que je fasse en une cour où j’ai dévoré tant d’humiliations T dit la reine. Non, je neveux pas m’exposer encore aux regards de vos couru -ans. Sire, qui vous ont vu me refuser la grâce d’un innocent...
— Eh I madame, dit le roi, laissons cela, et ne parlons plus de René.
La reine se leva.
— Adieu... Sire...
— Restez, madame.
— - Je ne puis, fit-elle, avec fermeté.
Et ede rêfiéta en faisant un pas de retraite :
— Adieu, Sire, Dieu garde votre Majesté!
— Madame, s’écria le roi, si vous avez une grâce à me demander, parlez, mais restez...
La renie parut hésiter.
— Parlez! madame, insista Charles IX.
Un éclair brilla dans l'œil de Catherine.
— Eh bien! dit-elle, je resterai, mais à uns condition.
— Laquelle?
— C’est que M. de Crillon, cet homme hautain qui a osé me braver, quittera la cour.
Le roi soupira, niais il avait promis, et ce fut pour cela que le loyal serviteur reçut dix minutes apres l'ordre de monter à cheval et de quitter Paris.
La reine triomphait I
xun
Tandis que ces choses se passaient au Louvre, René sortait «lu Châtelet.
La bète fauve, prise au piège et parvenant à force de
bonds 1 1 d'efforts à &e dégager. donnerait seule une idée exacte de ce que fut René lorsque, le roi et les courtisans partis on lui annonça qu'il était libre.
Le président Renaudm était demeuré, ainsi que 1s bourreau et ses aides, dans la salle de torture.
— D- liez M. René, dit Renaudin, et prenez garde de te meurtrir; il n’a que trop souffert déjà.
René, appuyé contre le mur. était comme abruti.
En entendant les paroles de Renaudm, il releva la été et le regarda d’une façon étrange.
Puis, tandis que les exécuteurs loi Ôtaient ses liens, I lança sur eux son œil sanglant et louche.
— Oh ! monsieur René, murmura Caboche, qui ne put réprimer un frisson, vous devez m’en vouloir beaucoup; mais, cependant, vous me devez un beau cierge...
René, sombre ;t farouche, ne répondit pas.
— Car, acheva le bourreau, j'ai déclaré au roi, par deux fois, que vous ne pouviez supporter l'eau plus longtemps. Sans cela vous étiez mort.
— Je ui’en souviendrai en temps et lieu, mon pauvre Caboche, répondit enfin René d’une voix qui fit dresser les cheveux sur la tète au bourreau.
Pour calmer son effroi. M. de Paris s’en alla pendre le malheureux et crédule Gascarille.
Alors René s'approcha en boitant de la table devant aquelle le president Renaudin était assis.
— Vous avez remarqué tous ceux qui riaient T demanda-t-il.
— Oui.
— Ah! fit René, ils a’en souviendront... et Crilloo...
— Pienez garde! monsieur René, dit le juge, Grillon est homme à vous tordre le cou.
René eut un sourire dhyeue.
— Oh! celui-là, dit-il, ce n’est pas avec ma dagiÆ que je l'attaquerai.
— Avec quoi donc T
— C’est nmn secret, dit le Florentin.
El il s’en alla en boitant ci agitant sa main gauche, horriblement brûlée et entourée de bandelette-*.
— Le loup est lâché! murmura le président Renaudin en ricanant.
René, si souffrant qu’il fût, sortit du Châtelet la tête haute.
Sur le seuil il trouva le gouverneur, messire de Fouronne.
— Vous l’échappez belle, lui dit celui-ci.
René attacha sur lui son wd louche et ne répondit pas.
— Bute venimeuse! murmura le gouverneur.
René sorti altéré de vengeance.
— Oh! tous ces gens qui ont ri... dit-il avec rage, comme ils trembleront avant peu !
Et il s’en allait méditant de terribles représailles.
Cependant il n'osa point tout d’abord aller au Louvre.
— La reine doit être irritée, pensait-il. Je vais m’en retourner au pont Saint-Michel, j’attendrai qu'elle me fasse demander.
René était plus que jamais superstitieux. De même que, lorsqu’il s'était cru perdu, il avait eu la conviction ' te Paola profiterait de ce qh’il était en prison pour se faire enlever par quelque beau gentilhomme, de même, se voyant libre et sauvé, il ne douta pas un moment que sa fille ne fût au Louvre sous la sauvegarde de la reine-mère.
Il s’en alla donc fort tranquillement au pont Saint- Michel, ne s’étonna nullement de voir la boutique fermée, et se servit, {tour entrer, de la clef que lui avait rendue Je président Renaudin.
Cette clef avait été déposée, ainsi que la dague, sur la table du juge comme jduce de conviction.
Mais comme René r< paraissait en plein jour sur le pont, son arrivée produisit naturellement une grande sensation panni les marchands ses voisins.
Ut pois trois jours, le bruit de son ariesUition et de la colère du roi s était si bien répandu daus tout Paris, que personne parmi les habitant--' du pont ne s'attendait à le révuir ail>urs qu’en pLce de Grève.
Son apparition produisit donc une véritable épouvante.
On avait jasé sur lui, le croyant perdu; il avait même été question un moment de mettre le feu à sa boutique.
Les marchands du pont éprouvaient à peu près la môme panique que les courtisans du Louvre. Mais René ne daigna point y faire attention.
Il répondit à peine aux profonds saluts dictés par la peur qu’il recueillit sur son passage, et il ouvrit fort tranquillement la porte de sa boutique.
Endurant d'atroces douleurs, il avait cependant mar- » lié d'un pas assez ferme, et sa main gauche était soigneusement cachée sous sou manteau.
René referma sur lui la porte de sa boutique et monta dans son laboratoire.
Le Florentin s'était trop occupé de chimie durant >a vie pour n’avoir point de baumes et des essences doues de qualités calmantes et curatives.
Il monta sur un escabeau et atteignit ainsi la dernière étagère d’un vaste bahut dont les rayons étaient chargés de fioles et de pots de toute grandeur et de toute forme.
Puis il prit un vn.^e qui conletiail un ungueul rougeâtre presque liquide. Après quoi il débarrassa de ses bandelette--* sa main brûlée, et, se servant d’un pinceau, il la barbouilla avec l’onguent.
Cela fait , il l’entoura de nouveau avec des bandes de linge.
— Je serai guéri dans huit jours, pensa-t-il.
Il ôta sa botte à entonnoir et examina son pied meurtri par le terrible brodequin.
Ainsi que l'avait annoncé le bourreau, les muscles seuls avaient souffert et les os n’éiaieut j-oiiit brisés.
René déboucha une fiole qui renfermait une sorte de vinaigre, et il en versa le contenu sur les clmrs meurtries, puis il chercha des chaussures larges et souples, elymilson pied, qu’il enve.oppa de linge comme sa main.
— Ceci sera plus long, murmura- l-il; mais si ingainles que soient un s ennemis, mon pied boiteux ne lu’eui- |iêi liera point de les rejoindre.
Après cette sourde menace, René redescendit daas sa boutique.
Mais tout à coup il poussa un cri et son regard demeura cloué au sol, stupide et hagard.
Un objet venait de frapper ses yeux.
Celait un gant de bu nie jaune, un gant comme seuls en portaient les cavaliers et les gentilshommes élégants.
El la vue de ce gant fut toute une révélation pour René.
Un homme était entré chez luil
René, k cupide et l’avare, eut un moment une espérance folle, celle d’avoir été volé.
Le comptoir de sa bout que renfermait toujours un peu d'argent... quelques pièces d’or...
11 y courut dans l’espoir que le tiroir en aurait été forcé et qu'on se serait introduit dans la boutique après le départ de sa fille.
Mais le tiroir était intact. Il l’ouvrit et y trouva cinquante pl'toles en differentes monnaies.
Le possesseur de ce gant s’était donc introduit chez lui pour un tout autre motif.
Saisi de vertige, Rene courut à la chambre de sa fille.
— Si elle est au Louvre, pcnsait-il, elle a dû emporter plusiera vêtements.
11 ouvrit lu cabinet de toilette, y pénétra et jeta un ciL
11 venait de trouver cette échelle de soie qui avait favorisé les nocturnes ascension* dcNoé.
Au même instant ou frappa duucement à la porte de la boutique. René espéra que c’eta il Paola.
H las ! Paola clan bien loin sans doute.
Ruué ouvrit et vil apparaître la j >lie petite mercière à qui, deux jours auparavant, madame Catherine avait adressé plusieurs questions.
— Qui: voulez-vous? lui dit brutalement le parfumeur.
— Je viens vous parler de votre ûUe, monsieur René, répondit la uitruèie.
— Ma fi.le! s'écria U: parfumeur, voussavezoù elle est!
— Non, mais je l’ai vue partir.
— Quand t
' — Il y a deux jours.
— Avec la reine, n’est-ce pas? avec une dame qui est a venue chercher en litière?
— Non, dit la mercière. Elle est bien partie en litière, cependant.
— Avec qui donc?
— Avec deux cavaliers masqués, répondit la jeune femme. Une dame en litière est venue après, mais mademoiselle Paola était partie.
René se laissa tomber anéanti sur un siège. On eût dit qu'il voyait apparailre devant lui les terribles instruments de la salle de torture.
Le Florentin avait en ce moment un air si misérable et si abattu , que scs plus cruels ennemis en eussent eu pitié. La petite mercière lui alla chercher un verre de vin et lui prodigua quelques soins.
Puis, quand René se fut un peu calmé et eut retrouvé quelque présence d esprit, elle lui oit :
— Il parait, monsieur René, qu'il y a déjà longtemps que... votre fille...
— Comment! longtemps? s'écria-t-il brusquement.
— Oui...
— Qu'en savez-vous?
— Qu'on beau gentilhomme venait le soir...
Et la mercière raconta qu’elle avait vu un cavalier entrer vers onze heures du soir dans la boutique après avoir frappé deux petits coups.
— Quel jour avez- vous vu cela? demanda-t-il.
— Jeudi dernier.
René calcula. C'était précisément le jeudi au soir qu'il avait été arrêté par Crilion et conduit au Châtelet.
Le Florentin n’eut plus de doutes alors.
Ceux qui avaient enlevé ou tué Godolphin étaient les mêmes que ceux qui avaient enlevé Paola.
Alors René, qui une heure auparavant ne songeait □’à se venger de ceux qui l’avaient outragé et ni lié, ené se sentit plus faible et plus découragé qu’un enfant, et il se mit à fondre en larmes.
Or, pendant ce temps, le jeune prince de Navarre était chez madame Catherine.
La reine, en rentrant dans son oratoire, l’avait aperçu et lui avait tendu la main en lui disant :
— J'allais vous envoyer chercher ; j'ai besoin de
vo«.
Puia, se tournant vers Nancey, elle lui avait fait un signe. A ce signe, M. de Nancey était sorti, laissant Henri seul avec la reine.
— Que va-t-elle donc me demander encore? pensait Henri.
— Monsieur deCoarasse,ditla reine, j'ai une si grande confiance désormais en votre science, qu’il faut vous attendre à ce que je vous mande souvent auprès de moi.
Henri s'inclina.
— Je suis aux ordres de Votre Majesté, dit— H-
— Je vous ai fait venir, poursuivit Catherine, par ce que je désire avoir des éclaircissements sur une conspiration qui vient d’être découverte à Angers.
Bien que Henri fut déjà au courant de la conspiration parce que lui en avait dit M. de Nancey, il n’en prit pas moins un air fort naïf.
— On a conspiré à Angers et à Nantes, poursuivit la reine, contre la sûreté de l’Etat.
— Diable 1 fit Henri.
— Le duc d’Alençon, mon fils, m’avise bien de cela, il me nomme les chefs, mais il ne me donne aucun détail. Et j'ai pensé que vous pourriez me faire des lévélalions curieuses.
Ceci embarrassait quelque peu notre héro3.
— Madame, dit-il, excusez-moi, mais je ne me suis jamais occupe des choses de la politique, et je demanderai à Votre Majesté de m'accoraer quelques heures pour lui répondre.
— Pourquoi quelques heures ?
— Parce que j’ai nesoin de consulter de? oracle? plus sérieux que ceux auxquels je m’adresse pour les Choses que Votre Majesté me demande d'ordinaire.
Puis Henri, avec un très-grand sang-froid, regarda le sablier :
— Il est deux heures de relevée, dit-il ; à huit heures je reviendrai et j’apporterai des détails à Votre Majesté.
La mine du prince était si grave que Catherine n’eut pas un seul momeut l’idée qu’il pouvait bien se moquer a'elle.
— Allez, lui ditrelle; je vous attendrai ce soir à l’heure que vous indiquez.
Henri lui baisa la main et se retira, mais, au lieu de sortir du Louvre, il monta chez Nancy.
Nancy était fort tranquillement dans sa chambre, l'oreille collée au petit trou qui correspondait avec l’oratoire de madame Catherine.
— Ah! mon pauvre ami, dit-elle au prince, vous voilà bien embarras.?!*, n’est-ce pas ?
— Passablement, murmura Henri.
— Et vous ne pouvez pas, en effet, vous en aller à Angers et revenir en moins de six heures.
— Ce serait difficile, n'est-ce pas?
— Ma foi! mon pauvre ami, dit Nancy, je ne sais plus comment vous allez jouer votre rôle de sorcier.
— Ni moi non plu -, répliqua Henri.
— Mais, continua la înuime camérière, pourquoi ne faites-vous pas ce que faisait René?...
— Consulter le somnambule?
— Oui.
— C’est une idée, cela.
— Et, & votre place...
— Vous avez raison, Nancy, Je vais essayer...
— Moi, pendant ce temps, dit la soubrette, j'écouterai. Qui sait? nous trouverons quelque bonne chose, peut-être...
Henri quitta Nancy, sortit du Louvre et. dans l’espoir de trouver Noô, s'en retourna à son hôtellerie de la rue Saint-Jacques.
Noê n’y était pas. Mais, en revanche, il y avait dans la cour de l'hôtellerie deux chevaux couverts de boue, de poussière et de sueur.
Ce? chevaux paraissaient avoir fait une longue rente, et leur aspect intrigua quelque peu le prince.
— Qu 'est- ce donc que ces chevaux? demanda-t-il à son hôte, un Gascon qui, on s'en souvient, sç nommait Lcstacade.
— Ce sont les chevaux de deux gemiUhaoiraea qni viennent d’arriver.
— Ou vont-ils?
— A Nancy.
— D’où viennent-ils?
— D’Angers.
Henri tressaillit.
— Hum! murmura-t-il, des gentilshommes qui viennent d’Angers et qui vont à Nancy, voilà qui sent fièrement la conspiration.
L’hôte avait répondu fort naïvement et ne pouvait pas présumer que le prince attachât la moindre importance à ses réponses.
Henri, au contraire, monta tranquillement dans sa chambre, car il avait entendu Lcstacade dire à sa servante :
— Tu serviras ces gentilshommes dans leur chambre. Tu sais? ils sont au numéro 13.
Or le numéro !3 n’était séparé du numéro 15 que par une cloison, et la cloison était mince. — et le numéro 15 était précisément la chambre que le prince occupait avec Noc.
Henri y monta et s’enferma.
Dans la pièce voisine, c’est-à-dire au numéro 1 3, deux hommes causaient à mi-voix.
C’étaient les deux genlilshummesqui venaient d’Angers.
Henri pièta l'oreille et écouta attentivement.
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Henri entendît sans doute d’étranges choses, car, au bout de dix minutes, il se leva et alla frapper à la porte
— Conn*i8Wï-Tom c«Uc b»guoï 125.)
de la chambre occupée par les deux gentilshommes qui venaient d’Angers.
— Entrez! dit une voix.
La clef était sur la porte; Henri la tourna et s’arrêta un moment sur le seuil pour voir à qui il avait affaire.
Un coup d'œil lui suffit.
Des deux gentilshommes , l’un était vieux , l'autre {eu ne.
Le premier pouvait avoir cinquante cinq ou soixante ans.
Le second avait la moustache aux poils follets d’un adolescent qui touche à peine à sa vingtième année.
Us portaient à peu près même costume, c’est-à-dire le pourpoint de drap gris, les chausses amaranthe, la collerette en guipure laissant le col à découvert, le feutre à larges bords que les gens de cour avaient depuis longtemps remplacé par un petit chapeau aux ailes étroites, entouré d’une plume de paon ou de coq de bruyère.
C'était à la cuilTure qu’on distinguait un gentilhomme de province.
Henri avait quitté sa chambre sur la pointe du pied, et, avant qu’il entrât, les deux gentilshommes étaient tellement occupés de leurs affaires qu’ils ne l'avaient point entendu marcher.
Aussi, lorsque le prince se montra sur le seuil, le regardèrent-ils avec un profond étonnement et semblèrent-ils sc demander quel étaitcct homme et d’où il venait.
Henri s’était déjA laissé aller â FâégaBM d< la Cour; il avait le pourpoint de soie verte, les chausses de velours gris perle, le manteau noir à galon d'argent agrafé
snr l'épaüle, et on voyait bien que le petit gcnliUâtre béarnais était en passe de faire fortune.
Cette orne élégante et sa bonne mine nnlureite ne laissèrent aucun doute aux deux gentilshommes. Ils axaient affaire à un seigneur de la coué.
Mais céttp visite ne parut pas les flatter beaucoup, car le plus âgé fronça le sourcil, tandis que le jeune portait instinclivrment la miin à Son épée.
Ce geste fit sourire Henri.
— aksseigncurs, dit-il, calmez-vous. Jusqu'à présent, je suis un ami inconnu qui vient peut-être vous rendre un grand service.
— Monsieur, fil le vieux gentilhomme de province, veuillez au moins nous permettre de vous demander...
— Mon nom, n’est-ce pas?
— Précisément.
— C’est trop juste, messieurs. Je me nomme Henri de Coarasse; je suis gentilhomme béarnais et le cousin de M. de Pil.rac, capitaine des gardes du roi Charles IX.
L'énumération de ses titres et qualités fut loin de rassurer les deux gentilshommes.
— Vous, monsieur, reprit Henri s’adressant au plus vieux, vous êtes un gentilhomme du Maine, qu’on appelle, si je ne me trompe, le sire de Barbcdiennc.
— Vous savez mon nom? exclama le vieillard étonné.
— Et vous, monsieur, poursuivit Henri s’adressant au plus jeune, vous êtes le neveu de monsieur, et vous vous nommez Hector de beauchamp.
— Mais, monsieur...
— Vous étiez à la tâte du parti huguenot du Maine,
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ainsi qu'un troisième gentilhomme beaucoup plus riche que vous ne fêtes, bien que vous possédiez de nombreuses seigneurie*, et ce troisième gentilhomme a nom le marquis de Bellehmd. Ai-je dit vrai ?
— Pardon! monsieur, interrompit le sire de Barbedienne, comme j'ai I honneur de vous voir pour la première fois, tous me permettrez de ni Y- tonner quelque peu de tous entendre me donner ces détails.
— Excusez- moi, dit llenii, je suis peut-être un peu sorcier...
— Oh ! la bonne plaisanterie...
— Et je vais vous donner un détail de plus : tous étiez à la tête d'une petite conspiration qui avait pour but... de secouer l’autorité royale.
— Monsieur 1
— Vous avez été arrêtés, M. de Bcaucbamp, voua et ae marquis de Belkfond.
— C’est vrai.
— Arrêté» et conduits au château d'Angers.
— C’est encore vrai.
— Et il est probable que si vous n’étiez parvenus, vous et M. de Beauchamp, à vous évader... d'ici à quinze jours le Parlement tous condamnerait à être roués vifs ou tout au moins décapités.
Une légère pâleur avait couvert le front du vieillard,
Î ui envisageait Henri d’un air soupçonneux et plein de éfiance. ^
Henri devina sa pensée :
— Monsieur, dit-il en souriant, remarquez simplement que, puisque je sais tout cela, si j'avais eu envie de vous trahir, je me serais contenté, au lien de me présenter seul à vous, sans autre arme que mon épée, de urendre avec moi une demi-douzaine de Suisses que commande M. de Pibrac, mon cousin, et je vous eusse fait arrêter. Je viens, au contraire, vous donner le charitable avis de faire manger l'avoine à vos chevaux et de partir sur-le-champ. Vous allez en Lorraine, n’est-ce pas?
— Comment! s'écria M. de Barbedienne stupéfait, vous savez cela aussi?
— Je vous l'ai dit, répliqua le prince souriant toujours, je suis un peu sorcier.
— Mais enfin, monsieur, ût le jeune homme qui, jusque-là, avait gardé le silence, poumon s- nous savoir...
— Monsieur, répondit Henri, je ^ais m’expliquer. Voulez-vous me j>ermettre de fermer la porte au verrou?
Le vieillard se leva, ferma lui-méme la porte et avança un siège au prince.
Henri s'assit et continua :
— Messieurs, ne vous effarouchez point du titre de cousin que j’ai donné au capitaine des gardes. Je ne suis point à la solde du roi Charles IX, encore moins à celle de madame Catherine, et je déteste cordialement le duc d'Alençon. Puisqu'il faut tout vous dire, regardez...
El Henri flt aux deux gentilshommes le signe mystérieux qui permettait aux huguenots de se reconnaître entre eux. A ce signe, le sire de Barbtd enne et M. de Beauchamp se déridèrent soudain et tendirent spontanément la main au jeune prince.
Henri prit leurs mains et les serra.
Puis il leur dit :
— A présent, je puis vous parler à coeur ouvert et me fier à votre di«créiion.
Sans toutefois trahir son incognito, Henri apprit aux deux gentilhomme* comment, quinze jours auparavant, il avait fait la rencontre de René le Florentin, ce qui s’en était suivi, et ce rôle de sorcier qu’il jouait bien malgré lui. — Vous allez, l*-ur dit-il, me tirer de peine.
— Comment cela?
— En me racontant les détails de votre évasion. Quand je les rapporterai à la reine, vous serez loin de Paris et hors de toute atteinte.
Les deux gentilshommes hésitaient encore.
— Ma foi! dit Henri, je crois qu’il me faut vom faire ma coufessiou tout entière. Quand vous saurez mon vrai nom...
— Votre.*, vrai nom?
— Vous ne vous méfierez plus de moi... il y a mieux, vous comprendrez que j'ai autant de sympathie que vous en pouvez avoir pour notre parti, et que, me trouvant mêle aux secrets de la reine-mère, je puis rendre de grands servîtes i nus frères en faisant faire fausse route à la haine de madame Catherine.
— Mais, qui donc êtes-vous? murmura le sire de Barbedienne de plus en plus étonné.
Henri relira sa main gauche de son pourpoint et 1a montra au vieux seigneur :
— Gin naissez- vous cette bague? dit-il.
Le sire de Bjrbedienne tressaillit. »
— Je oie nomme Henri de Bourbon, prince de Navarre... dit tout bas le prétendu sire de Coarasse.
Les deux gentilshommes étouffèrent un cri, se levèrent avec précipitation et voulurent Oechir un genou.
— Chull dit Ueun; n'oubliez pas que je me uumme le «ire de Coarasse à Paris, et que je suis le cousin de M. de Pibrac, capitaine des gardes. Asseyez-vous et causons, messieurs.
Une heure après, les deui gentilshommes huguenots montaient à cheval, et le prince leur serrait la main en leur fai-ant la recommandation bizarre que voici :
— Vous irez d’une course jusqu’à Churenton, et vous vous arrêterez à In porte d’une auberge qui a pour enseigne : Au roi François F*.
— Bien ! dit le sire de Barbedienne.
— Vous appellerez l’hôte et vous lui direz : « Donnenous un verre de vio. a
— Trè*-b»en.
— En I* vidant, vous demanderez la route de Melun et vous direz que vous allez à Lyon.
— Mais ce n’est pas notre chemin...
— Attendez donc! le verre de vin vidé, voua donnerez un écu à l’effigie du roi de Navarre, celui-là, tenez...
Henri tira un écu de sa poche et, avec la pointe de sa dague, il y flt une croix sur le revers.
M. de Barbedienne et son neveu, M. de Bcaucbamp, étaient quelque peu étonnés.
Henri poursuivit :
— Vous piquerez des deux, sortirez de Charenton, ferez un crochet et, traversant le bois de Vmcennes, vous gagnerez Bondy et la route du pays Messin.
M. de Barbedienne prit l’écu et partit avec son neveu.
Henri s’eu alla fort tranquillement au Louvre, se disant :
— Décidément, je vais être, ce soir, plus sorcier que jamais.
Il était alors six heures. La reine-mère ne l’attendait qu’à huit.
Henri monta chez Nancy.
Nancy n'avait pas quitte son petit judas ménagé dans le f-arquet.
Eu voyant entrer Henri, elle lui ût signe de marcher doucement.
— Venez voir... souffla-t-elle.
Henri s'approcha et la canurière lui céda la place.
Alors, le prince aperçut la reine assise devant sa table de travail et occupée à écrire.
Puis, à deux pa«, debout et dans l'altitude humble el suppliante qu’il avait le matin avant la torture, maître René le Florentin.
— Oh! oh! pensa le prince, mes prévisions étaient justes, il me semble, et je crois que maître René fl’tst pas au mieux avec son illustre protêt trice.
En effet, la reine avait le sourcil froncé, et toute si physionomie dénotait une grande irritation.
Enfin, elle leva ta tète et regarda René :
— Comment, dit-elle, tu n'es pas parti encore, misérable? je t'ai pourtant répété que je ne voulais plus te voir et que je t'engageais à retourner en Italie...
— Madame, stipula le Florentin, c’est à genoux que je vous demande grâce et merci...
René s’était agenouillé. Catherine haussa les épaules.
— Oui, dit-elle, et lorsque je t’aurai pardonné, lu assassineras et pilleras de plus belle...
\tf
— Je me repens... et Dieu m’est témoin... balbutia le Florentin.
— Tais-toi ! misérable !
Ah! madame, murmura René dont la voix était
B letne de sanglot*, on m'a roc ma fille... et m Votre lajesté me refuse désormais ta protection, que me restera* t-U T
— Ta fille, dit la reine, on la retrouvera...
René étouffa une eiclamation de joie.
— RI. de (ioara^e me l’a promis.
Ce nom fit pâlir René.
— Ah! c'est que, continua la reine, M. de Coarasse lit plus nettement que toi dans les astres.
— Oh ! fit René, qut fut pris d’un horrible sentiment de jalousie.
— Viens, dit la reine, je rais te soumettre A une épreuve.
Le Florentin tressaillit.
— Car enfin, continua Catherine, je ne pois avoir aucune amitié pour un détestable enifKiisnimeur, pour un assassin tel que toi ; et si je t’ai «auve, r/est part e que tu m’étais utile... et que tes prédictions se réalisaient quelquefois...
René soupira en songeant qu'il n'avait plus Godolphin en son pouvoir.
La reine reprit :
— J'ai reçu aujourd'hui un messager qui m’a apporté une grande nouvelle. Puisque tu es sorcier, dis-moi donc de quoi il était question.
René pâlit. Cependant il eut un accès d’audace, s'approcha de la croire, l’ouvrit et fit mine d'examiner l’étoile du soir qui se levait â l'horizon.
La reine le suivait du regard.
Au bout de quelques minutes, René se retourna et dit :
— Madame, je ne sais point quels sortilèges ce sire de Coarasse, dont Votre Majesté parait si contente, emploie cour deviner l’avenir et le passé. Moi, te n’ai qu'une façon • lire dans les astres ; et «Vt pour cela que, taudis que j’étais dans un cachot du Châulet, je suis redevenu un homme ordinaire, n ayant plus aucun moyen surnaturel en mon pouvoir qui me pût tirer de peine. Mais, en revoyant les étoiles...
René eut un sourire plein de suffisance.
— Voyons I dit la reine, quelle est donc cette grande nouvelle que j’ai reçue T...
René répondit avec calme :
— Vous avei appris U prochaine arrivée d’un prince. U reine ne sourcilla point.
— Après ? dit-elle.
— Ce prince est celui de Navarre.
— Boni
— Et il vient à Paris pour épouser madame Marguerite.
— Très-bien ! Pourrais-tu me dire d'où venait le messager en droite ligne?
— De Nérac. La reine Jeanne s’y trouve en ce moment.
EtRenéJ’ceil filé sur les astres,eut l'audace d'ajouter : — Je la vois, en ce moment, se promenant dans le parc du château, et causant avec un gentilhomme que je ne connais pas... mais qui pourrait bien être...
La reine interrompit René par un éclat de rire moqueur :
— Les astres se moquent de toi, dit-elle, et toi, tu oses te moquer de ta souveraine... Sors, misérable!
Et la reine se leva courroucée et montra la porte à René par un geste si terrible que le Florentin sorti t à demi foudroyé et plus épouvanté qu'il ne l'était la veille et le mabn en présence des instruments de torture qui allaient calciner se» chairs et broyer ses os.
— Ah! par exemple! murmura Nancy à l'oreille du prince, ce n’était pas la peine que madame Catherine »e donnât tant de mal pour arracher son protégé au bourreau. Le voilà joliment en di-grâce...
Mai» Henri ne répondit point.
Rapide comme l’tclair, il s'élança hors de la chambre,
traversa le corridor en courant et disparut.
— Où va-t-il donc? exclama la caménère étonnée.
Le prince connaissait maintenant tous les détours du Louvre aussi bien que la reine-mère elle-même.
I enfila un petit escalier qu'il descendit quatre â qu» tre, et sortit du palais par une poterne qui donnait d u\té de la rue Saint- Honoré.
Pois il se mit à courir, doubla l'angle du royal édifie et arriva sur la berge de la rivière.
Là il fit mine de se diriger vers la grand’porte dt/ Louvre, et aperçut René qui en sortait par la poterne do bord de l’eau.
R .né était pâle et plus morose qu'un mari défunt qui, revenant de l'autre monde, trouverait sa femme remariée.
II marchait à pas lents, détournant parfois la tête et levant les yeux vers la croisée de la reiue-mère.
— L'imbecilet pcn-.i Henri, U s'imagine que madame Caiherine le va rappeler.
Rlarehant ainsi, le Florentin alla se heurter au prince, qui cheminait en sens invt-r>e.
— Tiens! monsieur René, fit Henri. Pardon, mille excuse», je regardais le ciel... La nuit est sombre... je ne vous voyais pa».
René reconnut son rival en nécromancie, et il eut un frisson de colère suscité par la jalousie.
Il voulut passer outre; mais Henri lui prit les mains.
— Laissez moi von» féliciter, lui dit-il d’un ton afiectueux... Vous l’avez échappé belle ce matin... J’ai vu le moment où ce damné Crillon...
— Ne parlons point de tout cela, monsieur de Coara««e, dit le Florentin d’un air sombre.
— Vous avez raison, monsieur René. Vous veniez du Louvre?
— Oui.
— J'y vais, moi. Je vais coucher avec mon cousin Ptbrac. Mai», mon Dieu! comme vous êtes pâle, monsieur René !...
j — Je suis un peu souffrant...
Et René voulut passer. Henri le retint, et, secouant la (été :
— C'est mal, ce que vous faites là, monsieur René, dit-il.
— Rial ?...
— Sans doute vous avez quelque grand chagrin...
— J’ai souffert beaucoup mt-r et ce malin.
— Oh ! dit Henri, ce n’est point cela. Il vous est arrivé quelque mésaventure au Louvre, et, au lieu de me la confier, ^iu lieu de me consulter, car, enfin, je suis votre ami...
— Monsieur !
— bah! je vous ai déjà donné plus d'on bon avis, et si vous l’aviez suivi...
I — Mais... je vous jure...
1 — Allons l dit Henri avec un sourire à demi railleur, voilà que vous oubliez que, tout comme vous, je lis dans le» astres...
Ri ne eut un rire nerveux et forcé.
— Eh bien, dit -il, je vous defie de me dire ce qui vient de m’arriver au Louvre.
— Bâti!
— Je vous en défie!...
— Ah! monsieur René, vous savez bien que je o’ai qu’à regarder dans le creux de votre main...
René eut un moment d’angoisse ; mais >1 avait si peur d’élre deviné, il redoutait tant au’on ne connût celte dis* g lice à laquelle il avait peine à croire, qu’il paya d’audace et lendit sa main.
Henri la prit, puis il entraîna le Florentin sous uns
lanterne.
— Oht oh! dit-il tout à coun.
— Que voyez- vous donc? fit René qui essaya de prendre on ton mojueur.
— Je vois, répondit Henri, que la reine vient de vous
|;a>-cr de chez elle.
Le Floreiitin jeta un cri et recula tout frémissant.
Décidément, Henri de Navarre avait un bonheur inouï dans ce rôle de sorcier qu’il s’était imposé.
René sortait de chez la reine et le rencontrait à cent pas du Louvre.
Le prince avait l'air de venir de son hôtellerie. 11 ne paraissait pas possible qu'il eût pu savoir par des moyens ordinaires et naturels ce qui venait d'avoir heu chez la reine.
Donc, aux yeux de René, le prince était plus sorcier que jamais.
Le Florentin était bien l’bomme que la France entière connaissait et exécrait le plus : insolent avec les faibles, timide, cauteleux, servile et rampant avec les forts.
Il haïssait Henri et en était jaloux ; car la reine lui avait appris, d'un seul mol, qu'elle avait consulté le jeune Béarnais et qu'elle appréciait ses talents.
Mais le Béarnais lui prouvait sa supériorité d’une manière si inattendue et si incontestable, qu'inlérieurement il se sentait dominé et vaincu.
Il passa donc brusquement de l’irritation à la douceur, de l'incrédulité & la confiance, de l'audace à la crainte.
— Eh bien, dit il, s'efforçant de sourire, admettons que vous ayez deviné.
— Vous pouvez l’admettre; car j'en suis sûr, dit le prince.
— Soit/
— Eh bien !
— Si la reine m’a chassé, t’est que... je suis... en disgrâce...
— Précisément.
— Boni dit René; mais, cette disgrâce n’est que momentanée...
— Hum! répondit Henri, voilà encore ce que je ne puis vous dire sans réfléchir.
— Réfléchissez, murmura le Florentin dont la voix tremblait.
Henri reprit la main de René, l’examina de nouveau et regarda ensuite les astres.
— Monsieur René, lui dit-il, je vois des influences contraires qui se disputent votre sort.
— Hein ? fit René.
— Vous avez un grand ennemi qui luttera de tout son pouvoir pour vous empêcher de rentrer en grâce auprès de la reine.
— Et cet ennemi, quel est-il î
— C’est vous, dit Henri.
— Moi! moi! dit le parfumeur abasourdi* et sur des tons différents.
— Vous, monsieur René...
— Mais... vous... plaisantez...
— • Non, et je m’explique. Ainsi, vous allez rentrer chez vous, et la première chose que vous avez l’intention de faire, c'est d'écrire à la reine une longue lettre de supplications et d'excuseâ. Voyons, convenez-en.
— C’est vrai. J’y songeais.
— Demain, vous retournerez errer aux abords du Louvre, et vous tâcherez de vous trouver sur le passage de Sa Majesté quand elle sortira.
— Mais...
— • Les jours suivants, vous agirez sans doute de même... %t la reine, au lieu de vous prendre en pitié, vous prendra en grippe, et les courtisans qui se sont moqués de vous ce matin, et qui tremblent ce soir en vous sachant hors du Châtelet, (es courtisans se reprendront & rire et se moqueront de vous de plus belle.
— Ohl mais, cependant...
— Tenez! monsieur René, dit Henri avec un tel accent de bonhomie que le parfumeur s’y laissa prendre, avant de vous donner un conseil, je vais vous prouver que je suis votre ami. Je savais fort bien que c’était vous qui aviez assassiné Loriot...
— Monsieur !...
— Chut ! ceci est entre nous. Je savais bien que Gas-
carille, à qui on avait promis deux cents écus d'or et persuadé qu’on le pendrait mal...
— Mais... taisez-vous!..» murmura René avec effroi.
— N’aytz pas peur, nous sommes seuls... Je savais donc tout cela, et si ce matin j'avais dit un mot au roi, on n’eût pas interrogé Gascanlle, mais on vous eût renvoyé devant le parlement. Si je n’ai rien dit, c’est que je suis votre ami ; estree clair T
— Oui, balbutia René qui commençait à croire, en effet, que le prince avait du penchant pour lui.
— Donc, si je vous donne un conseil, il est sincère...
— Eh bien, voyons votre conseil...
— Le voici : faites le mort pendant quelques jours. Allez-vous-en soit en province, soit aux environs de Paris, ou contentez-vous de vous enfermer dans votre boutique du pont Saint-Michel.
— Mais pourquoi t
— De cette façon, tous ces seigneurs qui se réjouissaient de votre mésaventure, ne vous voyant pas, seront inquiets : René, se diront-ils, a été envoyé sûrement en mission par la reine. A son retour, gare à nous I il sera féroce...
— Hé ! diantre ! interrompit René, c’est une idée que vous me donnez là.
— Une bonne idée, monsieur René; l’essentiel, pour vous, est qu’on ignore votre disgrâce, et la reine n’tra point se vanter de vous avoir mis à la porte. Madame Catherine sait qu’il faut laver son linge sale en famille.
— Mais... murmura le parfumeur, si la reine ne me voit plus... elle m’oubliera.
— Au contraire, si elle ne vous voit plus, sa colère tombera: puis, après sa colère, elle sera prise d’un sentiment d orgueil bizarre. Elle s’étonnera que vous ayez accepté aussi fièrement votre disgrâce... et elle vous enverra quérir... Comprenez* vous ?
— Oui. Mais pensez-vous que les chose» advienneat ainsi ?
— J’en suis sûr.
— Et combien de temps durera ma disgrâce?
— Environ huit jours. Pendant ce temps, je vous remplacerai.
— Hein? fit le Florentin qui regarda le jeune homme avec défiance.
— Oh! rassurez-vous, fit Henri en riant; je n’ai point envie de vous supplanter éternellement. Quand j’aurai fait de la sorcellerie pendant quelques jours avec madame Catherine, je m'effacerai... je disparaîtrai...
— Où donc irez-voasî
— Je retournerai en Navarre. Ainsi, n’ayez crainte. Je suis un sorcier amateur; je ne consulte les astres que pour mon plaisir, et Je vous rendrai même ce dernier service d’e mâcher un rival de prendre votre place... je vous la garderai...
— Monsieur de Coarasse, interrompit le parfumeur
ui commençait à avoir une foi aveugle dans les paroles
u prince, vous savez qu’on a enlevé ma fille...
— Oui, certes. La reine m'a même interrogé làdessus.
— El que loi avez-vous prédit?
— Qu’on retrouverait votre fille.
— Quand?
— Je n’ai pu le préciser.
— Et... ce... gentilhomme?
— Elle ne l'épousera pas. Mais, adieu, monsieur René, suivez mes conseils... vous vous en trouverez bien.
Henri se hâta de quilter René, qui, sans nul doute, eut voulu savoir bien aes choses encore, et il rentra dans le Louvre par la poterne du bord de l'eau, d’où U s'en fut tout droit chez la reine.
Madame Catherine l’attendait avec une certaine impatience.
Henri se garda bien de lui confier qu’il venait de rencontrer René; mais il prit,au contraire, une mine étonnée de voir la reine seule, et lui dit :
— Je crois , madame, que les astres se sont moqués de moi, car ils m’apprennent d’élranges choses...
LA JEUNESSE DU nOI HENRI.
— PUÎt-ü? fit 1« reine.
— Peut-être ne veulent-ils pas m’initier aux mystères de la politique...
— Mais, que vous ont-ils donc appris, monsieur de Coarasse ? demanda Catherine inquiète.
— Madame, reprit Henri, je vais vous supplier de placer sur cette table la lettre de monseigneur le duc d’Alençon et de l'v placer fermée.
— La voilà.
— Maintenant, donnez-moi votre main droite.
— Tenez...
— Et placez votre main gauche sur la lettre.
Tout en exécutant ces mômenes, auxquelles la superstitieuse Catherine se prêtait à merveille, le prince pensait :
— Jamais de la vie elle ne me pardonnera tout cela ^uand ie serai son gendre, et qu’elle saura que son sorcier n’était autre que le prince de Navarre... Mais, bah I... continuons...
U prit donc la maio droite de la rciue qui tenait sa
17 c “ uvnaisuN.
gauche appuyée sur la lettre du duc d’Alençon ; puis il s’empara de nouveau du flacon d’encre sympathique.
— Madame, dit-il alors, faisant miroiter le flacon à la flamme de la bougie, M. le duc d’Alençon a fait un beau coup de fikt, puisqu'il a pris en même temps le marquis de BeUefoud, le sire de Barbedienne et le sire de Beau, champ, qui sont des huguenots forcenés et fort dangereux.
— Et j’espère bien, dit la reine, que le Parlement de Poitiers condamnera ces gentilshommes à la décollation.
— Oui, madame. Mais...
Henri parut hésiter.
— Pensez vous donc, dit la reine, que l’arrêt du Parlement ne sera point exécuté?
— Il le sera pour le marquis de Bellefond seulement.
— Pourquoi pas pour les deux autres?
— Parce qu'ils ne sont plus au pouvoir de M. le due d’Alençon, et, par conséquent, du Parlement de Poitiers.
La reine jeta un cri d'elunnement.
Henri continua avec gravité: *
— Je n’ai jamais vu le sire de Barbedienw, non plus que son neveu, et cependant je les vois en ce moment...
Henri regardait au travers du flacon, et la reine croyait fermement qu*ii voyait les deux huguenots.
Le prince continua;
— Le sire de Barbedienne est un vieillard, le s»re de Beauchamp un tout jeune homme. Ils sont enfermés dans un cachot, au faite d’une tour du château d'Angers. Des jardins s'étendent au pied de la tour. Il Lit notU. une nuit sombre et sans étoiles... Les pri- -ouuier* font sans lumière, et il m’est impossible de • i*ii au jugie ce que fait celui oui est assis sur son lit. Vus j'entends comme un bruit de linge qu’on déchiré en uroit fil. Je croîs qu’il coupe ses draps en minces lanières.
— Et l'autre?
— L’autre est près de iâ croisée étroite du donjon. Cette croisée est garnie d’épais barreaux de fer. Le sire de Barbedienne . tandis que son neveu fait une longue corde avec ses draps, scie l'un de ces barreaux...
— Après ? après? fit la reiuc avec une certaine anxiété.
Le prince avait toujours l'œil fixé sur le flacon, où toute celle scène semblait si* réfléter, cl il paraissait prêter l'oreille à des bruits éloignes, perceptible* pour lui
reul.
— Après, dit-il, j’entends un coup de sifflet lointain, puis le cri d'un oiseau nocturne... le koufatiittnent d’uue U m nette. . C’est un homme qui imite ce cri... cette chouette -là est un beau cavalier qui »e promène dans le j ir.lin di. château; je ne puis voir ses traits, il est masqué.
— Ah ! fit la reine.
— ■ Le sire de Barbedienne a fini de scier son barreau et il laisse pendre par la croisée du donjon la longue corde formée avec le= bandes des drap» de lit.
— Vraiment!
— Hais il y a une sentinelle placée au-dessous du donjon.
— Elle va donner l'alerte, an moins! fit la reine anxieuse.
— Elle n’a pas le temps. L'homme masqué s’approche en rampant... dans l'ombre... la sentinelle sommeille... l'homme masque bondit; je vois briller un poignard... j'entends un cri étouffé... le soldai bimbe Trappe à mort.
Henri paraissait m bien voir tout cela dans le flacon d'encre sympathique, que la reine avait fini par se croire à Angers, et elle s’etait transportée par la pensée dans le jardin où la sentinelle venait d’èlre poignardée.
— Après? insista-t-elie.
— L’homme masqué, poursuivit Henri, attache après les fragments des draps de lit un petit paquet, qui remonte aussitôt dans le donjon; c'est une échelle de
eorde.
— Ils vont .«'évader ?
— Oui, madame. Le plus jeune descend le premier. L'échelle se balance et oscille, mais elle est solidement attachée, et fc jeune homme touche le sol. la; vieillard descend apres lm... Tous deux, précédés et guides par l’homme masque, traversent le? jardins eu courant, escaladent un mur... Je les vois sauter dans une ruelle étroite... 11 y a troia chevaux tout selles attachés à la grille d'une maison. Tou9 trois sautent en selle... Mais ils se séparent : l'homme masque prend à droite... les deux autres prisonniers à gauche. J'euteudsle galop des chevaux, murmura Henri, mais je ne vois plus rien...
Et le prince feigoit une grande lassitude et se laissa loin lier épuisé sur un siège.
— Ûb ! monsieur de Coarasse, s’écria la reine, laites un effort, de grâce... et voyez où ils vont.
Henri reprit la main de la relue et approcha de nouveau le flacon de la bougie. Mai* en ec uniment on entendit un grand bruit dans les anLchantees.
— Arrêtez t dit la reine.
I jt page Kaoul souleva la portière, et H. de Nancey entra.
— Qa’cika donc, Nancey ? demanda la reine visible-
ment irritée d’élre troublée dans ses expériences de sorcellerie.
— Madame, un messager de monseigneur le duc d’Alençon.
— Un messager I exclama la reine.
— Il descend de cheval à l’instant même... Il est porteur d’une lettre.
La reine regarda Henri.
— Ah! dit-elle, nous allons bien voir si vous ne vous êtes pas trompé, monsieur de Coarasse. Fais entrer ce messager, Nancey.
— Entrez, mon gentilhomme 1 cria le jeune officier.
La reine vit apparnitre sur le seuil de l’oratoire un
homme couvert de poussière et qui paraissait exténué de fatigue.
h tendit à Catherine, après s’être incliné profondément, une lettre scellée aux armes du duc et entourée d’un fil de soie bleu.
La reine s’en empara, brisa le fil, rompit le scel, déplia la lettre, rt dès les premiers mots, jeta un cri.
Puis elle tendit cette lettre au prétendu sire de Coaras>c, qui lut avec un calme parfait :
« Madame la roy ne-mère,
« Deux de mes prisonniers, le vieux sire de Barbev dienne et le sire de Beauchamp son neveu, se sont évadés «cette nuit. La sentinelle a été jioignardéé... Tout porte « à croire que celte évasion, dont on ne s'est aperçu que c ce matin vers sept heures, a été accomplie entre neuf « et dix heures du soir.
a Je suppose, «t j’ai quelque lieu de supposer ainsi, « que les deux fugitif» ont pris la route de Paris. Je vous « en avise donc sur-le-champ pour que vous les fassiez « arrêter, si c’est possible... »
Henri regarda Catherine.
— Eh bien, madame, dit-il, que pensex-vous de cela?
La reine ne répoodit point à Henri, mais elle dit à
Nancey :
— Sors, Nancey, emmène ce gentilhomme et laissemoi seul avec M. de Durasse, mais tiens- toi prêt à mouler à cheval sur l’heure...
N»ncey s’inclina et sortit avec le messager.
Alors (Catherine dit à Henri :
— Il fmil absolument, monsieur de Coarasse, que vous trouviez ces deux gentilshommes.
— Ah ! madame, dit Henri, je ne réponds point de cela.
— Pourquoi?
— Mais pareg qu'ils ont doute ou quinze heures d’avance... et que ÿtl* parviennent à gagner la frontière., ce n'est point ma science qui réussira À les arrêter...
— Mais, cependant...
— Cependant, je vais indiquer la route qu’ils auront suivie. C’est beaucoup déjà, ce me semble.
— Voyons!
Henri regarda de nouveau au travers du flacon.
— Ah ! s’écria-t-il tout â coup, je le* vois ! et c*est
bizarre!...
— Où sont ils? demanda vivement Catherine.
— Ils sont à cheval, à la porte d’une hôtellerie. Ils vident un verre de vin sans quitter la telle.
Ah !... Et cette hôtellerie?
— E-t dans un pays qui m’est inconnu... mais le flacon tremble dans mes main», cire m'est un signe qu'il ne peut être éloigné de Paris... Du reste... attendez... je lis une enseigne au-dessus delà porte ;
Au roi François 1 ",
f.’e*t à Ch are mon! s’écria la reine.
— Je ne sais... mats la rue est en pente et descend vers la rivière.
— Justement.
— Le plus vieux prononce le nom de Lyon, continua Henri, et il donne un écu à l’hôte. Ah! cet ecu e*t bizarre... c'e»t un écu de Béarn... à l'effigie du feu roi Antoine de Bourbon... il est même marqué d’une croix.
Bon! ils repartent... J’entends toujours le g.tlop... mais je ne les V(M> plus...
Henri avait soin d’espacer par un geste de lassitude chacune de ses révélations.
— Ah! dit-il tout à coup, je les revois... ils sont dans une ville... au l>ord d’une rivière... ils descendent dans une autre hôtellerie et demandent à coucher.
La reine frappa sur un timbre.
— C’est Melun, dit-elle, ils couchent à Melun. On aura le temps de les rattraper.
Au coup de baguette qui retentit sur le timbre, M. de Ntnoey se hâta d*accourlr.
— Nancey, mon mignon, dit la reine, tu vas monter à cheval avec trente gardes du roi, et tu les conduirai i\ Charenton d'abord, où tu demanderas à l’hôtel de l’auberge du Roi François / ** s’il n'a pas vu point deux gentil-hommes, un jeune et un vieux... qui paraissaient venir de loin... Tiens, au fait! emmène le messager de li. d'Alençon jusque-là... il connaît les fugitifs... il les reconnaîtra au portrait qu’on lui en fera.
— Bien, madame, dit M. de Nanc* y.
— Puis tu me renverras ce pauvre genülhomrae, qui qui doit être exténué de fatigue.
— Et où irai-|e, moi ?
— A Melun, avec tes trente gardes, bride abattue; tu y arriveras au milieu de la nuit, tu f «uilleras toutes les auberges et tu finiras bien par trouver les fugitifs... Tu les ramèneras pieds et poings liés.
— Oui, madame.
M. de Nancey s’inclina et sortit.
Henri s'etait laissé tomber sur un siège, exténué de fatigue.
— Ah ! madame, murmura-t-il, je plains fort ceux qui font de la nécromancie par metier... Je suis plu-, las, plus rompu que si j'avais fait vingt lieues à cheval depuis ce matin.
— Eh bien , monsieur de Coarassc, dit la reine, je vous vais dédommager.
Le prmee regarda Catherine avec étonnement.
— Je vous invite à souper.
— Ah! madame...
— Non chez moi... mais... chez madame Marguerite... qui me convie ce soir.
Henri eut un battement de cœur assez agréable.
—Et, acheva la reine, je vous serais reconnaissante, si vous vouliez aller chez la princesse tout de suite et la prévenir que je vous suri.
La reine appela ses caméricres pour se faire ajuster, et Henri, tout palpitant de joie, s’en alla chez madame Marguerite.
En route p il rencontra Nancy.
Nancy 1m montra ses petites dents blanches et un sourire et lui dit:
— Savez-vous, mon pauvre ami, que la reine va vous proposer la place de René... j’ai tout vu et tout entendu.
— Ah! fit Henri.
— Et vous ferez bien de l’accepter.
— Pourquoi T
— Mais, Ht la soubrette avec un sourire étincelant de malice, parce que vous aurez votre logis au Louvre... que, chaque soir, vous ne vous en irez plus par la pluie, le froid et le brouillard...
En parlant pmsi, l’espiègle camérière ouvrit la petite porte du corridor et poussa le prince aux genoux de madame Marguerite, qui s était levee en rougissant.
Nous avons un peu négligé, depuis quelque temps, notre ancienne connaissance Amaury de Noê, le sceptique à la moustache blonde, aux yeux bleus, au sourire railleur; il est temps de revenir’! lui. Noê avait n nimèmè par se moquer de l'amour de son roy il am. pour madame Corisandre, et il n’avait pas peu contribué peutêtre A détacher de la comtesse de Gramunt le volage Henri de Navarre.
Puis il l’avait mis en garde contre la belle argentière, laquelle, disait-il, suffisamment avertie |>ar là lettre de Corisandre, se moquerait dn prince le plus possible; pois enfin il avait trouvé passablement ridicule que Henri de Bourbon s’amusât à faire, sou* le nom du sire de Coara tse, une cour très-assidue à madame Marguerite de Fi ance, sa future épouse.
Tout cela n’avait point empêché notre ami Noê de devenir amoureux de Paola et de faire les yeux doux & la lobe Myetie, la nièce de son compatriote Malican le Béarnais.
Depuis trois Jours, Henri et Noê s’étaient à peine vu*.
D'abord madame Catherine s'étant nus en tète de consulter le sire de Coarasse et d’expérimenter sa science en sorcellerie, le prince avait passé une bonne partie de ses journée* au Louvre.
Ensuite, Noê avait bien autre chose à faire, vraiment l que de tuer le temps à attendre son royal ami dans
I hôiellerie de maître Lestacade, rue Saint-Jacques.
Nul venait bien chaque jour à Paris, mais il oubliait d'aller prendre des nouvelles du prince.
L’amour avait presque sépare momentanément ce* deux amis inséparables.
Pour bien comprendre la bizarre existence que Noê nunait depuis trois jours, il est nécessaire de nous transporter au village de Chaillot, chez la tante de l’honnête Guillaume Verconsm, le commis bijoutier de l'infortuné Samuel Loriot.
Guillaume avait offert, on s’en souvient, le domicile de sa tante aux deux jeunes gens, non pour eux, niais pour Paota.
Le prince avait accepté, mais à une simple condition.
C* tte condition était que le commis ne soufflerait mot à Paola de l'argeniière et du cabaret de Malican, non plu* qu’il ne confit-rail à Sarah et à Myette que sa tante donnait un abri à la fille de René le Florentin.
Guillaume Vercomin était de la nature des gens discret* : il promit et tint sa promesse.
Or donc, trois jour* avant la mise en liberté du parfumeur de la reine, tandis que Henri mettait pied à terre à la porte ni.mtmartre, Paola sautait sur son cheval et N'»è la conduisait, en suivant le mur d’enceinte, jusqu’à Chaillot.
La taule Verconsin habitait, auprès d’un couvent, une jolie maison, ornée d’un petit jardin, précédée par une cour dans laquelle veillait un dnçue hargneux.
La maison était toute neuve, le jardin planté de beaux arbres fruitiers.
Lu tante Verconsin, ancienne dame de la Halle, s’était retirée du commerce avec huit cents livres de renie, ce qui, pour une pente bourgeoise, était un f »rt joli denier.
Elle avait la soixantaine, ne possédait d’autre parent que Guillaume, et lui devait laisser tout son bien.
L’affection de la bonne femme pour son héritier était sans borne*; elle lui eût tout donné de son vivant, si Guillaume l’avait exigé. Mais le commis était un honnête garçon fort désintéressé, cl qui, chose rare chez nn héritier! d« mandait tous les jours à Dieu d’accorder de longs jours à su tante.
N ë et Paola trouvèrent Guillaume sur la porte.
Il les attendait et avait arrangé pour sa tante une petite histoire dont le but était de laisser en paix les susceptibilités morales et religieuses de la bonne femme.
II avait raconté à la tante Verconsin que Paola était la fille d’un gentilhomme qui refusait de l’unir à Noê, et
ue, en cela, il était poussé par la marâtre de la jeune
lie, laquelle aurait voulu qu elle embrassât la religion réformée. D’après Guillaume, Paola n’avait consenti à suivre son fiancé que pour se soustraire aux violences religieuses de son jièrc et de sa belle-mère.
Noê avait, disait-il, écrit au roi et au pape pour ob tenir d’eux l'autorisation d’épouser promptement la jeune fille sans qu’il fût besoin du consentement de son père.
C* lie petite fable, que Guillaume n'avait répétée, du reste, que d’apTè* les instructions de Noê, avait produit un excellent effet sur la bonne femme.
EUe avait compris la nécessité d’entourer U jeune fille
du plus grand mystère, et elle lui avait préparé un joli logement au premier étage de sa mao on.
Nue avait installé Paola; puis il avait passé toute la journée avec elle et ne s'en était allé nue vers le soir, à dix heures, et encore avait-il promis ce revenir le lendemain de fort bonne heure.
Le lendemain, en effet, il était avant midi au village de Chaillot.
C’était durant la nuit précédente qu’il avait arrêté avec le prince que, si Godulphin voulait s’engager à de* meurer auprès de Paola, on le conduirait chez la tante Verconsin.
On sait ce qui advint, la promesse que fil le somnambule, et on se souvient qu’au moment où Noë piquait des deux en remportant en croupe, il souleva un peu le bandeau qui lui couvrait les yeux, et, malgré l’obscurité, reconnut les pignons du Louvre.
Noë galopa jusqu’à rentrée de Chaillot. puis il arrêta court son cheval, et il fit descendre Godolphin.
— Vous pouvez ôter votre bandeau, lui dit-il.
Le somnambule avait regardé en dessous pendant tout le temps et reconnu parfaitement l«r chemin qu’il suivait.
Or, au moment où Noë lui permettait de voir, ce dont il ne s'était point privé, tous deux Retrouvaient au mili« u d’un champ entouré de murs par trois côtés. Le village était à portée de mousquet.
A celte heure tardive tout le monde dormait à Chaillot : il eût été facile à Noê de tuer son chétif prisonnier sans que personne accourût à son secours.
Mais Noê n’y songeait pas sérieusement; seulement il dit à Godolphin :
— Mon jeune amf, avant d'aller plus loin, je désire avoir avec vous un petit bout de conversation.
Le jeune homme tremblait et supposait à son geôlier quelque dessein sinistre.
Noë lui mit la main sur l’épaule :
— Remarquez, lui dit-il, qu'il est plus de minuit, que ur*** sommes en un lieu isole, et que je puis vous casser la acte d'un coup de pistolet sans que personne au monde s’en préoccupe.
— Oh 1 murmura Godolphin avec effroi. je sais bien que vous ne m’avex amené ici que pour m'assassiner.
— Vous vous trompez; je vous ai promis de voua conduire auprès de Paola et vous m’avez promis, en échange, de demeurer paisiblement auprès d elle et de ne point chercher à la quitter.
— Je l’aime... balbutia Godolphin.
— C’est précisément à cause de cela, mon cher monsieur Godolphin, que je veux, avant d'aller plus loin, provoquer une petite explication entre nous.
— Je vous écouté, monsieur, dit le jeune homme tremblant toujours.
— Vous aimez Paolat...
— Oh! si je l’aime...
— Et... elfe?
Godolphin courba le front et garda un silence farouche.
— Moi, poursuivit Noë, je sais qu'elle ne vous aime pas, et cela pour deux raisons.
Godolphin tressaillit.
— La première, c'est que vous avez été son espion, son geôlier...
— J’étais sous la domination de René... et puis?...
Godolphin s’arrêta et roula ses yeux louches autour de lui.
— Et puis, comme vous l’aimiez, vous étiez jaloux, n'est-ce pas?
— Peut-être...
— La seconde raison est plus simple encore. Paola ne vous aime pas parce qu'elle m'aime...
Noê prononça ces mots avec une nuance de fatuité.
Godolphin était livide, mais il ne proféra aucune parole.
— Vous sentez bien, poursuivit Noê, que si vous aimez Paola, c’est déjà beaucoup pour vous d’èlre auprès d'elle, au lieu de moisir dans une cave...
— Oh! oui...
— Mais vous comprenez aussi que si vous alliez vous permettre des scènes de jalousie comme au pont Saint-
Michel, je me verrais dans l'obligation de vous reconduire dans votre cave.
— Monsieur, murmura Godolphin, je ne demande qu’à voir Paola... Je sais bien qu'elle ne m'aime pas... et que... elle vous aime...
— Bien ! Votre résignation me plaît.
Le somnambule soupira.
— Jurez-moi donc, acheva Noê, que voua jouerez en conscience le rôle que je vais vous imposer.
— Quel rôle?
— Vous êtes le frère de Paola, et Paola est 1a fille d'on huguenot.
Noê expliqua alors à Godolphin ce qu’il devait être aux yeux de la tante Verconsin, et Godolphin prêta le serment qu'il exigeait de lui.
Ce fut ainsi que le somnambule fut introduit à Chaillot.
Nuë avait fait à Paola l’aveu de l’enlèvement de Godolphin, 1 1 lorsque celle-ci lui demanda, saisie d'un vague effroi, pourquoi il voulait la contraindre à vivre de nouveau avec I être qu’elle abhorrait, il lui répondit:
— lia chère belle, un jour ou I autre Godolphin aurait pu nous échapper. Il serait retourné au pont Saint- Michel dans le but de vous y trouver, et il serait, par conséquent, retombé dans les mains de voire père. Or, votre père, à l’aide de Godolphin, toub aurait retrouvée à son tour, et il n'aurait point tardé à nous séparer.
Celle raison était déjà a>sei bonne ; cependant Noë en fit valoir une seconde.
— Ma chère amie, dit-il, puisque votre père tirait de si merveilleuses révélations du sommeil de Godolphin, nous ferons comme lui, ce qui nous permettra de veiller sur notre bonheur avec d’autant plus de prudence ; car, n’en doutez pas, madame Catherine va remuer ciel et terre pour nous retrouver.
— Oh! jamais! s’écria Paola, jamais je ne veux retourner chez mon père et me séparer de vous.
Noê passa toute la Journée du lendemain auprès de Paola, puis la journée suivante.
Mais, le troisième jour, le compagnon du prince de Navarre éprouva comme une lassitude vague, comme un besoin de retourner à Paris.
— Ma chère amie, dit-il à la fille de René, voici deux longs jours que je n’ai vu mon ami le sire de Coarasse, cl vous trouverez tout naturel, j’imagine, que je l'aille rejoindre.
— Quand reviendrez-vous? demanda la jeune fille.
— Demain.
— De bonne heure?
Noè manifesta quelque fatuité dans son sourire.
— Mais, dame! fit-il, vous n’exigez pas, j'imagine, que je revienne avant le jour?
— Non.
— Alors, attendez-moi pour déjeuner.
Noë embrassa Paola, et partit au petit trot de son cheval, comme un homme qui va faire un long voyage.
Jusqu’au mur d’enceinte, Noë songea tout naturellement a Paola.
La porte de Paris franchie, il regarda U Seine, et, dans le lointain, il aperçut le Louvre.
Alors, il éprouva un léger tressaillement.
— C'est singulier l se dit-il ; je crois 'que j’éprouve un certain plaisir à retourner à Paris. Pourquoi donc?
Cette question, que Noë s’adressa fort naïvement, lui parut tout d’abord impossible à résoudre. Et cependant, il continua son chemin, regardant toujours les pignons du Louvre.
— Ma foil oui, reprit-il après avoir médité quelque temps, je suis très-content de retourner à Paris. Mus...
pourquoi ?
Ce pourquoi qu’il cherchait conduisit le gentilhomme béarnais jusqu'à mi-chemin du Louvre.
Arrive là, il se frappa le front.
— Ah! parbleu ! murmura-t-il. je crois que je tiens 1a raison qui me fait quitter Chaillot si volontiers 1 Henri m’a dit un soir que madame Marguerite de Navarre, son
Goc
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aïeule, avait écrit quelque part dans ses contes, que c C amour, pays enchanté tant qu’il n’était abordable que par un chemin malaisé et semé d’embûches, devenait un lieu mai plaisant aussitôt qu'on y parvenait par une belle route bien frayée... * J’y suis!
Et Noë, donnant un léger coup d’éperon à sa monture, continua ainsi son monologue : -
— Evidemment Paola est une fort belle jeune fille, mais elle me paraissait beaucoup plus belle quand il me fallait grimper après une échelle de soie, au risque de me rompre le cou ou tout au moins de me noyer... Depuis qu’elle est en ma possession, que je n’ai plus À redouter la dague de René et l’espionnage de Godolphin, elle me parait moins séduisante... Est ce bizarre!
Tout en se parlant ainsi, Noë passa devant le Louvre et ne songea point à s'informer si son royal ami s’y trouvait : preuve évidente que ce n'étaient point les toits du Louvre qui lui avaient fait battre le cœur.
Mais, lorsqu’il eut atteint la place sur laquelle se dressait l'humble cabaret du Béarnais Malican,son coeur se reprit & palpiter.
En même temps, son cheval s’arrêta.
— Boni murmura Noë en souriant, ie crois que les bêtes ont plus d’esprit que les gens. Cela s’est vu... Je ne savais pas où j'allais, et mon cheval le savait !
Noë mit pied à terre à la porte du cabaret de Malican.
Précisément, la jolie Myette était sur le seuil.
Le battement de cœur de Noë augmenta, bien que Noë prit soin de tortiller sa moustache blonde d'un certain air dégagé et conquérant.
Myette se prit à rougir, et son front se couvrit d'un bel incarnai qui fit pâlir le ton cerise de ses lèvres.
Cependant, Myette ébaucha un sourire et chiffonna gentiment son tablier, affectant une certaine indifférence.
— Bonjour, petite, dit Noë.
— Bonjour, monsieur do Noë, répondit Myette.
La voix de Noë tremblait un peu; celle de Myette tremblait très-fort.
— Où est ton oncle ?
— Il est sorti, monsieur de Noë.
— Où est- il allé?
— A la Grange-Batelièré, qui, vous le savez, appartient au roi.
— Et qu’est-il donc allé faire à la Grange-Batelière, ma petite?
Noë, en faisant cette question, attachait son cheval à un anneau de fer placé en dehors du cabaret.
— Mon oncle est allé quérir des grenouilles et du poisson, répondit Myette : les Suisses soupent ici, ce soir.
— Au diable soient les Suisses!
— Hein ! fit Mvette.
— Ahl... pardon... murmura le jeune homme.
— Comment! monsieur de Noë, dit la jeune fille, vous trouvez mauvais que les Suisses soupent chez nous et fassent prospérer notre établissement?
— Non... pas du tout... mais...
Noë cherchait la fin de la phrase et ne la trouvait pas.
Il entra dans le cabaret.
Le cabaret était vide. Sarah, la belle argentière, ravaudait des bas à l’étage supérieur, et Myette attendait des clients qui n'arrivaient pas.
Noë s'assit.
— Que faut-il vous servir, mtssire ? demanda Myette qui s'approcha du comptoir de chêne sur lequel brillaient les banaps et les pots d’étain soigneusement en-, tretenus.
— Je n’ai pas soif.
— Ahl
Myette prononça cette exclamation d’une syllabe d'un ton qui voulait dire : « Je vois bien pourquoi vous venez, mais je ne veux pas m’en apercevoir. »
— Vous voulez sans doute parler à mon oncle? repritelle tout haut.
— Non.
* —Ahl
Le deuxième AA de Myette fut plus significatif encore que le premier.
Elle s’assit dans son comptoir et Noë se prit à la regarder avec une secrète admiration. Quelques minutes s’écoulèrent ainsi. Le jeune homme regardait ; Myette baissait les yeux.
— C’est singulier, pensait Noë, voici que je me sens niais et timide comme un clerc; après tout, cependant...
Myette ne s’adressait aucun monologue, mais e!!e avait aussi un violent battement de cœur.
Enfin, Noë se leva.
En le voyant s’approcher du comptoir, Myette sentit redoubler son battement de cœur.
A mesure qu’il faisait un pas vers elle, Noë éprouvait une sorte d’hesitatiou dans sa démarche et ses membres fléchissaient.
Cependant, il arriva jusqu’au comptoir et s'y accouda.
Myette aurait bien voulu fuir, mais une force invincible et mystérieuse la retenait.
Noë continua de la regarder et Myette baissa les yeux de plus belle.
Tout à coup Noë eut un accès d'audace, et, étendant la main, il osa prendre celle de la jeune fille.
— Que faites-vous, monsieur de Noë? s’écria-t-elle.
— Je ne sais, répondit-il naïvement.
Elle voulut retirer sa main, mais elle ne put la dégager.
— Myette, murmura Noë d’une voix émue, savezvous bien que je vous aime ?
Myette étouffa un cri et jeta un regard éperdu vers la porte.
La place était déserte, le seuil était vide... Ils étaient seuls 1
— Oui, répéta Noë, je vou9 aime...
— Alu murmura la jeune fille, qui parvint à dégager sa main et fit un effort suprême pour parler; ah ! c est mal, ce que vous me dites là, monsieur de Noë,.. car, je ne suis qu’une pauvre fille... eL..
Elle n’acneva pas, tant elle était émue...
Noë allait sans doute se mettre à ses genoux, mais un bruit «le pas se fil entendre au dehors.
— Monsieur! monsieur 1 supplia Myette.
Noë, étourdi de son audace, alla se rasseoir en trébuchant, et Myette se baissa comme si elle eût laissé tomber quelque objet à terre...
En ce moment un homme se montra sur le seuil, et une voix à demi railleuse se fil entendre.
C’était Henri qui revenait du Louvre...
— Ah ! pardieu 1 murmura-t-il, je gage que je trouble votre tête-à-tête, mes enfants; mais je suis votre ami... ne craignez rien î
Henri était radieux : sans doute il avait eu bien du bonheur au Louvre.