HENRI ! O
Henri mort ou mourant à cette heure, Henri qu’elle aimait, Henri qui l'avait sauvée une première fois, Henri
qu'elle voulait sauver à son tour, si déjà la mort n’avait étendu sur lui son aile noire.
Et Sarah jeta le couteau loin d’elle, et elle voulut vivre, et toute son intelligence, toutes ses inspirations se concentrèrent en une |«nsce unique : « revoir Henri, o
Alors, comme cet hôte des forêts profondes qui tombe dans la fosse creusée par le chasseur et qui fait en tous sens le tour de sa prison et cherche vainement une issue, Sarah examina cette chambre où elle était renfermée ; elle ouvrit les fenêtres èl vit les barres de fer qui en garnissaient l'entablement ; elle secoua la porte de chêne massif el ne parvint pas àl'cbrankr ; elle sonda les murs avec son fioing et s'aperçut bien vite qu’ils étaient aussi épais que ceux d’une véritable prison.
Enfin, pour comble de malheur, les deux fenêtres de la salle basse ne donnaient pas même sur la ruelle, mais sur une petite cour intérieure.
Sarah ne s« rebuta point cependant, elle se prit à réfléchir, cherchant le moyeu d 'échapper à René par la ruse.
Tout à coup, elle trouva une idée, et son œil brilla, se traita se rassérénèrent.
— Ah! dit-elle, s’il pouvait revenir bien vitel
Elle passa le reste de la nuit en prières; le jour viril, Sarah espéra que René ne tarderait pas à revenir.
Sarah se trompait: U matinée se passa sans que René parût. Gribouille seul se montra vers dix heures environ.
Le danseur de corde, à qui René avait laissé des ordres, apportait sur un plateau quelques aliments et du vin à la prisonnière.
Il salua Sarah avec toute l’humilité d’un serviteur.
L'argenlière l'enveloppa d’un regard ardent, scrutateur.
— Où est René? lui demanda-t-elle.
— Je ne l'ai pas revu.
— Viendra-t-il 7
— Je ne sais; il ne m’a rien dit.
— Comment te nommes-tu, valet?
— Gribouillé, pour vous servir, répondît le danseur de corde, qui ne s’offensa point de l'épithète de valet.
— E->-lu riche?
— J’ai de la peine à gagner ma vie et quand, bon an mal an, et grâce aux diverse* cordes de mon arc, j’ai noué les deux bouts, je m’estime heureux.
— Veux-tu que je fasse ta fortune?
Gribouille tressaillit et regarda la belle argentière.
— Veux-lu mille écus d'or?
— Tonnerre et sangl s'écria le danseur de corde reculant ébahi.
— Mille écus d'or, répéta l’argentière.
Gribouille ébahi murmura :
— Combien d’hommes faut-il donc que je tue pour gagner une telle somme?
— Aucun.
— Hein? fit le danseur de corde.
— Il faut simplement me laisser sortir d’ici, acheva 1 ’ argentière.
Sarah avait la ualvelé de croire que l’homme quiproposail d’ass isainer pour gagner nulle écus d’or s’empr» sserait de lui ouvrir toutes lès portes.
S u - U M trompait.
Gribouille murmura :
— C’est beau,’ mille écus d’orl
— Tu les auias dans une heure.
— Mais, acheva le sauteur de corde après avoir héilé un moment, si je vous laisse sortir, René me tuera...
— Tu peux fuir t
— On n'échappe pas à René, c’est inutile!... Ne me parlez plus de cela.
Et Gribouille fit un pas pour sortir. Puis ü revint, et dit :
— D’ailleurs, ma petite dame, il ne faut pas tops désoler, vous ne resterez pas longtemps ici. w
— Tu crois?
— René vous fait disjwiser aujourd'hui une jolie petite maison du côté de la Grange-Batelièse... Ce sera un palais, m’a-t-il dh...
Sarah haussa tes épaules.
— Si tu veux me laisser fuir, dit-elle, je triple la Somme.
Gribouillu hocha la tôle :
— Vous la décupleriez inutilement, fit-il. René me ferait bouillir dans l’huile ou griller ®ur des durions ardents.
Sarah, pleine d'angoisse, attendit René durant tout le jour. Rmc ne vint pas. Vers le soir, elle fut en proie à une soif ardente et uu moment elle songea à tremper ses lèvres dans le vin que Gribouille lui avait apporté; mais elle craignit quecc vin ne renfermât un narcotique, et elle endura la soif et la faim durant toute la nuit suivante.
Comme le jour apparaissait, elle entendit grincer tes verrous de la porte, la clef tourner dans la serrure, et elle vil 1e Florentin entrer.
René avait aux lèvres un sourire vainqueur.
— Eh bien! ma belle eufunt, dit-il, sommes-nous plus raisonnable aujourd’hui ?
Sarah s était hâtée de reprendre ce couteau qui était sa sauvegarde vis-à-vi.sde René.
— Arrière l lui dit-elle, n’avance pas, misérable, mais écoule m< d...
— Ali ! ah!
— Nous allons peut-être nous entendre, poursuivit Sarah avec calme... à la condition toutefois que vous n’avancerez pas d’une semelle.
René, âine corrompue, soupçonnait la corruption partout. Il s’imagina qu’apres avoir mûrement n-flechi, l’argent ière se décidait à accepter son amour, mais qu’elle y mettait des conditions.
— Elle veut se faire épouser, pensa-t-il.
Il s'assit et prit l’attitude d’un hommedisposé à écouler patiemment.
— Voyons, madame, dit-il, parlez.
Sarah étreignait toujours le mancheducouteau catalan.
— Monsieur René, dit-elle avec un calme qui prouva au Florentin qu’elle était prête ù faire ce quelle annonçait, je préfère mil le fois la mortàla honte de votre amour.
— Hé! hé! ricana René, vous êtes peu polie, madame.
— Pourtant je ne veux pas mourir.
— Alors, aimez-raoi...
— Monsieur, reprit Sarah, que le ton insolent du Florentin ne déconcertait point, je ne veux pas mourir parce que je puis payer cher ma rançon.
René eut un tressaillement.
— Nous sommes seuls ici, poursuivit Sarah, et je suppose que nul ne nous écoute. Nous pouvons donc parler à cœur ouvert. C'est vous qui avez assassiné Samuel Loriot, mon mari.
•— Madame! fil René en pâlissant.
— C’est vous! articula froidement Sarah, et vous aviez la double intention de m’eutever et de piller notre maison.
— Prenez garde! fit René ivre de rage.
— Eh bien ! acheva l’argentièrc, vous n'avei trouvé ni la femme ni les trésors. Ces trésors, moi seule je peux vous les indiquer, vous les donner. Je vous les offre en échangé de ma liberté.
— Je vous épouserai et aurai femme et trésors, dit insolemment 1e favori de Catherine.
— Voub vous trompez, répliqua l’argenlière, et si vous ne choisissez à l’instant, je m’enfonce ce couteau dans le cœur et j’emporte dans la tombe le secret de mon mari, Samuel Loriot : vous n’aurez ni femme ni trésors.
René comprit que Sarah tiendrait sa parole et qu’il lui faudrait renoncer à tout, c’est-à-dire à ses trésors.
11 étoufla un cri de rage que lui arracha la suprême beauté de la Jeune ftmme, enveloppa Sarah d'un regard profond de convoitise et de regrets, et murmura tout bas et d'une voix à peine intelligible :
— Soit! j’accepte... *
Sarah allait se dépouiller afin de revoir son cher Henri
et d'échapper à l’odieux amour de René le Florentin.