‹ La jeunesse du roi HenriChapitre 12 sur 21 · LV1I · texte numérisé non relu

LV1I

La cupidité avait, chez René, parlé plus haut que l*amour.

Du moment où le sacrifice eut été résolu dans son esprit, l'amoureux s’évanouit, et Sarah n’eut plus devant elle que ce hideux vampire, cet homme altéré de rapine et dont les mains, toujours rougics de sang, comptaient sans cesse un or mat acquis.

S’il avait tressailli tout à l’heure en voyant S irah appuyer sur son cœur la pointu du couteau catalan, il se prit à frissonner de plus belle quand il songea qu’elle pouvait, en se donnant la mort, lui ravir les trésors de Samuel Loriot.

La terreur se manifesta d’une façon si visible, même sur son visage, que Sarah comprit sur-le-champ que les rôles étaient changés.

Ce n'était plus René qui dominait la situation, c’était elle !

Elle regarda tranquillement le Florentin et lui dit :

— Je suis une honnête femme, je n’ai jamais menti ni à Dieu ni au* hommes, et ic suis esclave de ma promesse, moi. Mais toi, René le Florentin, René l’empoisonneur, René l’assassin, tu te joue» des serments les plus sacrés, et je ne saurais croire à ta parole...

— Cependant... fit René inquiet.

— Si ie le jure que tu seras mis en possession des trésors de mon époux défunt le jour même que j'aurai posé le pied sur la terre de Navarre, où. Dieu merci! je serai à l’abri de tes pièges, si je te jure cela, je tiendrai mon serment.

René pâlit; l’argentière l’avait deviné.

— Tu vas donc me laisser sortir d’ici, reprit-elle. Tu me conduiras chez le Béarnais Malican, d’ou je partirai pour la Navarre dès demain. Un homme que tu désigneras m’accompagnera durant le voyage, et, au moment où j’aurai passé la frontière de France, je lui remettrai une lettre à ton adresse.

— Et si vous me trompez? demanda René.

— Je ne manque jamais à mon serment, dit l’argcnliêre. C’eut À prendre ou à laisser.

René hésitait encore.

— Sais-tu bien, reprit-elle, qne Samuel Loriot, mon époux, avait des richesses immense?, de l’or, des bijoux, des diamants, pour une somme fabuleuse? Tout cela est si bien enfoui, si bien caché, que tu ferais raser inutilement ma maison de la rue aux Ours : tu ne parviendrais point à rien trouver. Laisse-moi sortir d'ici, laissemoi arriver sans encombre en Navarre, où j’irai me réfugier chez mon amie d’enfance, la duchesse de Crament, et tout cela est à toi... je t’en renouvelle le serment.

Sarah parlait avec un accent de vérité qui finit par convaincre le soupçonneux Florentin.

— Soit! dit-il.

Il recula d'un pas et ouvrit la porte:

— Vous êtes libre, madame, dit-il.

— Au large! lui cria l’argentière, qui craignait que René ne s'élançât sur eue pour lui enlever son poignard.

René s’efiaça pour la laisser passer.

Sarah gagna le corridor, tenant toujours la pointe du couteau tournée vers sa poitrine.

Elle ouvrit la porte bâtarde qui donnait sur la ruelle et franchit ie seuil de la maison.

Quelques rares passants battaient te pavé, le soleil brillait en haut des toits, et l’argentière, se retournant, vit René qui s’était arrêté sur le seuil et la regardait s’éloigner.

Désormais Sarah était libre.

Aussi ce fut en courant qu'elle traversa la Seioe au pont au Change, et qu'elle arriva chez le Béarnais Malican.

Myelte était précisément sur le paB de la porte lorsque Sarah entra. Elle se jeta à son cou en poussant un xi de joie :

LA JEUNESSE DU 1101 UENItl.

Ko* mortbâit h cCli, l'épie 1 U mtiil. MorgoaUo, Nmcjt « Mjotto rai»M«nl. (P. US.)

“ Ah ! dit-elle, qo'ëlM-.ous devenue? que voue est-il armé? d'où venez-vous?

liai 9 Sarab, au lieu de répondre, ne put prononcer qu un nom :

— Henri]

— Sauvé! répondit M jette.

“ Sauté !... répéta l’argentièro avec nne joie qui tenait du délire.

— Oui..., «a blessure n’est pas dangereuse, il vitra.

— On ! te veux le voir, où est-il T

Et Sarah, croyant que Henri était couché dans le cabaret, voulut s'élancer vers l'escalier.

— 11 n’est pas ici, dit Myette.

— Où donc est-il f

— Dans une maison de la rue des Prêtres.

— Oh! tiens!... emmène-moi... disait la belle argenuère. °

Myette secoua la tète :

— René pourrait nous suivre... il a peut-être aposté des espions.

Mais Sarah se méprit au sens des parole de Myette, et elle eut un sourire de triomphe.

— Je ne crains plus René, dit-elle, et nous pouvons marcher le front haut.

— Que voulez-vous dire?

— Plus lard... je m’expliquerai... Marchons!

Et Sarah entraîna Myette, en répétant avec angoisse :

• — Conduis-moi I

Myette, sans trop savoir quel était le moyen à l’aide i duquel Sarah ne redoutait plus René, Myette conduisait l l'argeutière tout droit chez maître Jodelle.

Cependant, obéissant à un instinct de prudence, elle Ht entrer Sarah par la boutique de l'épicier et non par la porte de la maison.

Le bonhomme Jodelle, assis sur un sac de pruneaux, gourmandait ses deux commis et regardait eu souriant la jolie Brigitte sa fille.

Brigitte vint à la rencontre de Myette, et les commis, s'imaginant sans doute avoir affaire à un client, se bâtèrent de prendre une attitude respectueuse derrière leur comptoir de chêne massif.

Mais le bonhomme Jodelle, reconnaissant Myette, lui fit un petit salut mystérieux et vint & elfe en lui disant tout bas:

— Il va mieux... beaucoup mieux, ce matin...

— Conduisez-nousprès de lui alors, monsieur Jodelle...

L’épicier regardait curieusement Sarah, toujours vêtue

en petit paysans béarnais.

— C’est mon cousin, dit Myette, qui n’avait pas le temps de donner des explications.

On comprend, à présent, l’étonnement de Henri en voyant entrer Sarah, Sarah, pâ!e. frémissante, mais saine et sauve. et qui se précipita vers le prince et lui prit vivement la main. Henri voulut sc soulever, mais il était trop faible encore et il retomba sur son oreiller, laissant échapper une légère exclamation de douleur.

— Mon Dieu! fit J argentière, qui tenait ses deux mains dans les siennes et les pressait doucement, vous souffrez beaucoup?

Mais Henri répondit par un sourire et porta à ses lèvres la petite main de Sarah.

la jeunesse nu noi benri.

— Je ne aouflre plus, dil-ü, pui.-que vous êtes là...

De pâle qu’elle Était, Sarah devint rouge comme une

cerise, et N ü, le railleur Éternel, murmura à part l«.i :

— Bon! voici que l’argenlitie tialiit ses petits remis de emur. tt ai madame Marguerite arrive aussi, ce sera piquant!

Pma, pour faire cesser ce silence plein d extase, que Sarah et Henri n’osaient rompre, et pendant lequel ils tû regardaient, Noê s'écria :

— Mais d’où venez- vous T Que Voua est-il armé? Parlez, de grâce ! ...

— je viens de passer deux jours en prisoo, rertoudit Sarah souriante.

— bai prison I

— Avec René pour geôlier.

— Renël

Henri et Noé se regar ièrent, et, tout braves qu’ils étaient, ils ne purent te dote» Ire d’un léger frisson.

— J’ai failli, comme Lucrèce pour échapper à Taraoii», m'enfoncer ce couteau dans le cœur, poursuivit Sarah, oui montra le couteau catalan quelle avait emporté de Citez Gribouille.

Puis elle raconta ce qui lui était advenu et à quel prit alla avait racheté sa liberté.

— Peste! s’écria Noê, René n'a pas fait un [mauvais marché, madame.

— Hé ! dit Sarah, que voulez-vous que je fasse des trésors de Samuel Loriot?...

— Bon ! murmura Henri, on trouve toujours l'emploi de ces sortes de choses.

Sarah secoua la tête.

— Mon enfant est mort, diLelle.

Henri ne répondit point, mais *on regard sembla»: dire : Vous Ôtes jeune et belle... et vous pouvez être mère encore...

— Corbleu I grommelait Noê, libre à vous, madame, d’enrichir René, mais je vous garanti- que je ferai tout mon possible pour empêcher ce maudit Florentin de posséder les trésors de feu Loriot.

— J'ai juré, dit Sarah.

— Madame a raison, <J t Henri.

Mais, tout en approuvant tout haut l’argentière, le prince avait regarde Noë d une façon mystéueu*>c qui signifiait clairement :

— Ne t’inquiète point de cela, nous y mettrons bon ordre.

Myette s’était modestement assise dans un coin et se tenait & l’écart, les yeux baiss- s, car elle sentait peser sur elle le regard ardent de l’ami ureux Noê.

Noë prit l’argenticre par la main cl la lit asseoir dan9 le fauteuil qu’il cccii|>a:t au chevet du lit.

Puis tout naturellement il se rapprocha de Hyettc et ouvrit la croisée qui donnait sur la rue.

-My cite? dit-il tout bas.

"> elle tressadlit, leva les yeux et rougit bien fort.

Noë lui fit • n signe de tôle, et Myette, qui comprit, se leva et vint s’accouder auprès du jeune homme sur lcntableim nt de la croisée.

— Ma petite Myette, dit Noë, sais-tu nue je suis bien content qu’il ne soit pas arrivé malheur a Sarah?...

— Ah t certes!... fit Myette.

— Mais, poursuivit Noë, je serais bien autrement content, si elle n’etait pas ici, je te le jure 1

— Pourquoi donc?

— Parce que... parce que...

Myrtte ouvrait de grands yeux et regardait Noé.

— Tu ne comprends pts?

— Non.

— C'est pourtant bien simple...

Myette fronça tout à coup ses noirs sourcils et pinça ses lèvres rouges :

— Ah! oui, dit-elle, je comprends.

— C'est bien heureux!

— Madame Marguerite peut venir...

— D'un moment à l'autre, ou, tout au moins, envoyer Nancy.

— Kl elle vrrr.i Sirab... et Sarah aime le prince...

— Dame! tu le sais aussi bien que moi.

— Kl madame Marguerite l'aitue aussi...

— Ki Henri les aune toutes les deux!

— uhl lit Myette scaudalisce de l’opinion émise par N„e.

— C'est pourtant ainsi.

— Comment voulez-vous, monsieur de Noë, balbutia Myette, qu’on puisse aimer deux femmes à la fuis?

— Je n'ai pas dit à la fois, ma petite.

— Mais c'est tout comme.

— Nullement, dit Nué avec gravité, et tu vas comprendre sur-le-champ,

— Voyons!

— Tiens, regarde ! Sarah est assise dans le fauieuil je me trouvais tout à l'heure. Henri lient une do ses mains et la presse tendrement. Ceci te prouve parfaitement qu'en ce moment il aune Sarah.

— Bi»n 1 dit My«lle.

— Mais, supposons que Sarah s’en aille, poursuivit Noë. et que, lorsqu'elle sera partie, madame Marguerite arrive...

— C'est vrai tout de même, dit la Béarnaise, c'est vrai...

— Alors, tu comprends, petite?

— Mais non, reprit Myette, car, si madame Marguerite arrivait tandis que Serait sera encore là...

— C’est ce que ie ne vuudrais pas.

— Mais enfin, si cela était, demanda Myette, qui était tenace in matière de logique, qu'arriv» railril ?

- Il arriverait, mon enfant, ré|M>nd»l Noé, qu’Ilenri s’apercevrait qu’il ainid l’une plus que l’autre.

— Laquelle?

— Ali l dame! c’ent'difficüe à dire.

— U is encore...

— Entre nous, fit Noê d’un air mjrstérieui, je crois qu’Henri n'en sait rien lui-mème. Mais moi.,.

— Ah! vous le savez, vous 1

— Oui, fit Nué.

11 cbgna l'œil d'un air malin.

. — Sais-tu pourquoi, continua-t-il, Henri aime la prin-

cesse?

— Non.

— Pat ce qu'elle a aimé le duc de Guise et que c'est pour lui une conquête. L’amour-propre joue un grand rôle dans cette {la^toii-là.

— Très- bien t

— Sais-tu pourquoi il aime Sarah?

— Voyons I

— Parce que Sarah est une pauvre femme vlctimée par tons, à qui l’un a pris son enfant, l’autre sa libellé et si fortune, et qui était infallihlcment jnirdue, si elle n’cùt trouvé en lui, Henri, nu protecteur.

— C’est une belle raison que vous me donnez là, monsieur de N-ë, mais que faut-d en conclure?

— Une chose fort simple et que je vais t’expliquer en deux mots : a L’amour vrai est celui qui protège. »

— Oh ! la drôle d’idée 1...

— Elle est vraie, ma petite. La femme qu’on aime, vois-tu, celle pour qui on renonce à tout, pour qui on joue sa vie et même son honneur, c'est l’ôtre chétif et abandonné de tous, même de Dieu ; c’est l’orpheline à qui personne ne songe ou ne s'intéresse, c’est la femme qui supporte le joug d’un mari transformé en tyran, c’est l'enfant qui se meurt d'un mal inconnu et pour qui on interroge avec désespoir les arcanes les plus sombres de la sciruce.

« Voilà, ma petite, ta femme qu'on aime réellement.

« Maintenant, sais-tu quelle est la femme qu’on croit aimer?

Myette regarda Noë avec une curiosité croissants.

— La femme qu'on croit aimer, reprit Noé. c'est la belle aux épaules charnues, aux joues rusas, à l’oeil souriant, à l’exuberaute santé ; c’est la femme heureuse, entourée, adulée, devant laquelle chacun s uiclinv ; c’est la prince*:*! qu’environne le double prestige de la naissance et de la beauté ; cëst celle enfin qui n'a besotu ni de notre dévouement, ni de nos soins, ui de notre protection.

La jeunesse du roi hknri.

Myetle murmura avec un air pensif :

— Vous avez rai -on, monsieur de Nuê.

— Alors, acheva Noé, lu comprends très-bien qu’Ilenri aime Sarah el qu'il croit aimer Marguerite.

— Dauie!

— Or, si Marguerite arrive, Henri ne pourra lui celer le véritable état de son cœur.

Myetle fut frappée de cette logique serrée et regarda Noè avec inquiétude.

— Et madame Marguerite, qui est notre protectrice à cette heure...

— Elle vous abandonnera... elle sera jalouse ... Ah 1 il faut que Sarah s’en aille... murmura la Béarnaise.

— Certainement, il le faut... Mais comment s'y prendre 7

— Attendez !... je vais tâcher...

M jette revint avec Sarah, et sans doute elle ruminait dans son esprit quelque prétexte honnête et plausible pour arracher la belle argentière du chevet de son cher Henri, lorsque le hasard, qui se joue dos combinaisons humaines les plus ingénieuses, vint se mettre de la partie.

On gratta doucement à la porte : la porte s’ouvrit, et une jeune et jolie hile entra.

C'était Nancy, la spirituelle camérière de madame Marguerite; Nancy, la belle âme damnée de la princesse; Nancy, qui fronça légèrement le sourcil en apercevant Sarah dont Henri tenait la main.

Cependant Sarah était toujours vêtue des habits du prétendu neveu de Malican, Sarah avait l'air, en ce cos* tume, d*on petit paysan béarnais.

Mais Nancy était une fine mouche qui ne prenait pas aisément le change.

Et Nancy devina sinon tout, au moins bien des choses.

Myette et Noê avaient la chair de poule.

UX

Revenons sur nos pas.

Le duc de Guise avait éprouvé une douleur sans nom en voyant Marguerite échevelée, hors d’elle-même, dans un accès de violent désespoir, le repousser et s'élancer hors de chez elle pour courir auprès du sire de Coarasse.

— Comme elle l’aime l avait-il murmuré en se laissant tomber sur un siège et défaillant.

Pgis cet homme qu'on appelait le vaillant et le terrible, ce prince hardi qui, de son palais de Lorraine, tenait constamment le Louvre en échec, ce héros qui portait au visage une glorieuse cicatrice qui lui avait valu le surnom de Balafré , Henri de Guise, enfin, s’était pris à pleurer comme un enfant.

La tôle dans ses mains, accoudé sur la tab’e de Marguerite, il demeura U plus d’une heure, l'œil morne et noyé de larmes, contemplant avec un hébétement profond celte pièce où il avait pas<é tant d'heures charmantes, ces statues, ces tableaux, ces bronze* florentins qu'elle aimait, tout ce qu'il avait aimé et admiré avec elle.

1) oubliait le temps qui passait, il outillait qu’il était au Louvre, à quelques pas de cette sombre et vindicative Catherine de Mcdicis qui avait juré fi mort à un double titre : — d’abord parce qu'elle voulait que Marguerite épousât le prince de Navarre, ensuite ;iarce nue, des trois princes lorrains, celui qu’elle redoutait le plus, c’était lui, Henri le Balafré.

Deux heures s’écoulèrent, le duc était toujours là.

Enfin . il entendit un pas léger dans le corridor, puis le frou-rrou d’une robe, puis la porte s’ouvrit et Nancy parut.

Nancy était seule.

La camérière de Marguerite s'attendait sans doute à retrouver b* prince dans l'oratoire, et elle avait eu le temps de reprendre son sang-froid et cette présence d’esprit qui taisait d'elle une femme très-forte a de certaines heures.

Elle courut au due, osa lui prendre la main et la baiser.

— Ah I monseigneur!... dit-elle.

Ces deux mots furent prononcés avec un tel accent de compassion et de regret qu'ils persuadèrent au duc que, st Marguerite l’avait trompé, du moins Nancy lui était detm iirée fidèle.

— Ah ! monseigneur!... répéta Nancy après un ailenee habilement calcule, connue vous paraissez souffrir 1

— J ai la mort dans i’àtne ! murmura le duc d’une voix sourde.

N ancy lui baisa de nouveau la main, et, comme elle état 1 en veine de mensonge, elle ajouta :

— C'est madame Catherine qui a tout fait, monseigneur.

— La reine l

— La reine, monseigneur.

— - Mais pourquoi cela? dans quel but? exclama le duc stupéfait.

— Dans le but de... de...

Nancy paraissait hésiter.

— Voyons! achève! fit le duc de Guise...

— Dans le but de vous remplacer à tout jamais.

— Je ne comprends nas...

— Je n'ai pas compris d’abord, monseigneur; puis...

— Puis? ut le duc bouillant d’impatience et de colère.

— Puis , acheva Nancy, j’ai compris, monseigneur.

— Explique-toi donc.

— La reine , reprit Nancy, aimerait bien mieux voir sa fille duchesse de Lorraine que reine de Navarre... si...

Nancy, la fine mouche, eut l’air d'hésiter encore.

— Parle! supplia le duc.

— Si la Lorraine n’était pas si près delà France... si les princes de votre maison, monseigneur, n’avaient... pas.- autant d’ambition... si...

— Oui, interrompit le duc avec un fiévreux emportement, si les princes de Lorraine n’étaient pas adorés et populaires Hans ce royaume de France où les Valois ne sont pas aimés.

— C'est cela, monseigneur.

Et Nancy continua avec un sourire plein de malice :

— La reine a eu si grand ‘peur de vous voir faire un

f ias de plus vers le trône de France, qu'elle a songé au uturroi de Navarre. C’est un paysan, celui-là, c’est un rustre , un ours mal léché dont toute l’ambition , si jamais il en a, consistera à chipoter au roi d’Espagne quelques lieues carrées de montagne et quelques acres de terre fertile. Le roi de Navarre ue songera jamais au Louvre.

— Qui sait? fit le duc de Guise pensif.

.Mais Nancy ny prit garde et continua :

— Or, comme le roi de Navarre sc fait attendre, que sa mère, la reine Jeanne d’Albret, semble se faire tirer l’oreille avant d’accepter pour bru une fille de France, madame Catherine, qui était fort inquiète de l’amour que vous avait voue madame Marguerite, a déniché je ne sais où ce sire de Coarasse qui est un Gascon d’esprit, bien tourné... joli garçon!

— Assez! fit brusquement le duc, interrompant ainsi le petit roman de Nancy.

Et tandis que Nancy se taisait, le duc pensait :

— Ce sire de CoiriSM n’étant autre que le prince de Navarre lui-même, je comprends maintenant le but de madame Catherine. Elle a voulu que Marguerite l’aimât avant de savoir que c’était l’homme qu’on lui destinait pour époux.

Puis il reprit tout haut :

— Eh bien!... ce sire de Coarasse... est-il..* mort?

— Non, monseigneur.

— Ah ! fit le duc frémissant.

— Non-seulement il n’est pas mort, ajouta Nancy, mais sa blessure, quoique grave, n’est point mortelle.

Le duc rongeait sa moustache avec fureur.

Nancy reprit :

— Monseigneur, Votre Altesse n'a rien compris à la politique de l’amour. Elle est battue pour avoir trop osé.

Cette phrase un peu nébuleuse força le duc à regarder la camériere d’un air interrogateur.

— Vous avez grandi ce sire de Coarasse d'une coudée,

monseigneur, en lui enfonçant ‘voire épée dans la poitrine.

— Que Yeux-tu dire T

— Ah I continua Nancy, qui tenait à prouver ce qu’elle avançait, si vous étier entré ici, il y a trois heures, comme le maître entre chez lui, comme la foudre écarte les nuages, comme le lion reprend possession de son repaire abandonné, madame Marguerite, qui commençait à peine à remarquer ce petit Coarasse eût poussé un cri d'effroi d'abord, de joie ensuite... elle se fût jetée dans vos bras... elle eût oublié le présent pour se souvenir du passé...

— N’est-ce pas ce que j'ai tait? dit tristement le duc.

— Non , monseigneur, tous avez frappé ce petit sire de Coarasse, vous l'avez rendu intéressant, et à celle heure madame Marguerite l’aime parce qu’il est blessé

et mourant, elle s’est installée à son chevet... elle y passera la nuit.

A ces derniers mots de Nancy, le duc comprit que tout était fini entre lui et Marguerite.

— Ah ! monseigneur, reprit la cnmérière qui proba blement mentait encore en disant que Marguerite pas. serait la nuit au chevet de Henri , ah l monseigneur soyez homme 1 essuyez cette larme qui «ouïe sur volri joue, reprenez votre manteau et partez I — Partir !

— Dame ! murmura Nancy, votre vie est en danger

Le duc haussa les épaules :

— Je ne crains pas la mort l dit-il avec fierté.

— Ah ! répliqua Nancy, je sais bien que Votre Altesse est d’une bravoure folle, mais...

— Mais ? fit le duc qui tressaillit.

— Mais à la condition des braves, la mort en plein tour, sur un champ de bataille, au bruit de l’arquebusadc, à la lueur des épées •’entre-choquant au soleil...

— Oui I fit le duc.

— Tandis qu’ici, poursuivit Nancy, ici où Votre Altesse est incognito, elle peut mourir obscurément, sous le poignard d’un assassin, sans bruit, sans éclat, sans que sa mort laisse une trace assez lumineuse pour éclairer ses vengeurs !

Un nuage passa sur le front du jeune prince :

— Tais-to», Nancy, tais-toi! fit-il, car je vais avoir peur, moi qui n’ai jamais tremblé, peur de cette prédiction obscure qui me fut faite dans ma jeunesse.

— Une prédiction 1 monseigneur.

— Oui, fit le duc d’un air sombre.

Et comme Nancy n’osait l'interroger :

— Figure-toi, ma bonne Nancy, poursuivit le duc, qu’il y a de cela quinze ans environ. C'était en hiver, la Btourlhe charriait des glaçons, le ciel était gris, les toits de Nancy couverts de neige, et il faisait froid dans notre vieux palais ducal.

Le front appuyé aux vitres coloriées de la grand'salle où se tenait le duc notre père, je regardais dans la cour ! du palais les pageâ et les valets qui se lançaient des boules de neige.

Un mendiant entra dans la cour, tendit la main et demanda l’auméne. Les valets le repoussèrent, un page i jeta une poignée de neige sur la neige de ses cheveux.

J'étais un enfant, mais je savais le respect qu’on doit ; & U vieillesse et je m’élançai dans la cour, bouillant de colère et d’indignation.

Je frappai le page au visage, je chassai les valets, puis i je pris le vieillard par la main, le conduisis en la grand- >

salle, le fis asseoir au coin de Pâtre, et lui dis avec respect : <

— Chauffez-vous et reposez-vous, mon père. j

Et le duc, notre père à nous, fut touché de mon action : •

il fit asseoir le vieillard h sa table et le renvoya le ton- ' demain après lui avoir mis une bourse pleioe d'or dans les mains.

— Mois... dit Nancy, la prédiction?

— Attends, reprit le duc. Le vieillard, en s en allant, me regarda avec une grande attention et me dit : — Vous serez un grand prince, monseigneur, un généra] hardi, un profond politique, et vous couronnerez une vie glo-

rieuse par une belle mort.

— Comment mourrai-je? demandai-je en riant.

— Vous mourrez assassiné par les ordres d’un roi que

vont aurez fait trembler en son palais. <•

J’ctais bien enfant alors, acheva le duc, mais je me suis souvenu... et... Non, je ne veux pas croire à cette prédictiou!

— Partez, monseigneur, dit Nancy, partez !

— Tu as raison, mon enfant.

Le duc trouva une plume et du parchemin sur la tabl de Marguerite et traça ces mots :

« Adieu 1 madame; je vous rends vos serments... aimez a qui vous aime... et je vous pardonne.

« Heiuu. »

Puis il remit cette lettre à Nancy, mit un baiser au front de la camérière et s’en alla étouffant un dernier soupir.

Tandis que madame Marguerite faisait transporter le prétendu sire de Coarasse dans la maison du bonhomme Jodelle, l’épicier de la rue des Prêtres-Saint-GermainrAuxerrois, tandis que le duc de Guise passait deux heures abîmé en sa douleur, au milieu de Moratoire désert de la princesse, René le Florentin, nous l'avons vu, enlevait Sar&h et U conduisait derrière Notre Dame, dans cette maison habitée par le saltimbanque Gribouille.

On sait ce qui se passa tout d'abord entre le Florentin et l'argentlère.

René confia sa prisonnière au saltimbanque et reprit le chemin du pont Saint-Michel.

Paola, conduite par Godolpbin, était rentrée dans cette boutique d’où elle s’ctait échappée furtivement quelques jours auparavant; elle avait repris possession de son oratoire, et, comme si la violente émotion qu’file avait éprouvée durant toute la soirée se fût calmée subitement, elle avait en quelques minutes repris ses allures et ses habitudes quotidiennes.

Alors le traître Godolphin avait supposé qu’il pouvait, jusqu'à un certain point, faire valoir ses services et en réclamer le prix.

Ce prix, c'était pour lui un sourire et quelques bonnes paroles de Paola.

Mais la jeune fille le toisa d'un regard de mépris et lui dit avec un dédain superbe :

— Que veux-tu donc, misérable?

— Rien... balbutia le somnambule... Cependant je ne mérite point que vous me parliez ainsi.

— Je te méprise, dit Paola.

— Pourquoi?

j — Parce que tu es un traître.

— Qui doue ai-je trahi ?

— Noê.

— Je l’ai trahi pour vous... parce que je vous aimais.

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