LXX1X
René s'en allait, monologuant ainsi : ...
— Je suis tout aussi pressé que madame Catherine de voir la reine de Navarre faire usage des gants que je lui ai préparés. .... , . ,
«Elle ne les a point mis ce soir, mais il est probable que demain, pour le bal de la cour, elle voudra faire au roi, en dansant avec lui, les honneurs de son royal cadeau. , . , .
« Par conséquent, Je crois que je puis m en aller ittft tranquillement me coucher et me faire panser de mon coup de poignard... que je commençais à oublier. » René disait vrai; il avait été si occupé dorant tout le jour de faire abo«-l*r le plan ténébreux qu'il avait ourdi contre la reine de Navarre, qu’il s’était à peine souvenu de loin en loin qu'il était blessé.
Sa blessure, du reste, était si légère, quelle ne loi occasionnait presque aucune douleur.
Mau» Relié, en se souvenant de son coup d*- poignard, se souvint au?si de la personne qui le lui avait donné, et par précaution, lorsqu'il fut sur le point d'atteindre le pont au Change, il lira sa digne.
— Si la veuve de Giscard le s'approche, murmura-t-il, elle aura uiuin* bon marché de moi ce >otr que la nuit dernière.
René avait eu peur à tort. Fannrite ne 1 attendait point , connue h «fille, à l'entrée du pont au Change, qui était d'ailleurs complètement désert.
Il traversa la Ole fans foire de mauvaise rencontre et parvint au pont Saint-Michel, qui était tout aussi deaert, tout aussi sileucicui que te pont su Change.
Une chose, cependant, étonna te florentin lorsqu'à
ÎCT
fut a dix pas de sa boutique : — c'est qu'aucune lumière ne brillait à l'intérieur et ne iilirml au travers des voleta.
— J’ai pourtant dit & Paola que je rentrerai». dit-il, et elii rue sait malade. Il est impossible que Gudulphin et eue soient courbés.
Il s'approcha rt frappa à la porte. Nul ne lui répondit.
Alors Fit ne sentit quelque» gouttes de sueur perler à ses tempe*.
— Pa<da, se dit-il, est peut-être partie avec Go lolph»n... pour rejoindre N'oé... Nié, quelle croit bair, dont elle demande la mort, et que, cependant, elle aime encore.
li frappa de nouveau, et d'une main vigoureuse.
Tout a coup il s'apt rçut que la porte a'ouvruit toute seule son* sa oiam et comme si elle eùlétéemie-bàillée auparavant.
— P..o a! Godolphint appela René, qui entra dans la boutique ou tegnaii une obscurité profonde.
Paola ne rejiondii point, mais il mmbUi au Florentin qu'un soupir etoi.fh' partait du fond de la pièce voisine, celle où la jeune tille avait plus d une fuis reçu eu cachette son cher Noê.
L'emotion de René auguienta.
— Paola! repnt-il.
Le même gemis.-iment lui répondit.
Alors lt Florentin, dont les cheveux se hérissaient, n'avança reouiùment dans la direction ou se lai*ad entendre (elle voix; mais, en marchant, il se heurta À un corps dur et métallique qui rendit un son tousse* pieds.
René se baissa et releva un objet qu’il reconnut au toucher pour un Oambeau, la uiecbe me la bougie était chaode encore.
René comprit qu’un malheur quelconque était arrivé chez lui. et que ce Oambeau avait été jeté à terre et ft'etait éteint en tombant.
Le Florentin avait sur lui un briquet, il le tira de sa poche et s'en servit pour rallumer sa bougie.
Alors seulement il put >e rendre imparfaitement compte de ce qui s’était passé chez lui.
Les chaises, les tables étaient renversées et témoignaient d'une lutte repente. S >r le senti de la «harabre de Paola il y avait un homme solidement garrotté et bâillonné. Ren* comutà lui.
— Godoipiun! ex clama-t-il.
Le somnambule, encore ivre de terreur, roulait autour de lui de» yeux hagards et m«*r lait son Millon , qui ne laissait é happer de ta gorge que d*-» sons inarticulés.
Mais Rrné tout d’abord ne songea point à le débarrasser de ses liens ni à lui arracher son Millon.
Le Florentin s’élança par-dessus Godolphin dans la chambre de sa fille, répétant avec angoisse ;
— Paola. où es-tu?
La chambre était vide.
Alors René revint f» Godolphin. coupa se* Uens, lui <Va son bâillon, et lui dit vivement î
— Où esi Paola?
— Enlevée, répondit Godolphin,
— Enlevée !
Et R»*ne reçu. a consterné, demeura un moment muet et chancelant, puis prononça un seul nom :
— Noé!
Mais Godolphin secoua la tété ;
— Non, dil-il.
— Comment!... Que dis- lu? murmura le Florentin.
— Ce n’est pas N- ô.
— Alors c\si le prince Henri?
— Non, rés>eta Godolphin.
— Mai- qui doue alors? qui donc? s’écria René hors de lui.
— Une femme cl trois hommes en baillons. .
— Une femme î
— Uui, une femme qui, taudis qu’un des hommes me lerr»»iait, que l'autre, qui est un géant, chargeait Paola rur mki g|Mu|B, — mu: femme qui a dit : « Mou bras s tr«- ml dé en frappant le pere la nuit dernière, maieUfilie ne m’échappera pas ! >
René jeta un cri terrible él se laissa tomber anéanti sut un 8u ; ge.
— Mi hile! ô ma fille 1 murmura-t-il d’une voix où
convient des sanglots.
C'rht que, jwur iieué, l'enlèvement dp Paola accompli par la haineuse aune de Gi*riiri!le et h s truand» se» complices, était épouvantable en »es conséquences.
Si fille -était Ube, elle deviendrait U proie dune multitude avinée, et pei.l être mô ne la tueraii on.
Un moment accablé, anéanti, le F.oietnin se redressa tout à coup.
— Oh! dit-il, je vais courir au Louvre, je verrai la reine... Elle me donnera de* lansquinels, de» Suisses, et je mettrai, s’il le faut, le feu à la Cour des Miracles!... Mais je veui retrouver ma fille.
— - La reine est l'Ouchéel dtt une voix derrière René.
Le Florentin, pâle et frémissant, se retourna.
Un personnage à la présence duquel le Florentin était loin de s'attendre venait de «e montrer sur le seuil de la boutique.
Rrné n’avait eu ni le temps ni même 1 intention de refermer la porte sur lui.
— . Oui, mon cher monsieur René, répéta le gentilhomme — car c’en était un, — qui apparaissait en ce moment aux yeux du parfumeur comme la tète de Mtdu»e, — madame Catherine est coucbee à cette heure, et je doute fort qu’elle *e lève tout exprès pour mettre àvutre disposition les Su oses et les lansquenets que je commande.
— Monsieur de Grillon I murmurait René pétrifié.
En ce moment le Florentin éprouva une si violente terreur de se trouver aiusi face à lai e avec le redoutable duc, qu’il oublia sa tille pour ne plus songer qu'è luimeme.
Grillon avait cette attitude calme du tigre qui mesure sa proie du regard avant delà frapper mortellement d’un wul coup de sa puissante grille.
Le duc fit un pas en avant, René fit trois pasen arrière,
— Hé! diable 1 exclama le duc, qu'avez-vou» donc, monsieur René?
Comme il fit, en parlant ainsi, un pas de plus, le doc vit René qui reculait presque au mur.
— Vous fais-je j leur? dit Crillon.
— Monsieur le duc!.,.
— Rassurez-vous, monsieur René, je n*ai pas l'ordre du roi, ce soir, de vous conduire au CMteleL
Grillon parlait d'un ton *> bonhomme, si franchement naïf, que l’effroi de René >e calma.
■— Qu’e*t-il donc arrive chez vous? demanda Crillon.
Et montrant le d* -o rdre qui régnait dan» U boutique;
— Pourquoi ces tables ren versee»? pourquoi Cèl chaises bridées, ce* corde* et ce bâillon?
René songea derechef à sa fille.
— Ou a enlevé Paola! murmura-t-il.
— Bah! fit Crillon étonne, car le duc ne savait absolument neu des projet» de Henri de Navarre, El qui donc s enlevé votre fi de, monsieur René?
— Le* truand».
— Vrai? fit le duc d’un air incrédule,
— Parmi eux. ajouta le Florentin, il y avait une fille qui m’a frappé hier d’un coup de pmguurd... c’est la veuve •lu voleur G iscarillet
— Ali ! oui, dit Crillon, ce pauvre diable qu’on a pendu.
— iu. -le ment.
— Pour que vous ne soyez point roué, monsieur René, u est-ce pas?
— Peut-être, monseigneur.
— Lit bien î mai», dit lt* due, qu'est-ce que vous voulez que la reine fasse a cela, monsieur René?
— le veux reirouver nu fille... La reine me donnera (es soldats.., je fouillerai U GotlT des Miracles et tout la quartier hululé par le» truands.
Crillon hau»*a 1rs épaule-.
— Vous n’avtz pas Ikmid de la reine pour cela, dit-il,
René stupéf.iit regarda le duc.
— Suis -je pas colonel général des Suisse* et des lansquenet»?
— C'est vrai, monseigneur.
— Et si je veux me donner la' peine de retrouver votre fille...
— Vousl monseigneur...
— Pourquoi pas? dit Grillon.
— Ah ! dit le Florentin tombant & genoux, ai voua faites cela... tna vie est à voua, monseigneur!
— Peuhî murmura Grillon, je n'en ai que faire, mon cher monsieur René. Je vous dirai même...
Le duc s'interrompit et toisa dédaigneusement le Florentin.
— Je voua dirai même, reprit- il. que s’il était question de vous et non de votre fille, s'il s f agissait de vous arracher aux mains des truanda, je ne me dérangerais ni de mon somme, ni de mon temp*, — car vous oies une fort vilaine espece, cher monsieur René, et le jour où la Cour des Miracles vous jouera un mauvais tour sera un jour d’expiation et de repentir pour clic qui touchera Dieu bien certainement.
— Oh! monseigneur, murmura René,accablcz-raoi de votre mépris et de vos sarcasmes, mais rendez- moi ma fille!
— Votre fille est jolie, dit Crillon. Un jour, il y a b en deux ou trois ans de cela, je lui ai acheté de la pomma le et de l'huile parlumée. Elle ma fait une fort belle révérence et son sourire m’a semblé si charmant, qu’il m’a ru impossible qu'un drôle comme vous ail pu donner jour à une ravissante créature comme elle.
René se mit à genoux devant Crillon.
— Grâce 1 monseigneur, dit-il, grâce! ne raille» pas...
— Je ferai tout ce qui de|M*nlra de moi pour retrouver votre fille, cher monsieur Kene. Crillon n'a qu’une parole.
— Ohl j« le sais...
— El «eue parole, je vous l’engaara!
— Mais, s’écria René, il faut vous hâter, monseigneur.. Oui sait si... à cette heure... les misérables 7...
Et René, le fourbe et le cruel, sentait l’épouvante et l’angoisse hérisser ses cheveux...
— Eh bien ! dit Crillon, prener votre manteau et venex avec moi.
René jeta un cri de joie et voulut baiser la main de Crillon.
Ma<* Crillon retira sa main.
— Ne me touchez pas! dit-il. Cela me porterait malheur.
Le duc avait suivi le Florentin à la sortie du Louvre dan» l’intention de le prendre au collet et de le faire prisonnier.
Les événements, on le voit, venaient modifier cette première résolution.
René, sans défiance aucune, recommanda à Godolphin de s’enfermer, de n’ouvrir à qui que ce fût en son absence, puis il dit au duc :
— Je suis à vos ordres, monseigneur.
— Venez, dit Crillon.
Le Florentin avait cru que le duc le conduisait au Louvre.
Il n’en fut rien ; au lieu de prendre le chemin de la Cité d’abord et du pont au Cha ge ensuite, Crillon gagna la rive gauche de la Seine.
— Ou donc allons-nous 7 demanda René toujours sans défiance.
— Venez toujours.
Le duc prononça ces deux mots d’un ton sec qui n’admettait point de réplique.
Ri né courba la tête et le suivit.
Crillon s’en alla tout droit au carrefour delà rue Saint- André des-Arcs, tournant de temps en temps la tête pour s'assurer que René le suivait.
Puis, arrivé en ce carrefour, il s’arrêta devant la porte d’une vieille maison dont toutes les croisées étaient garnies de solides barreaux de fer.
Après quoi il frappa trois coups vigoureux avec le pommeau de ta dague.
A ce bruit, une des fenêtre» s’ouvrit.
— Qui est là? demanda une voix fortement empreinte de l’accent méridional.
— Moil dit Crillon.
La fenêtre se referma.
Crillon et René attendirent à peu près trois minute», puis la porte de la maison s’ouvrit.
Alors le Florentin et le duc se trouvèrent en présence d’un petit homme trapu, aux larges épaules, à la physionomie accentuée et pleine d’intelligence, au regarel noir, ardent, profond comme celui d’un jeune homme, bien que les cheveux grisonnants qui garnissaient sei tempes attestassent qu’il avait déjà dépassé la cinquantaine.
Ce personnage, qui avait une lampe à ta main, portait un justaucorps de soldat et n’etait autre que maître Hmoré-Timoléon-Onésime Fangas, écuyer de mesure le duc de Crillon. Fangas, en s'effaçant, laissa voir à René un vaste et sombre vestibule.
— Entrez, monsieur René, dit le due.
Et il poussa le parfumeur par les épaules.
Puis il regarda Fangas et lui dit :
— Je t’amèue un prisonnier dont lu vas me répondre sur ta tète.
A ce mot de prisonnier, René jeta un cri d’effroi, fil un pas en arriére et voulut battre en retraite.
Mais déjà le duc avait referme la lourde porte en chérit ferré, et il disait au Florentin :
— Je retrouverai votre fille tout seul, soyez tranquille. Quant à vous, il faut renoncer à voir de sitôt le Louvre et madame Catherine...
Le regard de Cnllon et son accent calme et ferme prouvaient surabondamment à René qu'il ne plaisantait pas.
René comprit qu'il était à la merci de Cnllon, et la terreur le reprit!...
— Eclahre-nous, dit Crillon à maître Henri -Tîmoléun Fangas, son écuyer.
René demeurait immobile et promenait autour de lui un regard effaré.
— Mon cher monsieur René, dit le duc, vous savez que, lorsque je me fais géôlier, on ne m’échappe pas. Ainsi donc suivez-moi de bonne grâce...
— Mais, monsieur le duc, balbutia le Florentin, c’est une... trahison.,.
— Ileinî fit le duc avec hauteur.
Fangas se retourna et darda sur René son «il ardent.
— Tu es fou, dit-il, archifou, maître parfumeur. Apprends que, si M. de Grillon trahissait jamais quelqu'un, il se passerait son épée au travers du corps.
— Cependant... hasarda René.
— Cependant, maître drôle, dit le duc, je veux bien m'expliquer avec toi.
— Ah! soupira René.
— Quand je suis entré dans U boutique, poursuivit Crillon, j'avais l'intention de te prendre au collet et de l’arrêter violemment.
— M’arrêter I... fit René.
— Afin de te conduire id.
— Mais, dit le Florentin plus pâle que 1a mort, de quoi m'accu^e-t on encore?
— De rien.
— Alors... pourquoi... me retenir prisonnier?
— Je te le dirai tout à l’heure.
René essayait de croire encore que le duc cherchait simplement a le mystifier.
Celui-ci continua :
— Je t’ai vu désolé de l’enlèvement de ta fille, et alors, comme au fond je suis un bon homme, je t’ai promis de faire mes efforts pour la retrouver. Ma parole est plus sérieuse que les gribouiltsges d’un tabellio»,crois-le bien ! je ferai ce qui sera en mon pouvoir. Mais, acheva le due, comme je n'ai nul besoin de toi en celle besogne, tu vas rester ici.
— QuVmx-TOUB, madame? demanda Marguerite. (P. îlt.J
Tout en parlant, le dur avait fait un signe à Fangas.
L’écuyer provençal s’était emparé du liras dp René et lui faisait gravir les degrés de pierre de l'escalier.
Arrivé au premier étage, il ouvrit une porte et poussa René dans une vaste pièce froide et nue, dont les fenêtres étaient garnies, en outre des barres de fer extérieures, de volets intérieurs en chêne, massifs et solidement cadenassés.
Un lit de B&ngle et deux chaises composaient l'unique ameublement de cette pièce, qui ressemblait fort à une prison.
C’était la chambre de Fangas.
— Voici votre demeure provisoire, maître René, dit le *uc.
— Mais, monseigneur, balbutia le Florentin, suis-je donc condamné à demeurer longtemps ici T
— Peut-être...
— Mais enfin, pourquoi me retenez-vous prisonnier?
— J’ai mes raisons...
— Si je vous ai offensé, pardonnez-uioi...
Et René, qui était aussi lâche, aussi rampant que cruel, René se mit à genoux de nouveau.
— Mla ’ répondit le duc avec dédain, je ne me donne pas la peine de venger mes propres offenses. Rassure toi, je ne t'ai jamais fait l'honneur de te considérer comme mon ennemi.
— Alors... monseigneur-, supplia encore René, quelle est donc votre intention?
— Je n’ai pas de comptes à te rendre.
Puis Crillon regarda Fangas et lui dit :
— Tu me réponds de cet homme sur ta tête.
— Monsieur le duc peut dormir tranquille, répondit Fangas.
— Non, dit Crillon, pas cette nuit du moins; j’ai affaire à la Cour des Miracles.
René, qui était toujours immobile au milieu de sa nouvelle prison, les yeux baissés et dans une attitude consternée, René tressaillit et leva vivement U tête.
— Tu le vois, fil le duc, je suis homme de partie. Je vais m* occuper de retrouver la fille. Bonsoir I
Et le «lue g’en alla, laissant René le Florentin aux mains de Kanga», l'écuyer.
— Allons, monsieur René, dit celui -ci, je root engage à vous coucher. Ceci est votre chambre...
Refié, l'homme «les trahisons, espérait toujours rencontrer des âme» aussi corrompues que la sienne.
En se trouvant seul face à face avec l’écuyer, il eut la pen-ée «le le >édoire.
— Mon cher monsieur Fang&s, dit-il, je *ui« trop inquiet sur le sort de ma Ulle pour quM me soit possible lia fermer l'œil...
— Voulex-vous un livre? demanda l'écuyer, qui était un homme courtois.
— Je préférerais causer...
— Soit, dit Fanga», causons...
— Est-ce que SI. le duc vous a défendu de ms donner à b> ire et à manger.
— Non, certes. Avez-vous faim?
— J'ai soif.
— Eh hien! dit l’écuyer, je vain voua quérir nue bouteille de vieux vin, du muscade Villeneuve-iex-Avignon, où M de Grillon a ses vignes.
— Apportez deux verre», dit René.
— Parbleu 1 oela va sans dire...
Fange» était un bonhomme d'écuyer fort aeeorotnodant, et il refusait peu le» occasions Je trinquer et de vider une bouteille, mai» il nYn était pa^ moins un geôlier f* rt sérieux, car il eut bieu soin a<: fermer la porte à double tour.
La porte était solide, épaisse et ferrée. René n'eut pu même la pensée de eberener à l'ébranier.
D’ailleurs Fanga» revint dix minute» après.
Au lieu d'une suante l-ouleille, il portait une large cruche en terre dont le bouchon était soigneusement enduit de goudron.
— M. de Crilkm, dit-il, a de meilleur vin que le roi,
inousitur René.
— C'est lieu possible, dit le Florentin, qui voulait être
agréable a Fangaf.
Fanga» posa cruche et les deux gobelet* sur la table et dit à René :
— Vous n avpx pa» sommeil, moi non plus. Je dormais quand M. de Grillon est venu. A présent que me voilà reveille, je suis homme à voir lever réunie du matin.
L’écuyer déboucha la cruche et versa à boire à René.
— Pesiel exclama celui-ci en portant son verre à ses lèvres, voilà, en effet, d'exceilant vin.
— N'est-ce pas?
— Et je doute que le mi en ait d'aussi bon.
— C’est oue le roi de France a de mauvaises vigues, répondit Fanga» avec sou orgueil provençal.
— Le duc est donc bien riche? demanda René qui prit un air naïf
— Peuhl comme ci comme ça...
— Pourtant, quand on a de tel vin...
— C’est du vi- de Villeneuve, monsieur René.
Fangas crut que relit réponse devait suffire au Florentin. Fanga» sc trompait, et lieue avait ses raisons pour revt mr sur la fortuue du duc.
— Hais enfin, diUl, M. de Cniiuo a de quoi vivra ?
— üb ! cei tes !
— Et je gage que vous êtes fort bien payé à son service.
— Oh! dit Fsngas, oui et non.
— PtaR-ii?
— J’ai tout ce qu'il me faut, mais mon escarcelle ne
regorgo jamais d'àus.
— Ab J ah! dit René.
— On ne -Ynrictiit pas au métier des armes, poursuivil Técuyer. J'ai tout a l'beuie douante ans, et...
— Et vues v Hidrici bn n avoir une petite oiaisou à vous, n 'est-ce p*s, dans un coin de outre Province, au bord du llh-V o. par en-mplol...
— Hé ! lue ! dit Fanga*, -i; ne serait à dédaigner.
— Avec deux bull- journaux de vigne et tui armait de pré... poursuivit le Flore nbu-
— Et même, ajouta l'écuyer, j’aimerais assex avec cela un verger et un jardin potager.
— Cela va sans dire, monsieur Fanga».
— M u» savcx-voii» bien, observa Técuyer, que cela vaut au moins mille pistolet?
— Va pour mille pistoles.
— Et que jamais je ne les aurai à ma disposition?
— Qui sait?
— Ah dame' qui donc me Us prêtera?
— Moi, dit le Florentin.
— Vous, monsieur René?**.
— Pourquoi pa»?
— Apre.* tout, dit Faugas, vous êtes si richel dit-on.
— Et... reprit Rene, pour peu que vous eussiez de complaisance pour moi...
— Tout à voire service, monsieur René.
— Vrai?
— Que puis- ie faire pour vous?
L'écuyer, en rai-aut cette question, versa au Florentin •n deuxième verte de vio muscat.
— Mais, dit René d'un air fort naïf, vous cotivieudrex que oa Lit est un peu dur...
René montrait le grabat.
— Qu’à cela ne tienne ! répondit l’écuyer, je vous irai chercher un mab las. M. de Grillon est bon homme... il ne trouver» nas cela mauvais.
— Mais, dit René, j'aimerais bien mieux coucher chez moi.
Faugas regarda René d'un air ébahi, puis il éclata de rira :
— Allons donc I dit-il, est-ce que vous avez cru que j'allais vous lâcher?
— M.ms, répliqua René un peu déconcerté, une petite maison au Imrd ou Rhône, avec deux journaux de vigne et un arpent de pre, vaut bieu cette complaisance»..
— Malbeu re se meut, répliqua Fanga», la chose est
m' M. de Cribuii ut’a habitue à exécuter ponc-
tuellement se» ordres.
— Cept nd ini...
— Et, coDUima l’écuyer, tout ce que je puis faire pour vous, monsieur Rene, c’est de vous tenir compagnie ie reste de la nuit. Voulez-vous que je vous narre dés histoires.
— Merci t
— Faisons-nous une partie de dés?
— Ah ! dit René, qui eut une inspiration soudaine, vous êtes joueur, moiu>ieur Faugas?
— ie sub» Proveuçal, unm-ieur René.
Ca disant, l'écuyer lira de sa poche un cornet, des dés et sa bourse. L'atearoelle de maître Faugas renfermait bien une dizainâ de pistolet.
— Voilà toute ma fortune, dit-il. Vous vrroa, moo- •ieur Reoé, quelle est insuffisante pour acque'rr la imi- •un dont vous parlez...
Au lieu de répondre, Rene tira pareillement sa Itotirs*.
Cette bourse était ronde, et l’on voyait au travers d * niai Iles briller des beaux ecus d'or tout neuf» frappe» a l'effigie du rot.
— Hét bél dit Faugas, si j'essayais de vous gag h r les pièces jaunes que l'entrevois...
— Essayes, munmeur Fanga».
— Ce serait un bel appoint sur la petite maiso.i. Qu'eu dites-vous?
— Ce serait assez adroit de votre part, répond. i Rime, qui murmurait in pttto : « Si je puis le dévali-cr de se» dix ou qumze puOole», je le tiens... »
Faugas tira une pihinie et U plaça sur la table.
René l’imita.
— A nous deux, donc 1 s'écria Técuyer dont le regard étiDceiaui se fixa sur ta ronde escarcelle du Ftoreuuu.
Tandis que René songeait au moyen de corrompre l'écuyer Fsngas, M. le duc de Grillon s'éu allait fort
tranquillement à la Cour des Miracles.
Le digue gentilhomme avait mis son épée «ou» son bras, enfoncé son feutre sur ses yeux, et U ctotmauit d’uu pas rapide.
LA JKtJNESSB DD ROI HKNRt.
Une foule de petites rues étroites, malsaines, où ÇfoUlllait une population sans nom, entourait la Cour des Miracles. Jamais un gentilhomme n'eût o*é s’y risquer, un bourgeois moins encore
Pour avoir accès dans la Cour de» SA ra des, il fallait être en hailloos, faire partie d'une confrérie de tira- | laine quelconque, ou bien se faire a<*comp >$ner par le chevalier du guet et une centaine de ses archers.
Mais Crillon ne se préoccupa ni de ce fonctionnaire ni du secours qu'il en pourrait tirer.
Le brave duc passa devant le couvent de* Fiiies-Dieu et prit une ruelle sombre à l'entrée de laquelle U trouva un truand en sentinelle.
— Oui vive? lui cria le truand.
La nuit était noire, mai» les éperons de Crillon résonnaient sur le pavé et, à défaut de son costume, trahissaient sa qualité de gentilhomme.
— Place! dit Crillon qui tira ?on épée.
Le truand se replia dans la ruelle, mais il fil entendre uq coup de sifflet.
A ce signal, de* ombre» juaqne-là immobiles commencèrent a se mouvoir, silencieuses comme des fantômes.
— Place I répéta Crilion.
La voit du duc était impérieuse, et les truands étaient si peu habitués à voir un homme pénétrer chez eux tout seul qu’il» reculèrent jusqu’à l'extremité de la ruelle, laquelle débouchait sur la Coilf des Miracles.
Le brasier était parvenu à son plus haut degré d in- ! candescence.
Le duc s'arrêta un moment à contempler cette multitude avinée et déguenillée qui criait, vociférait, riait et dansait autour de la futaille défottoée qui servait de trône au roi de Bohème.
— Drôle de peuple 1 pensa-t-il.
Puis, sans se préoccuper davantage de cette foule qui commençait à l’entourer et ne concertait à voix basse pour lui faire un mauvais parti, il marcha droit au cercle de lumière décrit par le brasier , répétant de temps à autre :
— Place ! place!
Un truand qui s’était un peu trop rapproché de lui U un vigoureux coup de plat d'épée, ne nbaude fort jolie se plaça devant lui et le regarda curieusement, Grillon lui prit lu menton et lui dit :
— Tu es une belle fille, mignonne!
— Oh I oh ! enait la voix enrouée et cawéc du roi de Bohôuir, quel est l’insolent qui se permet d entrer chez mo. ?
tin ce moment, le cercla s’etait rompu autour da tonneau, et Grilion avau pas-é.
Le duc mesura le truand du regard :
— Est-ce toi, dît-il, qui le nommes le roi de Bohême T
— L'est moi. Et je te trouve audacieux, mon gentilhomme, d'uMT pénétrer jusqu'ici.
— Je me nomme Cnllon, répondit simplement le duc.
A cette époque on parlait en France du brave Crdion • comme toisante années plu» tôt on parlait de Bayard.
Sous le chaume de» villages, dans les murs noircis des vieux manoir», sous I# toit de ramée du bûcheron et dan» le palais de* rois, on disait déjà : a Brave comme Lrrhou 1 »
Quand le duc se fut nommé, le roi de Bohême ôta sou chapeau, et tous le* truands se découvrirent avec respect.
Ce que voyant. Grillon remit son épée au fourreau et dit :
— Bonsoir, mes enfants.
— MtniMeür le duc, dit alors le roi de Bohème, vous êtes en nûieté ici) et si vous avez besoui de nom...
— C’est [tour cela que je viens.
— Nous vous somme» dévoués corps et Ame par avance, continua le rut de Bohème.
— Je vi -us vous demander un renseignement, dit
Cnllnti. |
Ou x pressa curieusement autour de lui.
— Vous avez connu un pauvre diable qui sê nommait Ga»c.irille, n’esl-ce pas T
•— Nous l'avons pleuré, monseigneur.
— Un brave garçon, poursuivit Crillon, qu’on a pendu au lieu et place de ce mts-rable René le Florentin.
La voix du duc fut, à c*» mot», couverte par d'» applaudissements. On hal-sait René à U Cour des Miracles depuis ia mort de Üiscarille.
— Vive Crillon! crièrent les truands.
I* duc reprit :
— Gascarille avait une compagne?
— Oui, dit le roi de Bohème.
— Un beau brin de fille, poursuivit le duc, qui, tout brusque et tout franc qu’il était, n’en avait pas moins une certaine courto. sic A l’occasion. Comment se nommait-elle?
— Patinette.
— Ah! elle se nommait Far mette?
— Ou., monseigneur
— Et... savez V'*us où je la trouverais?
— Certainement
— J’ai besoin de la voir Mir-le-cbamp.
— Vuut l » trouveras rue du Grand -Hurleur, répondit le roi de Bohème.
Et If truand dit au duc d'Egypte :
— Allons, rnou lieutenant, conduisez M. le duc de Crillon « hex Fariuetie.
— Pe»tet dit Grillon en riant, la rue du Grand-Hurleur ne s’est jamais trouvée à pareille fêle. Elle n'a jalu.u» vu pas»*f deux duc» à U fpist...
Et le duc de Crillon suivit le (hic d’Egypte, qui le eondui'it rue du Grau l-H i rieur, où d’autres événements s'accomplissaient en ce inom-nt
Revenons à Paola.
Qu and elle se sentit aux mains vigoureuses du colosse Bourdon, la jeune fille, à demi morte da frayeur déjà, s’év.iik un tout à fait
Bout don U chargea sur son épaule et sortit de la boutique.
— Dû all ons-nous? riemauda-t-fl à Fariuette.
— Rue du Grand-Hurleur.
— Ghei loi? dit Gourio-Haleine.
— Chez moi. Mon grenier est a— et grand pour deux.
— H ni! murmura Bourdon, nous sommes plus de deux.
— Bah ! fit la bohémienne avec un rire sinistre, nous verrou»... Marche to-nour*.
Courtf-Haleine et Bo irdon oavrirent la marche, l’un br.oid lisant une dague et prêt à frapper quiconque voudra i lui barrer le passage, l'autre portant sur son épaulé Paula évanouie*
Formelle »'était appuyée sur le bras de s >o troisième complice et suivait.
A celte éj-o pie, lorsque le eouvre-feu était sonné, on ce rencontrait plus dans la rue que de rare» passuits, des gentil-homme» en boaoe fortune ou des archer.» du guet.
ün pouvait, dans de certain* quartiers, faire une o** milieue tout seul, sans voir âme qui vive, pa»«é o iht-Ures dll Soir.
Or, il était minuit, et les ravisseurs arrivèrent à la place du Châtelet sans avoir rencontré personne.
Comme il* entraient dans la rue Saint-Denis, il* cntendiMit résonner dan* l’eloignement un bruit de hallebarde- h< uri.int le pavé.
— Attention 1 dit Courte-Haleine, c'est le guet.
Bourdon s’eüuça dans I ombre d'une porte avec son
fardeau.
Courte-Haleine l’imita et se cacha à quelques pas de distance.
Far -.nette et son compagnon s'éclipsèrent chacun de son côté.
Le guet passa
Quand le guet lut passé, le cortège des truands se remit en marche.
Le drapier de la rue du Grand-Hurleur, qui logeait Fannctle, vint ouvrir au premier coup frappe par elle et recula un peu étourdi à Ja vue des trois compagnons qu’elle lui amenait.
— Hél papa. dit-elle, ne faites pas attention, ce sont des amis.
Le drapier était de la Cour des Mi racles -à de certaines heures, c'est-à-dire qu'ü achetait les objets volés, cachait les tire-laine poursuivis par les archers et réunissait plusieurs industrie* assez ingénieuses, mais que le grand prévôt poursuivait à outrance.
Pâula était toujours évanouie.
Farinetle la prit alors des mains de Bourdon et monta la première, portant la jeune tille dans ses bras.
Courte-Haleine avait battu le briquet et allumé une chandelle.
Bourdon et Cœur-de-Loup sc regardaient avec une sorte de défiance.
— Mon bel ami, lui dit le colosse tandis qu’ils gravissait nt les degrés vermoulus de l’escalier, si tu veux, nous nous emparerons de la petite.
— Comment cela?
— Nous tomberons tous deux sur Courte- ILdeine.
— Bon!
— Et nous l'assommerons.
— Après?
— Après, nous attacherons Farinetle et nous lui mettrons un bon bâillon dans la bouche, comprends- tu?
— Oui.
— EL., de cette façon?...
— l)e cette façon nous tirerons à la courte paille.
Cœur-de-Loup secoua la télé.
— Je ne veux pas, dit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que, avec ton air niais, tu es un fin renard.
Bourdon * ui un sourire stupide.
Cœur-de-Lqpp continua :
t — Comme lu es plus grand et plus fort que moi, tu m’assommeras lorsque j’aurai as.-oinmé Courte-Haleine.
Le colosse se vit deviné, lâcha un gros juron et continua à monter.
Farinetle était arrivée dans son grenier et Courle- Haleine posait sa chandelle sur la table.
Farinctte laissa glisser Paola évanouie sur la paille qui lui servait de lit.
Puis elle se tourna vers les trois truands.
— Vous avez juré de m’obéir? dit-elle.
— Oui, dit Cœur-de-Loup.
— Oui, répéta Courte-Hali-ine.
BourJoo, qui avait été sur le point de violer son serment, se moi dit la langue et ne laissa entendre qu'un sourd grognement.
— terme la porte, Courte-Haleine, reprit Farinetle.
Courte-Haleine obéit.
— Maintenant, poursuivit La bohémienne, écoutez-moi bien.
Les trois truands la regardèrent.
— Vous me semblez être en face de cette jeune fille comme trois chiens allâmes en présence d’une pâtée. Malheureusement pour les chiens, ils ont un collier de for au cou, et apres ce collier une bonne chaîne qui les retient à la muraille. Pour qu'ils pussent toucher à la pâu e, il faudrait que la chaîne se brisât.
Bourdon fut pris d'un gros rire.
— La chaîne qui vous relient, poursuivit Farinetle, c’est le serment que vous m'avez lait sur la corde de Gascarille.
— Tiens I c’est vrai, murmura le colosse qui frémit intérieurement.
— Vous savez, reprit la bohémienne, qu’un lire-laine qui manquerait au serment qu'il aurait fait sur la corde d’un pendu serait à tout jamais banni de la Cour des Miracles d abord, et qu’ensuite le diable notre patron le tuerait, la nuit, d’un coup de sa fourche dans le ventre.
Comme les trois complices de Far mette étaient par-
faitement convaincus de ce qu’elle avançait, ils inclinèrent la tète.
— Or donc, poursuivit-elle, grâce à votre serment, vous allez garder la fille de René et vous la respecterez.
— Pourquoi l’enlever, alors? demanda Cœur-de-Loup.
— Parce que cela m’a été commandé.
— Par qui?
— Par un gentilhomme de grande race.
— Penh ! lit Courte-Haleine avec dédain, tu obéis donc aux gentilshommes à présent?
— Oui.
— C’est drôle l
— Ce gentilhomme est, comme moi, l’ennemi de René.
— Ah»
— Et il m’a promis que je serais vengée, si je lui jurais d’obéir avi uglénu nt à ses ordres. J'obéis.
Tout en parlant, Formelle frottait les tempes de Paola avec un linge imbiltë de vinaigre, qu’elle lui plaça ensuite sous le* narine:) et devant la bouche.
Paola poussa un soupir et finit par ouvrir las yeux.
Alors {'Italienne jeta autour d'elle un regard épouvanté et crut un moment qu’elle était en proie à quelque horrible rêve.
Couchée sur un monceau de paille à demi pourrie, en i n affreux réduit, elle avait en face une femme qui dardait sur elle un œil aident, et derrière cette femme elle aperçut les hideux visages des trois tire-laine.
— 01 mon Dieu! s'ecria-uelle, où suis-je donc?
— Tu es chez FariiuTle, répondit la bohémienne en ricanant.
— Farioette! exclama l'italienne... Farinetle!
Et elle semblait 6e demander auquel de ces quatre personnages qui l’euiuuraienl pouvait s'appliquer ce nom.
— C'est moi, dit la bohémienne.
— Je ne vous connais pas I balbutia la jéune fille.
— Moi, je le connais. Tu es la fille de René le Florentin.
— Mais... pourquoi suis-je ici?...
— Parce que je t’ai enlevée, dit Farinetle.
— Enlevée 1 mon Dieu ! murmura Paola, oui commençait à se souvenir. Que vous ai-je donc fait?...
— Ton père a causé la mort de l'homme que j’aimais.
L'Italienne jeta un nouveau cri :
— Ah! grâce! giâ.e! par pitié!,., murmura-t-elle; je ne suis pas coupable, moi !...
Farinette haussa les épaules.
— On se venge comme on peutl dit-elle.
Et comme Paola, livide et tremblante, attachait sur elle un œil éperdu et suppliant, la bohémienne ajouta :
— Rassure-toi : pour aujourd'hui on ne te fera pas de mal... ton heure n’est point veaue.
Pui< elle dit aux truands :
— Vous pouvez vous entendre afin de U garder à tour de rôle. Vous m’en répondez...
— Nous la garderons tous trois ensemble , dit Cœur-de-Loup.
- — C’est cela, ajouta Courte-Haleine.
Bourdon allait sans doute émettre pareillement son avis, lorsqu’on heurta violemment à la porte de la rue.
— Qui est là? demanda la voix du drapier qui était demeure au nz-de-chaessée.
— C’est moi, le duc d’Egypte, répondit-on du dehors.
Farinetle avait entr’ouverl Je châssis de son grenier
et se penchait daos la rue.
Deux ouibres noires étaient immobiles devant la porte.
— Le duc d’Egypte n’est pas seul, pensa-t-elle avec inquiétude.
Le duc d’Egypte était, après le roi de Bohême, le premier dignitaire de la Cour des Miracles. Ou nu parlementait point avec lui, et quand il demandait qu'oct lui ouvrit la porte, on la lui ouvrait.
Donc le drapier ouvrit.
— Où e»t Farinetle? demanda le duc d’Egypte.
— Là-haut, dit le drapier.
Courte-Haleine descendit armé de sa chandelle.
Alors, grâce à cette clarté, le drapier put voir dei*
rière Je duc d'Egypte, un vrai gentilhomme, un vrai duc, messire de Cnllon.
Cou rte- H j Ici ne re nia.
— Eclaire-nous, drôle, dit le vrai doc avec hauteur.
Crillon m l le pied sur l’escalier vermoulu, puis sur r échelle de bois qui conduisait au grenier de Farinetle, et pénétra le premier dans le taudis.
— Ah! monsieur! dit- elle, monseigneur! A moi!... au secours!...
Crillon regarda les trois truands, puis Far i nette :
— Qu’est ce que vous comptez donc faire de cette jeune Hile? demanda-t-il avec calme.
— Elle est à moi! dit Farinette.
— Elle est à nnu=! répéta Courtc-Hileine.
— Vous vous trompez, répliqua Cnllon.
Et il tira son épée.
Le duc d'Egjple, qui était entré derrière lui. fronça le sourcil.
— Savez- vous, monseigneur, dit-il, que c’est mal ce que vous faites la?
— Hein? fit Crdlon.
— S? j’avais su que c’était pour enlever à Farinette la fille de René, je ne vous eusse point conduit ici.
Ce disant, le duc promena un regard superbe autour de lui.
— Je me nomme Crillon ! dit-il.
— Et c’est pour cela, monseigneur, dit une voix derrière le d r, que vous ne ferez absolument rien de ce que vous dites.
Le duc stupéfait se retourna et vit un homme qui venait de mouler derrière lui et se tenait sur le seuil du taudis.
Celait Malican,
— Ohl oh! dit le duc qui reconnut le cabarelier, qu’est-ce que tu fais donc ici, toi?
— Je viens m’assurer que Paola s’y trouve.
— Plaît-il? exclama Grillon étonné.
— Et je viens de la part de quelqu'un qui est aussi grand seigneur que vous, monseigneur.
Malican s'exprimait avec respect, mais d’un ton ferme.
— Ah ! Ül Je duc.
Malican lui mit sous les yeux la bague du prince de Navarre.
Crillon recula stupéfait.
Alors le cdlwietier se pencha à l’oreille du duc.
— Monseigneur, dit-il, Farinette est la complice du prince. Paola est un otage.
— Je comprends, à présent.
— S’il arrive malheur au prince ou à quelqu’un des siens, il arrivera malheur à Paola.
Le duc jeta un triste regard vers l’Italienne,* puis, comme s il eût redouté de lui donner une explication sur son brusque changement de conduite, il s’élança vers la porte, et lui, Crillon le brave, il descendit l'escalier comme s'il eut Tui devant une légion d’ennemis.
Tandis que le duc s’enfuyait, Malican disait à Paola :
— Ma chère demoiselle, je vous viendrai vi.-iier tous les soirs à minuit, tant qu’il n’arrivera malheur à personne de ceux que hait René votre père; et tant que je viendrai, tous ces geos-là vous respecteront et ne vous feront aucun mal.
Paola écoutait Malican et ne comprenait pas. Le départ du due l’avait rejet e dans une sombre épouvante.
Puis le cabaretier murmura quelques mots à l’oreille de Farinette, dont le regard lançait de fauves éclairs.
Après quoi, il s’en alla comme le duc de Crillon s’en était allé.
Alors Farinette regarda de nouveau les trois tire-laine et leur dit :
— Le soir ou cet homme qui sort d'ici ne viendra pas, je romprai la chaiue qui vous retient, et la fille d René ecsscra d’être sous mon égide.
P.iula comprit qu’elle ttail perdue, car elle se souvint des gants que son père avait empoisonnés le matin précédent.