‹ La jeunesse du roi HenriChapitre 18 sur 21 · LXXX1I · texte numérisé non relu

LXXX1I

Nous avons vu Crillon sortir eiîaré du taudis de Farinette.

Le bon duc venait de se heurter à une de ces impossibilités de la vie comme il n’avait point l’habitude d'en rencontrer.

Il ee trouvait placé entre sa parole, à laquelle il tenait très fort, et Son devoir de gentilh mme fidèle qui l’obligeait de respecter les volontés d’un prince du sang.

Si le duc avait arraché Paola aux mains des truands, il eût déplu à Son Altesse le prince H^nri de Bourbon.

Or, il avait promis à Marguerite de veiller sur le prince, et ce n'était pas dans un autre but qu’il avait provisoirement séquestré René.

Donc délivrer Paola eût été une chose illogique, puisque Paola dans les mains de Henri était un otage.

D'un autre côté, ignorant que Farinette et ses truands attisent lia si noble complice, Crillon avait promis à René de lui rt trouver sa fille.

Toutes ces réflexions se heurtaient, s'entre-croisaient, se contrariaient tour à tour dans l’esprit du bon gentilhomme.

Il avait gagné la rue Saint-Denis et murmurait en l’arpentant à grands pas :

— Harnibieu 1 me-sire de Crillon, vous êtes une huse fieffée et je ne vous conseille plus de vous vanter de la perspicacité de votre esprit. René est un maître drôle, un misérable, un abominable gredin I j’en conviens! Mais enfin, vous lui avez donné votre parole... Et, acheva le loyal Crillon, quand un gentilhomme fait un serment, fût-ce à un tire-laine, il doit tenir ce serment, ni plus ni moins que s’il l’avait (ait au roi de France lui même. Diable! diable!!!

En monologuant ainsi, Crillon traversa la place du Châtelet, enfila le pont au Change, puis la rue de la But literie, puis encore le pont Saint-Michel, et gagna sa maison rue Saint-André-des-Arcs.

L'honnéte Crillon, arrivé à sa porte, éprouva un moment d’hésitation. Dans cette maison, qui était à lui et dont il allait soulever le marteau de bronze, était René le Florentin.

René, que le duc méprisait comme la lumière méprise les ténèbres; René l’empoisonneur, l'assassin, l'homme que la roue ou la potence réclamerait tôt ou tard; René enfin que deux heures auparavant le duc avait traité avec le dernier dédain ; mais René à qui le duc avait engagé sa parole et à qui il allait être obligé d’avouer qu'il ne pouvait la tenir.

Et le naïf soldat murmura :

— Hiruibieul j’aimerais autant me trouver, eu ce moment, moi tout seul, le heaume en tète et l'épée au poing, eu face d'un carré d'Espagnols, que vis-à-vis de ce chien de parfumeur qui va penser que Crillon est d’aussi mauvaise foi que lui...

Et Crillon, qui ne tremblait jamais et se plaisait au bruit des arquebusades et de l’artillerie, Crillon, qui s'en allait au combat comme & un carrousel, Cii Ion tut un battement de cœur en frappant à sa porte, cl il souhaita que René lût mort, en son absence, de quelque attaque d'apoplexie.

Fangas vint ouvrir.

— Ah! mon Dieu ! dit-il, lorsqu’un rayon de sa lampe eut frappé le visage du duc.

— Hein ! fit Cnllon.

— Vous êtes pâle, monseigneur.

— Moi? murmura le duc.

— Pâle. répéta Fangas, et.. -vous... paraissez... ému...

— Ce n est rien, répondit brusquement le soldat, j'ai marché un peu vite... j'ai couru... même...

Fangas inclina la tête.

— Où cbi René? demanda le duc.

— Là-haut, dit Fangas.

— Marche, et éclaire-moi !

Fanga- gntil le vieil escalier, tenant sa lampe audettSti» île i>a «ère. Cr»tU»n le 8 >vii.

Le lu m duc titubait sur ses jarn lies comme a’iîi ùlniis les pMt dan» la «jiK du S- igneor.

F-itga* rouvrit la porte de U prison provisoire Je René, p«irU' qu’il avait soigutu inv nt fermée en emen- (Lmt le dite frapper à celle du df-h -rs. Cr lion entra en essuyant s-»n front qui était inondé d'une tueur insolite. M iis*, après avoir fait un pas timide en avant, l’honnête gentilhomme en fit deux en arrière, tant il fut surpris ou spectacle qu'il avait sous les ycui.

René était assis devant une table placée au milieu de la chu mhre.

En fa •• de Rimé était une chaise probablement ocrupée p.ii Kangas quoique* minutes ..upar avant.

Sur la laide, il y avait trois croches de vin, dont deux ét. ient vides et la troisième demi-pleine.

Entre les cruches et les gobelet', le du. aperçut un cornet et des de*.

Auprès des des et du côté de Fangas, I’- «carrelle du Flore lin, placée sur celle de l'écuyer, était couverte à demi tk* baiicots rouges dépouillés de leur timlopp-*.

Relié avait auprès .le mi uue autre pOÎg ée de cet haricot*. Il était plus pib qu’un spectre et uue sueur aU.ndante coulait de *on front.

K*» voyant entrer b* duc, il jeta sur lut un regard hébété et plein d’égarenu-nl.

— yu’e^t-ce que cela? fit Ci dion, qui oublia un moment sa situation pleine d \ m haï i as viso-vis de René.

Le Florentin eut un rire stupide et u- songea point à d. inamltr au duc des nouvelles île *a litie.

— Cela? dit Fangas riant aussi, c’est toute une histoire...

— El... cette histoire?...

Le duc s'a -ait sur le lit de sangle.

— Je vais voi. s la raconter, monseigneur.

Et Fanga« reprit sa place à ta'le et remit les des dans le cornet |u'il agita lentement.

— Voy.in*! dit Crillon, |Veuute.

— Figurorvou», monseigneur, reprit l'écuyer, que maître U -ne o* avait pas *ocuiueiL

— Bou!

— Mais il avait 6oif...

— Ah! ah!

—Et j’st pensé que Votre Seigneurie ne lui refuserait pas un veire de vin.

— Tu appelle» Cela un verre? dit le duc en montrant ivcc bonhomie les trois larges cruches... Peste!

— Il avait grand’soif ..

— Et toi a s-i probablement?. ..

— Olll moi, repbqua leeuyer avec l'aplomb d'un valet, jen'ai bu que pour lui tenir compagnie.

— Sut!! Eh bien?

— Tout en buvant, cont nus Fanga«, M. René, qui est riche, m’a proposé de me donner lieaucoup d argent.

— Oh ! on ! et pourquoi faire?

— Pour acheter une maison au bord du Rhône, du côté de Vilieneuve-lex Avignon ou du Puiitel.

— Ah bah! lit Grillon.

— Une maisOO avec un jardin, un verger. Une b-issecour pleine de volailles, quelques journaux de vigne et deux arpents de prairie.

— it était généreux, m-uis René. Et que demandait-il en échange ?

— Presque rien... le laisser aller coucher au Louvre.

Grill- >u '« ont a rire.

— Si bleu, dlt-ü, que tu as renonce à la maison?

— ÎS--D, tuons-, igneur.

— Allons doue!

— Ne voulant point des libéralités de M. René, poursuivit Fangas, je 'ui ai propose une petite partie... qu'il

a acceptée.

— Et lu as gagné?

— Vous allcx voir, monseigneur, U est impossible d’avoir la devenu: le ce pauvre M. René...

L» Fioitntin écoutait U sueur au Iront, et il fixait un mil hebeie sur la poiguée de haricot* rouges.

— Voyons! dit le duc, combien as-tu gagné?

— Noua avons comnien- é par jouer un modeste écu de trois livres, puis un de six, puis une pistole... U est beau loueur, M Rem-, quand il perd, il double, triple et quadruple!...

— El?... demanda Crillon.

— Au bout d’une heure, M. René n’avait plus un rouge liard dans son escarcelle, ou plutôt son escarcelle m’appartenait.

— Diantre! murmura le duc qui ne songeait pas plus à son serment que René à sa fille.

— Alors, reprit Fangas, je suis allé chercher des haricots; j’en ai compte un cent et je les ai remisé M. René. Cha-t-ic haricot valait une pistole.

— A merveille! et tu as gagné tout cela?

— Oh! il y a longtemps... Apres avoir valu une pisl tôle, le haricot en a valu deux, puis quatre, puis dix— puis ..

Fangas s’arrêta.

— Voyons I fit le duc.

— Maintenant chaque haricot vaut mille livres, acheva

l'écuyer.

— Il irnibieul s'écria le duc stupéfait.

Grillon calcula, au tas de haricots que Fangas avait devant lui, que l'écuyer pouvait gagner soixante mille livre-» enfin u.

— Mais, «Yi-ria-t-il, vous ôtes un homme ruiné, mon pauvre René!

K- né suait à grosses gouttes. Il voulut parler, la voix

et pu a sur res iavre*.

— Il n’y a pat d’exemple» d’une dépeint semblable... observa fn-id- meut Fangas. Votre Seigneurie nous permet-elle de continuer?

— Comment! dit le duc, n’as-tu donc point encore assez pour acheter ta m tison?

— Oh ! si fait... mais...

— M*'S? (il lt duc.

— J’ai change d'avis.

— ■ Gomment cela?

— A - lieu d’acheter ma maison, je m’en irai à Rome.

— Hein?

— Voir le Saint-Père. Je baiserai sa mule et ie lui proposerai de me vendre son enâteau dtg papes d’Avignon. qu’il n'habiie plus.

Crillon eut un éclat de rire borné •ique.

— Jouons! balbutia enfin René, qui .-'empara avidement du cornet et l’.ig ta d’une utuui convulsive.

— Un instant l dit le duc.

Une idée bizarre, mais lumm-use, venait de passer dans la tète de Grillon.

— Je prend?- la partie, dit-il à Fangas.

— Ah ! monseigneur.

— Je la préuds, répéta lt- duc.

P tira ta b -o de sa poche et la uut sur la table.

— Cela va changer la vtioe*... murmura piteusement lé-uyer.

— Imbécile! exclama le duc, il ferait beau voir que Cnllon perdit là où son écuyer a gagné I

Et Grillon, prenant le cornet. dit a K né:

— Je vous j >ue mille livre*!

— Soit! répondit le Florentm arrivé au paroxysme de la furie du jeu.

— Mille livres contre le serment que je voua ai fait.

— Plall-il? dit René... De quel serment parlez-vous?

— Je vous ai fait un serment hier soir, maître René; i nie répugne de le tenir, et je u'ai pas le temps de vous -lire a quoi je me suis engagé...

— Un serment? hJbuuau René, je oe... me... soutien* pas!...

— Peu importe! si je perds, je vous compte mille livres.

René agita joyeusement sou cornet.

— S‘ je gagne, je suis délié de ma parole, acheva le duc.

— Ç t va, murmura le Florentin d’une voix à peine

intelligible.

U agita le cornet et les dés roulèrent sur la table,

— Sept! dit-il.

— Tudieu! grommela Fangas, il u’a jamais eu sept

de la soirée. La veine e*t changée... quel malheur! C’est un crnip gagné I

Oilion haussa les épaules :

— Double brute! dit-il, tu vas voir...

II ramassa les dés. les ont dans son cornet et les jeta lur la table.

— Huitl dit-U. J‘ai gagné...

— Bravo 1 s'écria Fangas émerveillé...

— C'est un beau coup... un très-beau coup... murmura René, que l'ivresse acheva de dompter et qui roula •te *a chaire sous la table.

Alors Grillon respira comme eût re«piri* ce géant qui portait le monde sur la poitrine, si on l'eût debarrassé de son fardeau...

— Harmbieul s’écria-t-il, je vais donc dormir tranquille et passer une bonne nuit.

Fangas regarda son maître avec étonnement.

— Sais-tu bien, dit Grillon, que j'ai failli me déshonorer?... Bonsoir!

Et le duc prit un flambeau et s'en alla se coucher •ans donner d’antre explication à on écuyer.

Fang.it prit René à bra*-le-curps et le porta sur le lit

le sangle.

Le Florentin, ivre-mort, ronflait déjà comme un rgii* de cathédrale.

Alors Fangas ramassa les denx bourses et les haricots et mil le tout dans sa poche.

— J'ai fait une assez bonne soirée, murmura* t- il, et, par les cornes du diable! Rene me payera mes haro ois, on jYn ferai un plat de légumes qui lui servira d’a.*-

lisomiement, car je le mettrai eu broche comme un , igot ou un aloyau s'il ne s'eiecute pasl

Le lendemain, M. le duc de Grillon s’éveilla d’une humeur charmante, élira ses bras, sauta hors du lit, et fit sa toilette en fredonnant le refrain populaire d’alors :

C’est le chevalier do guet Qui paue ev.-o ses archer» 1

Puis, quand il fat vêtu, il ceignit son épée, une tonne et longue rapière qu'il vppdaii Mammie, en souvenir d'un j. une hile qu’il avait beaucoup aimee.

11 y avait même sur cette jeune tihe et sur la rapière une assez singulière histoire.

Au temps de sa jeunesse, M. de Grillon, qui n’était alors que chevalier, s’en allait un jour dans les rues d’Avignon, le nez au vent, l'epee au cûlé, le loquet sur l'oreille, lorgnant les femmes, saluant les vieillards et caressant les enfanta.

Sur son pacage tout le monde se découvrait, car, à Avignon, un Grillon n'était primé, dans l'esprit du peuple, que par le bon Dieu lui-même.

On disait volontiers d’un bout à l’autre de la ville : < Brave comme Crillon, bon cmnrne Grillon, généreux somme Crillon, v» rt-galant comme Crillon. »

Donc, le chevalier de Crillon s’en allait le nez au vent, et lorsqu'il fut ai rivé vers le mdieu de la rue de la Calade, il fll rencontre d’une Ariesienne, une Arlmqtie , comme on dit en langue provençale, qui étau pour te moins aussi belle que la belle Maguelunne, qui lut tant aimée de Pmi re de Provence.

Celte Arlenquê se nommait Marianne.

Le chev.i.ier s’en éprit.

Marianne, qui ne le connaissait point, fit d’abord une petite moue dédaigneuse. Puis, quand die sut qu’elle avait affaire au chevalier de Grillon, elle se prit à sourire...

ht quand elle eut souri, son cœur fut pris.

Or, six mois se passèrent, et le chevalier de CriUoo aimait tant et tant Marianne qu’il ne songeait à rien moins qu'à s’tn aller trouver le pape et à lui demander pour elle des lettres de noble**:, aflu qu'il pût l’épouser.

Heureusement le chevalier avait déjà maître Fangas pour écuyer, et maître Fangas l’aborda un soir d’uu air mystérieux et lui du :

— Mon cher maître, vous êtes rolé ni plus ni moins que dans un lois.

A ces mots, le chevalier de Grillon bondit et porta la main à la garde de son épée.

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