‹ La jeunesse du roi HenriChapitre 2 sur 21 · MARI · texte numérisé non relu

MARI

— El il est jaloux, a lu- va le jeune sire de Noé.

Trois jours plus tard, Henri de Nav rre et »ôn ami N« c, arrive» à Fans le matin, descendaient la rue Saint- Jacipies et traversaient le pont Saint- Michel.

Quatre heures de relevée sonnaient à l’église Saint** Germam-l'Auxcrroi».

Le fioul Sainl-Micliel, comme luu> te» p'-uu de ce temps-là, était garni de boutiques, et chacune de ces boutiques portail une enseigne qui désignait fort clairement la profession de son proprietaire.

Iri. c'< tait un barbier, là un orfèvre, plus loin un marchand de meicerie ; plus loin encore un pâtissier qui vendait des crépis aux pommes, débitait du cidre, et avait écrit sur sa porte :

A la belle C<iUcfioûêï

A côté de celte dernière boutique, les deux jeunes gens, qui ne juraissuient |K>int trop pi esaes de se rendre à leur destination, et s’en allaient d’un pas nonchalant, regardant et remarquant tout, a p er ç ure nt une pompeuse enseigne qui, sur-le-champ, attira leur attention. On lisait au-dessus, en grosse» lettres dorées, celle pompeuse désinence ;

Maître limé, dit le Florentin , gentilhomme toscan et parfumeur de 5 . M. la reine Catherine de hlcdicit .

N'ê poussa du coude son noble compagnon en lui montrant l’enseigjie du pa> fumeur.

— Ile! hc! lui dit-il, qu’en pensez- vous, Henri? Je serai* us-ez d’avis, uioi, que nous outrions fan e nos emplettes chtz noire ami.

— Tu tailles, m n mignon, répondit Il nri eu ritnt.

— Oui et non. Ü aburd je ne suis point fâché de savoir si par hasard le drôle sérail revenu du pays biais »is ; en second lu u, comme on dit merveille de ses parlum» et de scs huiles de senteur, je laisserais volontiers un ecu blanc sur sou comptoir.

Et comme s’il n’eùt pas voulu consulter plus longtemps le jeun»- prince, Noô franchit le seuil de la boutique du parfumeur.

lin jeune garçon de quinze à seize ans, assis dans un Coin sur un < feu beau, se leva en voyant entrer les deux étrangers et vint à leur rem ontre eu ôtaut respectueusement sa loque de velours bleu.

Ce jeune homme avait une physionomie étrange et presque fatale.

Pâle, maigre de visage, les cheveux d’un blond incolore, l'oeil d’un bleu indécis, d’une taille au-dessus de la moyenne, niais «hetif et déhile, souffreteux en tonte sa personne, un sourire triste et mystérieux glissant toujours sur se* lèvres minora, — ce jeune homme frappait sur-le-champ l’aHeiilion de quiconque se trouvait jiar hasard « n »a présence.

Le parfumeur René avait ramené cet être bizarre on ne savait Pop d’"û.

Ce n’etait ni son fils ni son neveu. Il remplissait chez lui les foin lion* de commis de vente, tenait la boutique ouverte, recevait les acheteurs, parlait le français avec Un ac * rit méridional fortement prononcé et u’ avait jamais fait la moindre confidence à personne touchant son pays et son origine, bien qu’il y eût quaire ans passés qu'on le vît du matin au soir immobile et rêveur derrière les carreaux du favori de la reine-mère.

On le nommait Godoipltin.

H- nri de Navarre et le jeune «ire de N ië ne purent se défendre d’un léger mouvement de snrpn-e à la vue de ce personnage qui cependant s’avança vers eux avec 1 humilité d’un marchand qui veut se ménager les faveurs de la pratique.

— Que désirent Vos Seigneuries t demanda-t-il en baissant les yeux.

— Acheb r des pirfums, réi«ondit Henri de Navarre.

— D’abord, dit Noô, et ensuite dire bonjour a ntoslre René le Florentin.

— Ah!... vous le connaissez f demanda Godolphin qn parut tressaillir.

, - Nous sommes de ses bon- amis, répliqua le prince

en ricciit.

— Maître René n’est point ici, messeigneurs.

— • Ali ! il est au Louvre, sans doute?

— .V.Uun..i.

— Où donc est-il ?

— En voyage.

Noê et le pnnee échangèrent un regard moqueur.

— Et, dit le premier, savez-vous q ;aud il reviendra?

— Nous l'attendions hier, ce matin , aujourd'hui,

«l la siguorira Paola, sa fille, est fort inquiété de ce retard.

Comme G «dolphin achevait de donner celte explication, une porte s’ouvrit au fond de la Imutique et livra passage à une femme dont la vue produisit une vive impression sur les deux gentilshommes béarnais.

C’était la sigiiorina Paola elle-même, la fille de maître René le Florentin.

Elle salua les jeunes gens avec la grâce et l'aisance d'une femme de qualité, et elle alla s'asseoir derrière un comptoir «le chêne sculpté, sur lequel se trouvaient étale» des pots et des fioles, des sachets de couleurs diflerentes et des boites de poudre jaune, bleue, blanche, rouge, ayant chacune des propriétés différentes : les unes prolongeant la vie, disail-on, les autres l'abrégeant, disaiton encore; quelques-unes conservant la beauté; une autre encore brûlant le visage et faisant un monstre de la plus belle de- femmes.

Les deux Jeune» gens s’occupèrent fort peu des fioles, mais, en revanche,»» regardeieut beaucoup la stguurina Paola.

Et, à vrai dire, l’italienne mentait, certes, une semblable attention ; car elle était véritablement fort belle, mais t telle d’une beauté sombre, énergique, insolente, qui r qipclail trait pour trait le visage de sou père, le hautain favori de la reine.

Son grand œ i noir était cruel , sa lèvre dédaigneuse, sa démarche altière.

11 y avait en die et dans toute sa personne quelque cho>e qui remblait s’indigner de la condition où elle vivait.

En effet, tandis que son père passait une grande partie de soiiexi-tem e au Louvre où, du reste, il avait un logis, Paola ne quittait point la boutique du pont Saml-Miclid, el, maigre ses sollicitation» les plus pressante», le Fiolentui s était toujours refusé à lui faire une autre eiisb nce.

Ambitieuse comme son père, la Florentine caressait depuis l'âge de quinze ans, — elle en avait alors près de vingt-cinq, — un rêve que la malignité du sort semblait 4 ■ rendre à tâche de ne point rédiger. Elle voulait se ma- f •Heret épouser un vrai gentilhomme, — un gentilhomme le bonne maison. Et certes, à première vue; par le temps qui courait, c'éta't vraiment chose facile.

Avant le roi Charles IX, une femme régnait au Louvre qui n'avait besoin que de fioncer le sourcil pour mettre la Fiance entière à se» genoux.

Sur l’e-prit de cette femme, un homme exerçait un « injure étrange, mystérieux, pour ainsi dire despotique.

Si Catherine régnait au Louvre , René I** Florentin était bien certain» ment son premier ministre. En outre, René, disait-on , était plus riche que le roi et possédait dans sa patrie des palais de marbre dont lés caves r«-

gurgeaiant d’or.

Enfin Paola était belle, si belle que la princesse Marguerite, sœur du roi, en avait éprouvé un vif mouvement de jalousie, un joi r qu'elle l avait aperçue derrière les vitre» de cette boutijue du pont Sam t- Michel, où l'enchaînait la volonté paternelle.

Certes, si le favori do la reine, l'homme devant qui tout trempait, eût voulu marier sa tille à l’un d«r» premiers baron» chrétiens, il n’aurait eu qu’à faire un signe, mai» R lté ne le voulait pas. René ne voulait point marier saGlle. et Paola cherchait vainement a battre en brèche cette inflexible volonté dont elle ue pouvait pénétrer le mobile.

Jamais le Florentin n’a«ait voulu la conduire au Louvre et la piésintcr à la reine Catherine; jamais il ne lui periiicluit de quitter la Itoutique, et quand un beau gentilhomme cii franchissait le seuil, Paola avait ordre ne se retirer précipitamment.

La jeune filin, sachant f-on père absent, mit ce jour- là beaucoup moins d'empressement à exécuter scs ordres. Au lieu de demeurer dans, l'arrière-boutique, elle vint au contraire prendre p aie au comptoir, et elle chercha à fixer les regards des «leux jeunes gens.

— Oh! oh! pensa Nie, voilà réellement une belle fille.

Paola regarda Noë et sc d t pareil)» ment :

— Voilà, en veiité, un charmant cavalier, dont les yeux bleus sont les p us beaux que j'aie jamais vus.

— Belle demoiselle, dit Ne, qui s'approcha d'elle, mon ami et moi soumit $ des gentilshommes de province qui venons à Paris pour la première fois.

— On ne le dirait punit à votre tournure, messire, répondit Paola, qui sc reprit à son rêve de trouver un mari gentilhomme.

Et elle lui montra, à travers ses lèvres roug«*s comme une cerise de juin, deux rangées de dents éblouissantes.

Pois elle aj«iuia :

— Cependant vous disiez tout à l'heure que vous connaissiez mon père?

— Oui, signorma.

— Ou donc l'atez-vous connu, 8i vous venez à Paris pour la première fois ?

— En province, sur la route de Blois à Orléans.

Henri de Navarre, pendant que Noë causait avec la

belle parfumeuse, occupait l'attention de GoJulphin, l’èire chétif et soulfreteux, et lui achetait des pommades et des odeurs.

Mais Godolphn, tout en débattant les prix de chaque fiole, dont ü vantait les propriétés et les mérites, lie perdait point de vue un seul matant la signorma Paola

si Nui

Celui-ci s'était familièrement accoudé sur le comptoir et fanait à la parfumeuse les plus doux yeux du monde.

— Foi de gentilhomme l murtnui ait-il tout lias, je ne comprends point, belle demoiselle, qu’un homme aussi pensant que le seigneur Kené, votre jwre, s'amuse à vendre des odeurs sur le pout Saint-Michel?

— Ni uioi non plus, soupira Paola.

— Et, poursuivit N"ë qui se trouvait en veine de^ galanterie, on comprend moins encore, peut-être, qu'une belle dame comme vous se mort <n le en cette boutique, quand elle tiendrait si bien son rang au Louvre.

Paola soupira de nouveau et ne répondit pas, mais elle lança une oeillade incendiaire au blond Noë, qui lui .. fdrdit tout bas :

— Vous êtes belle h désespérer un saint, signorina.

— Chut 1 fit-elle tout bis.

Et, du regard, elle désignait Godolphin qui semblait se mordre les lèvres avec une sourde irritation.

— Allons, Noë, mon bel ami, dit le prince de Navarre qui venait de terminer scs emplettes, viens-tu?

— Allons , répondit N> ë, qui parut s’arracher avec quelque peine du comptoir de la belle Florentine.

^ — Messire, lui dit cette dernière qui étendit dédai-

gneusement la main vers l'écu que le prince déposa sur Id Comptoir, vous m'avez 'bien dit que vous connaissiez mon p* r«-, n’est-ce pas? # ,,

— Oui, signorina.

— nue voy? l’aviez rencontré en province?

-*• Précisément.

— Sur la route d'Orléan} à Blois?

— Rien n'est p'us vrai.

— Mais vous ne m’avez pas dit quand, ni en quel lient

— Il y a trois jours, dans une hôtellerie, répondit Noë, et je vous serais bien reconnaissant, signorina, si vous voulez lui faire nos compliments.

— Je n’y manquerai point, dès son arrivée. Votre nom, messire?

— Noë, gentilhomme béarnais.

Paola s'inclina.

— Si même, poursuivit Noë, qui lui jeta un regard assassin, je savais à quelle heure on le rencontre...

Paola tressaillit.

— Je lui viendrais faire ma révérence, poursuivit Noë.

— Toujours le soir à la brune, répondit Paola. Venez après le coovre-fcu, vous le trouverez.

N"ë s’inclina, prit le bras du jeune prince, regarda une dernière fois la belle Florentine et sortit de U boutique, disant tout bas à son compagnon :

— Allons au Louvre; monsieur de Pibrac sera quelque peu étonné, sans doute, de recevoir notre visite.

Les deux jeunes gens sortis, Paola quitta le comptoir <•1 fil un pas vers cette arrière-boutique qu'elle avait abandonnée en voyant entrer leà deux gentilshommes. Mais sur sa route elle rencontra Godolphin. L’être chétif et bizarre était plus pâle que de coutume ; ses lèvres minces tremblaient d'émution et de fureur.

— S'gnora, dit-il en se plaçant résolument devant la fille de René, vous avez encore désobéi à votre père aujourd’hui ?

— Que t’importe? fit-elle avec hauteur.

— J ai ordre de veiller sur vous, vous le savez bien

cependant.

— Toi ? dit-elle avec un accent de mépris inconcevable.

— Moi, dit Godolphin.

— C'est-à-dire que mon père t’a placé auprès de moi comme un espion, et qu’il t’a chargé de lui rapporter j«iur par jour et heure par heure toutes mes actions.

— Votre père est uloii maître, j’obéis.

Paola jeta au jeune homme, qui baissait les yeux en parlant, un regard étincelant, sous lequel il frissonna des pieds à la tête.

— Dis donc, misérable, lui dit-elle, qu'un autre motif te pousse à si bien exécuter les ordres de mon père?

A ces paroles, le pâle visage de Godolphin se colora d'un vif incarnat, et une sorte de cri étouffé jaillit de sa |K>itrine.

— Grâce ! balbutia-t-il, en changeant sur-le-champ de visage et d’attitude, et tombant a genoux. Grâce I... je mu tairai...

— Misérable fou! poursuivit Paola avec une indignation croissante, as-tu jamais pu croire que je t’aimerais?

— Grâce! Paola, grâce!...

— Toi, chétif et difforme, toi sans origine, toi vil laquais...

A ces derniers mots, Godolphin se redressa.

— Je ne suis pas un laquais, Paola, dit-il, je suis un

employé...

— Tu as été valet. Mon père t'a recueilli, je ne sais

cù...

— C’est possible, mais...

Il passa comme un rugissement dans la gorge crispée ài Godolphin; son œil bleu élincela. Il rejeta la tète en arrière avec une fiorié suprême.

— Je ne sais p**« éi*-.i, mais je crois que j'ai du sang r.oble dans les veines.

Paola haussa les épaules et laissa bruire sur ses lèvrtu un rire dédaigneux.

— Prends garde, Godolphin, dit-elle ; si tu continues à te faire l’espion de mon père, je finirai bien par trouver quelque gentilhomme qui, pour l'amour de m*l. te Mirera Je* os si mince qu'on eu pourra faire de la pâtée pour lis chiens du roi Charles.

Et Paola passa hautaine et dédaigneuse devant Godolphin qui tremblait de tous ses membres, et elle se retira dans l’arrlère-boutique dont l’accès était interdit au commis du René le parfumeur.

Alors Godolphin se laissa tomber sur un escabeau, prit sa tète à deux mains et murmura avec rage :

— Oh ! je la bai* et je l'aime... je voudrais la tuer et je donnerais ma vie pour un baiser d’elle...

Puis l’être bizarre fondit en larmes et laboura sa poitrine avec ses ongles...

C« pendant Henri de Navarre et Noë, après être sortis de la boutique du parfumeur René le Florentin, descendirent le pont Saint- Michel et gagnèrent la rive drotta de la Seine.

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